Un tabou de notre époque : sexualité, amour et handicap

07.09.2013 - Locarno - Vittorio Agnoletto

Cet article est aussi disponible en: Italien

Reportage de Vittorio Agnoletto du Festival du Film de Locarno, Italie.

L’exercice de la sexualité par les personnes handicapées a toujours représenté un tabou de notre société, un sujet à ignorer pour ne pas toucher des zones sensibles de notre culture. Le fait que les gens ne peuvent pas franchir cet obstacle n’a évidemment jamais empêché ce sujet de resurgir encore et encore dans les vies de millions de personnes : le seul résultat obtenu, c’est la solitude dans laquelle se retrouvent abandonnés les individus et leurs familles. Les solutions tentées sont des plus diverses : du refoulement total de ce sujet à une sexualité usée et restreinte au cercle familial plutôt que résolue par le recours aux prestations payées ; mais toute expérience sexuelle reste enfermée dans un silence assourdissant, à son tour destiné à maintenir un profond sentiment de honte dans le privé familial.

Toutes ces raisons font que le choix de recevoir à Locarno deux films sur ce thème reste un acte à saluer, comme un acte de courage et comme une importante contribution visant à briser le silence, à montrer le problème au grand jour.

Gabrielle”, de la Canadienne Louise Archambault, raconte l’histoire d’une jeune femme atteinte du syndrome de Williams-Beuren, maladie caractérisée par un retard mental et par un comportement extrêmement sociable et extraverti, même vers les étrangers ; on compte également un retard de croissance souvent accompagné, entre autres, d’un vieillissement précoce. La protagoniste rencontre Martin dans une chorale qui se produit dans un centre de loisirs pour handicapés ; mais leur désir d’amour devra être confronté aux nombreux stéréotypes et aux peurs profondément enracinées dans la société ainsi que dans leurs familles respectives.

Dans leur recherche de toujours plus d’autonomie, Gabrielle et Martin doivent faire avec le manque de structures susceptibles de soutenir leurs tentatives, mais aussi se défaire de la protection souvent étouffante et entravante de leurs familles nucléaires respectives. Le désir d’aider et d’assister la personne handicapée, sans préparation professionnelle ni au moins un soutien formatif, risque souvent d’affaiblir ultérieurement cette personne que l’on voudrait aider, lui rendant encore plus difficile la possibilité de devenir conscient et donc de valoriser toutes ses compétences professionnelles et relationnelles restantes. Lorsqu’ensuite, l’attirance amoureuse s’accompagne du désir sexuel, la peur est en général le premier sentiment qui s’empare de celui ou celle qui s’occupe de la personne handicapée ; et la crainte d’une possibilité de descendance n’a pas de limite précise avec l’angoisse inavouable de perdre le contrôle sur les choix de la personne handicapée, sur ses désirs et donc sur sa vie.

Gabrielle Marion-Rivard interprète son propre rôle, bien qu’en suivant un script précis, et dégage une sensation de simplicité et de spontanéité qui a immédiatement conquis le public ; mais une appréciation non négligeable a été formulée au sujet d’Alexandre Landry (qui joue Martin) qui, contrairement à Gabrielle, ne joue pas son propre rôle, et qui fait preuve d’un grand talent pour interpréter un rôle qui aurait pu paraître artificiel et trop lourd devant une partenaire qui se jouait elle-même.

Un film qui n’est pas raconté de manière embrouillée, qui est bien interprété et mis en scène avec maestria et sans être trop intime ; produit par micro_scope, une maison de production indépendante québecquoise qui, il y a deux ans et toujours à Locarno, avait remporté le prix du public avec un autre film à toile de fond sociale : “Bachir Lazhar” de Philippe Falardeau (film qui parlait en l’occurrence de l’immigration).

Présenté à la prestigieuse Piazza Grande, le film a également obtenu le prix du public et trouvera sûrement une distribution internationale appropriée. La fin heureuse du film, une conclusion un peu “conte de fées” où l’amour reste destiné à triompher, convient bien à un grand public désireux de s’émouvoir et, même dans ces moments marqués par de grandes difficultés sociales, de redécouvrir des sentiments positifs capables de nous faire sentir comme des gens meilleurs et peut-être même un peu plus optimistes.

Mais dans la vraie vie, il n’y a pas toujours de happy ending.

The Special Need” est un film italien du jeune réalisateur Carlo Zoratti, qui tacle le même problème : l’histoire d’un voyage à travers l’Europe pour trouver une solution face au besoin plus qu’urgent d’un jeune homme autiste, Enea, de pouvoir vivre lui aussi ses propres expériences sexuelles et sentimentales. Ici aussi, Enea Gabino est le protagoniste, et est accompagné dans le film et dans la vie par ses deux amis (Alex Nazzi et Carlo Zoratti lui-même) : il joue son propre rôle, mais dans des évènements véridiques de sa propre vie, sans script externe pré-déterminé.

La difficulté continuelle éprouvée à chaque tentative d’entrer en contact avec des jeunes filles oblige Enea à superposer l’image d’une hypothétique partenaire aux photos de toutes ces femmes qui apparaissent sur les nombreux magazines qui nourrissent son imaginaire féminin. Ses parents évitent d’aborder le sujet, tandis qu’une psychothérapeute cherche à aider Enea à faire face à la réalité. Devant une situation qui semble bloquée et source de souffrance, les deux amis d’Enea décident de recourir aux rapports sexuels tarifés afin de satisfaire ses attentes. Les trois se lancent donc dans un voyage à travers l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne, à la recherche de la meilleure situation où Enea pourra vivre sa première fois.

Mais ce choix soulève de fortes discussions entre les trois protagonistes, et présente beaucoup de difficultés légales comme psychologiques : il leur faut non seulement éviter d’être inculpés pour incitation à la prostitution (comme l’expliquent avec une grande lucidité et expérience Pia Covre et Carla Corso du « Comité pour les droits civils des prostituées »), mais il leur est également indispensable d’aider leur ami à comprendre que, bien que l’on puisse acheter un rapport sexuel, on ne peut pas acheter une histoire d’amour. Pour compliquer la situation, il y a les doutes et les interrogations éthico-existentielles que traversent Alex et Carlo.

À la fin du voyage, il n’y a ni fin heureuse, ni solution simple en vue ; beaucoup de questions restent en suspens ; ne disparaissent ni la souffrance, ni la tentation de poursuivre des fantaisies auto-consolatrices. Néanmoins, tous les protagonistes sont conscients qu’ils ont changé, qu’ils ont grandi en étant devenus conscients d’eux-mêmes.

Le film ne fait rien pour masquer les difficultés et la complexité du sujet abordé : il les présente de manière claire et explicite, mais en évitant tout tragique, toute impasse, et distille savamment boutades et images capables d’arracher un sourire et parfois le rire aux spectateurs. Le réalisateur, que j’ai rencontré après la projection, m’a expliqué à quel point il a fait très attention à respecter les évènements dans leur réalité, sans forcer et sans intervention externe, mais en visant quand même à éviter d’avoir au final un documentaire destiné uniquement au personnel autorisé. On obtient au final un film à faible budget mais qui peut de nos jours s’adresser à un grand public (en espérant qu’il réussisse à trouver une distribution adéquate) et être un instrument efficace de sensibilisation et de travail pour les institutions et les associations qui s’occupent des personnes handicapées.

Gabrielle” et “The Special Need” : deux films différents, provenant de contextes différents, mais tous deux utiles pour réfléchir et pour commencer à surmonter le silence ainsi que des tabous qui ne devraient pas être laissés intacts, étant donné le poids qu’ils apportent sur les épaules des familles et des communautés directement impliquées ; à plus forte raison dans une société qui, trop souvent, semble proposer la sexualité, voire l’exaltation et l’exaspération, comme début et fin de tout récit, privé, collectif et social.

(Traduction de l’italien par Thomas Gabiache)

Catégories: Culture et Médias, Europe, Opinion
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