Par Le Comité de Solidarité avec le Peuple Mapuche (Comabe) et l’Association Terre et Liberté pour Arauco, France

La fin de l’année approche à grands pas, la fin du gouvernement de Sebastien Piñera aussi. Le 15 décembre prochain, les Chiliens voteront au second tour du scrutin : entre Evelyne Mathei et Michèle Bachelet, entre la peste et le choléra. Au sud du fleuve Bio-Bio, les communautés Mapuche ne se sentent pas concernées par les élections des Chiliens. « La question mapuche », selon Jorge Huenchullan, de passage à Bruxelles au mois d’octobre, « symbolise l’échec des gouvernements successifs à intégrer les plus exclus dans leur programme ». Aucune des deux candidates aborde les revendications des Mapuche :

• la libération immédiate des prisonniers politiques Mapuche condamnés sur la base de preuves fabriquées et de procès truqués ;

• la création d’une instance de dialogue entre l’État chilien et les représentants légitimes du peuple mapuche ;

• la définition d’un agenda commun qui puisse déboucher sur un accord qui tienne compte de l’autonomie gouvernementale du peuple Mapuche ;

• la récupération, par les communautés, des territoires Mapuche « volés » depuis la période de la « Pacification » du pays par l’État chilien, entre 1881-1883. Des 11 millions d’hectares appartenant aux Mapuche, il ne leur en est resté que 500 000 ;

• la fin de la militarisation du territoire Mapuche. (1)

Madame Bachelet a promis, si elle est élue, de ne plus appliquer la loi antiterroriste aux prisonniers politiques mapuches. Elle a notamment qualifié d’ »erreur » l’application de la loi antiterroriste à leur encontre. Cette loi date de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990) et prévoit des peines beaucoup plus sévères que la législation ordinaire tout en compliquant l’exercice de la défense des accusés.

En attendant, au Chili et seulement au Chili, on applique la loi antiterroriste aux mineurs. Ainsi José Antonio Nirripil, Luis Marileo et Patricio Queipul se sont vus jugés sur la base de déclarations de témoins payés et « sans visage » sans qu’ait été nécessairement utilisée la loi antiterroriste. Un nouveau moyen judiciaire destiné à ne pas s’attirer les foudres des observateurs des droits humains, tels que l’ONU, l’Unicef qui ont condamné le Chili à plusieurs reprises. Luis Marileo, Gabriel Valenzuela et Leonardo Quijón ont été déclarés coupables de l’assassinat d’un fermier lors d’un procès où l’on a eu recours à des témoins payés et non identifiables par la défense. Ils risquent de très lourdes peines.

En novembre dernier, la droite et le gouvernement Piñera, bien pressés de se montrer « généreux », ont décidé de dicter « un règlement de consultation » en faveur des peuples indigènes et ceci sans consulter personne et évidemment pas les « peuples indigènes ». Ces derniers, après avoir digéré la surprise, ont rejeté le règlement qui ne règle rien mais, au contraire, voudrait faire passer en douceur « le Plan de la Araucania » et la proposition des « commerçants et producteurs de l’Araucanie » – tous fils de colons – de « donner des bons » et « une pension de 500 000 pesos aux vieux Mapuche » en compensation de la spoliation de leur terre. Des sous en échange de la terre usurpée et on oublie tout !!

Ana Llao, conseillère nationale de la CONADI (sorte de ministère des peuples indigènes) a fait valoir que le gouvernement chilien devait reconnaître la dette historique envers le peuple mapuche s’agissant d’une question qui touche non seulement le peuple mapuche, mais toute la société, car elle affecte l’environnement. Ainsi la proposition émanant des entrepreneurs organisés en « Corparaucania » vise à ce que le peuple mapuche renonce à son droit historique, qui est son droit territorial. Ceci va ouvrir la voie aux multinationales de l’énergie, aux entreprises minières et forestières pour l’exploitation totale de la terre. Ana Llao insiste en affirmant qu’il s’agit d’une affaire qui concerne aussi la société non-mapuche, c’est-à-dire tout l’environnement et la biodiversité du Chili sont en danger.(2)

Vivre en Araucanie, la région la plus pauvre du Chili, est fort compliqué, d’autant plus si on est « indien » et « comunero » : une étude réalisée par la CEPAL nous apprend que les Chiliens d’Ercilla disposent de 130.000 pesos (200 euros) par mois, et un Mapuche « comunero » ne dispose que de 43.000 pesos. Les Mapuche sont trois fois plus pauvres que les Chiliens vivant dans la même commune. Il faut ajouter à cela qu’un Mapuche risque de mourir plus jeune qu’un Chilien, et, selon la même étude, la perception que les Chiliens ont des Mapuche est celle d’un « terroriste », alors que 80 % des procès contre ces dits « terroristes » n’aboutissent à rien. Cette criminalisation de leurs revendications, le harcèlement policier dont ils sont victimes ont des conséquences graves chez leurs enfants qui vivent dans un climat de violence, leurs foyers étant constamment attaqués par la police. La répression des communautés vise surtout les werken « porte-parole » des communautés. Les prisonniers politiques sont actuellement au nombre de 21, parmi eux deux machis « guides spirituels », profondément respectés par les Mapuche. Les prisonniers sont accusés de divers délits : incendies, vols, attaques à main armée, assassinats, désordres et non obéissance aux policiers, tous à un moment ou à un autre sont accusés par des témoins non identifiables (testigos escondidos).

Oui, les Mapuche récupèrent des terres, ce qui implique l’occupation d’un terrain qui leur appartenait (avec des documents en main), des terres qui sont passées aux mains des colons, une terre spoliée par tous les moyens imaginables. Les Mapuche, comme l’a déclaré Jorge Huenchullan, réalisent « l’occupation productive », en cultivant, en élevant des moutons, des vaches, des chevaux, de manière communautaire, à leur manière et selon leurs coutumes.

A Temucuicui, une première production de fromage de brebis vient de naître. Cette expérience représente-t-elle le chemin vers l’autonomie et la souveraineté alimentaire ? Un rêve éveillé ? Tout est possible à condition, comme le signale Nancy Yañez, avocate, codirectrice de l’ONG Observatorio Ciudadano, « … de prendre en compte la demande historique des Mapuche qui est documentée : régler les différends et exproprier toutes les terres mapuche usurpées. Exproprier les terres et les payer le bon prix, ne pas acheter à des prix exorbitants. Rendre la terre aux Mapuche. Définir (avec les Mapuche) ce que sera la stratégie de développement de ces territoires. Il s’agit de réaliser des modèles différents, des modèles alternatifs, le peuple (mapuche) a beaucoup à dire à ce sujet et je ne pense pas qu’ils sont si différents de ce que demandent les gens (chiliens) à Valdivia (ville du sud du Chili), par exemple… ». (3)

L’année 2014, nous sommes certains, va commencer, au pays mapuche, par la résistance aux multinationales, mais aussi par la pratique même d’un processus alternatif de production respectueux des hommes, de la terre, et surtout en créant de liens communautaires afin de résoudre les besoins de tous et de chacun.

Enfants de Temucuicui. Ercilla, Chile

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Comité de Solidarité avec le peuple Mapuche, Belgique (Comabe)
Association Terre et Liberté pour Arauco, France

Le 12 décembre 2013
comabe08@gmail.com
FB : COMAPUCHE.be

Notes

(1) Paula Andrea Polanco. Intal www.intal.be/fr/article/la-lutte-mapuche-et-la-violence-d’etat-au-chili)

(2) Pour plus d’info voir : www.mapuexpress.org

(3) Voir : http://www.observatorio.cl/node/10381