Tribune publiée le 12 septembre 2013 sur Lemonde.fr

Quarante ans après le coup d’État du 11 septembre 1973, les nuages de poussière de La Moneda hantent encore les consciences. Au-delà du sacrifice de Salvador Allende, les cendres du palais présidentiel chilien recèlent le trauma des démocraties broyées dans les griffes du plan Condor. La persistance du symbole souligne la vivacité de certaines plaies. A défaut de justice, l’heure est aux repentances, même tardives. Sauf, en tout cas rarement, dans les rangs des médias.

Le géant brésilien Globo a certes franchi le pas, le 31 août dernier, en reconnaissant à pleines colonnes l’“erreur” de son soutien au coup d’État militaire du 31 mars 1964 contre le président João Goulart. “C’était la guerre froide et nous pensions sauver la démocratie”, tente d’expliquer le quotidien. L’argentin Clarín et le chilien El Mercurio se comportèrent de la même manière quand les militaires prirent de force le pouvoir dans leur pays, mais ne se sont jamais livrés à un mea culpa. Car la première règle, c’est semble-t-il business as usual.

L’acte de contrition du groupe Globo au Brésil n’a pas réduit ses parts de marché. Au Chili, El Mercurio continue de se partager avec le groupe Copesa le bénéfice exclusif des 5 millions de dollars d’aide annuelle de l’État à la presse. Et Clarín garde sa posture dominante dans l’espace argentin des fréquences, refusant d’en céder comme l’exige la nouvelle Loi de services de communication audiovisuelle (SCA ou Ley de Medios), dont l’application pleine et entière est à ce jour suspendue à une décision de la Cour suprême.

Les régulations surgies des gauches sud-américaines des années 2000 (Argentine, Bolivie, Équateur, Uruguay) se comprennent à l’aune de l’héritage des années Condor. La censure et la terreur ont cessé mais le pluralisme ne l’a sans doute pas emporté, le pluralisme réel s’entend. La forte concentration médiatique entérinée durant les dictatures n’a connu aucune remise en cause au retour des démocraties. C’était aussi le message des étudiants chiliens massivement descendus dans la rue en 2011 ou des nombreux protestataires du ‘Printemps brésilien’ de juin dernier. Il arrive d’ailleurs que l’histoire balbutie, comme au Venezuela en 2002, au Honduras en 2009 ou encore au Paraguay en 2012, où des médias privés dominants se firent complice de coups d’État que l’on croyait passés de mode.

Ailleurs, la promotion d’une législation nouvelle se heurte à l’opposition logique des groupes médias concernés. Que l’attitude de certains gouvernements nourrisse une polarisation dommageable pour le débat public est exact. Que parfois, la nouvelle législation, comme en Équateur, tende à établir un fâcheux contrôle des médias et de leurs contenus en plus d’un louable partage des fréquences est vrai aussi. Une redéfinition de l’espace de diffusion, tenant compte du vivier de médias alternatifs et de radios communautaires que compte la région, ne s’imposait pas moins.

Soutenues en ce sens par les rapporteurs spéciaux de l’ONU et de l’OEA, l’Argentine et l’Uruguay rompent avec des systèmes de régulation d’autant plus obsolètes qu’ils émanaient des anciennes dictatures. Au Brésil et au Chili, le statu quo demeure. Ironie de l’histoire, les soutiens du putsch de Pinochet qui voulaient “éviter un nouveau Cuba” doivent se rendre aujourd’hui à l’évidence relevé par l’un de leurs compatriotes journalistes longtemps en exil : “Au Chili, comme à Cuba, on ne trouve aucun quotidien d’opposition en kiosque !”. Alors, de grâce, mesdames et messieurs les actionnaires, n’invoquez pas la “liberté de la presse” pour défendre vos dividendes.

Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières
Benoît Hervieu, Bureau Amériques de Reporters sans frontières