Les intranautes ou le voyage intérieur

23.01.2013 - Francisco Javier Ruiz-Tagle

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Les intranautes ou le voyage intérieur
(Crédit image : Rafael Edwards)

Il est étrange que le mot qui sert de titre à cet article n’existe pas. D’autres mots figurent dans le dictionnaire, comme internaute, cybernaute, astronaute, argonaute, mais le terme dont il est question et qui pourrait faire référence à un voyage au fond de nous-mêmes ne fait pas partie de notre vocabulaire. Si l’on considère que le langage renvoie fondamentalement aux domaines explorés par la connaissance, le fait de constater que le monde intérieur ne fait pas partie de ces investigations peut s’avérer perturbant.

La dimension inconnue

Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas. L’aphorisme « Connais­-toi toi­-même », qui d’après l’historien grec Pausanias, était inscrit quelque part sur le temple d’Apollon à Delphes, et duquel se sont emparés par la suite divers philosophes, témoigne du profond intérêt du monde grec pour le décryptage des mystères fascinants de l’intériorité humaine. Mais il ne fait aucun doute que les cultures asiatiques sont les premières à avoir développé, depuis des millénaires, un savoir intérieur systématique, qui s’est manifesté par la suite à travers les différentes expressions du yoga et les diverses formes de méditations qui sont nées de ces investigations originales.

Pour des raisons qui méritent un examen plus approfondi, ce qui, de cette immense source d’information et d’expérience, est parvenu jusqu’à nous aujourd’hui n’est rien de plus qu’un ensemble de fragments effilochés et de significations cachées au cœur de mythes obscurs, indéchiffrables pour un esprit contemporain. Toutefois, depuis le XIXe siècle, un penchant authentique disposé à comprendre ces paysages exotiques a vu le jour, et les historiens des religions ont réussi, en appliquant des méthodes propres à leur discipline, à interpréter en partie le canevas philosophique et opérationnel complexe dont se nourrissent ces pratiques millénaires.

Et que s’est-il passé en Occident au cours de cette longue période ? Comme nous le savons déjà, la découverte de la pensée rationnelle comme outil de connaissance dans la Grèce du Ve siècle avant J.-C. et l’influence considérable qu’a exercé cette option sur la partie du monde dont il est question, a entraîné l’éloignement progressif de l’univers mythique. Bien que cet éloignement ait été plutôt faible lors de ces lointains débuts, la distance s’est creusée au fur et à mesure des siècles, jusqu’à ce que le Siècle des Lumières finisse par consolider cette tendance, érigeant la « déesse Raison » en seul et unique principe directeur et plaçant toutes les formes de religions dans le domaine de la superstition et de l’obscurantisme. Bien que cette voie ait permis le développement des sciences et des technologies –des disciplines qui ont apporté d’importants avantages matériels à l’humanité–, il faut pourtant reconnaître que cela a fini par nous propulser dans un monde désacralisé qui ignore la dimension intérieure de l’être humain.

De nombreux penseurs ont prédit ce manque. Nietzsche a signalé le terrible vide existentiel que provoquerait la mort de Dieu et a prédit les conséquences néfastes qui découleraient de la négation de l’aspect irrationnel et instinctif de l’être humain (le dionysiaque). Même Comte, le fondateur du positivisme, a fini par dire qu’une nouvelle religion était nécessaire et a entrepris de rédiger un Catéchisme positiviste (1852). Mais l’apparition de la psychanalyse, dans un monde étouffé par la folie (puisque, d’après Goya, « le sommeil de la raison engendre des monstres »), a encouragé de nouvelles immersions dans l’océan, jusqu’alors inconnu, de la subjectivité, et les vieux mythes ont résonné à nouveau de toutes parts, mais avec une signification différente des mythes originaux.

Les avancées réalisées par Freud, et plus particulièrement par Jung, ont révolutionné leur époque et exercent encore une forte influence aujourd’hui. Mais leurs approches sont encore trop imprégnées de positivisme, et c’est pourquoi le philosophe Edmund Husserl a qualifié ce courant de psychologie ingénue, car sa méthodologie fondée sur l’interprétation des faits psychiques isolés l’empêchait de rendre compte du phénomène psychique dans son ensemble. Ce sont ses investigations personnelles qui décrivirent la conscience comme un flux incessant façonnant une structure indissociable du monde, au point qu’il soit impossible de concevoir une conscience sans un monde auquel se référer, ni de concevoir un monde sans conscience. Le symbole de l’infini  (un huit couché) peut faire office de synthèse graphique pour illustrer cette notion.

Ce qu’exige notre époque

Au final, la quasi-totalité de la psychologie occidentale a dérivé vers des formules thérapeutiques qui encouragent l’adaptation à ce qui nous entoure, avec des résultats plus que discrets –il faut le dire– ; elle a abandonné, peut‑être définitivement, l’esprit de transgression radical des disciplines que l’on qualifie de mystiques, dont l’objectif était la transformation intérieure et la libération définitive des conditions d’oppression qu’impose le monde. Sans la découverte des psychotropes, dont l’objectif, plus que de guérir, est d’empêcher l’apparition d’altérations mentales en anesthésiant les symptômes, le fléau psychique se serait répandu sans limites. Aujourd’hui, des explosions isolées de sujets qui sont parvenus à ne pas être contrôlés par le système surviennent, tandis que les laboratoires étendent déjà leur action effrénée aux enfants, dans une sorte d’« hérodisme » du XXIe siècle. [Note de l’Éditeur : l’hérodisme fait référence au sacrifice des nouvelles générations par l’action de la gérontocratie. L’exemple le plus flagrant de h. est la guerre]

Dans le même temps, les bribes de cette sagesse ancestrale inondent l’Occident sous la forme de chamans, de gourous, de devins et nombreuses autres pratiques, dans un contexte qu’on est venu à qualifier de « sensibilité du New Âge », caractéristique d’une étape pré-religieuse, et qui montre la persistance d’un profond besoin latent poussant à des recherches désordonnées, dont certaines peuvent même être dangereuses.

« L’homme est une passion inutile », proclamaient les existentialistes, et ils n’avaient pas tort. Se démener autant pour que tout finisse de la même façon : s’épuisant dans la mort. La mort nous projette dans l’absurde, et la rébellion contre cette issue brutale est le geste libertaire le plus beau et le plus émouvant que nous connaissions. Ainsi, un nouvel humanisme qui vise à affronter les défis du présent et de l’avenir devrait être en mesure de proposer une voie capable de satisfaire ce besoin intérieur. Mais, reprendre les explorations et revenir à l’exercice du « regard intérieur » n’est pas tâche aisée, étant donné que la sagesse ancienne nous a quittés et que la subjectivité nous apparaît comme un domaine chaotique, complexe et même menaçant. L’expérience des religions traditionnelles que nous connaissons ne nous aide pas beaucoup non plus, cette expérience qui renvoie à une histoire douloureuse et saturée de fanatisme, de violence, de négation de la vie et de la liberté, au point que personne ne pourrait déplorer leur disparition. Au contraire : le rejet de ces doctrines malsaines constitue un acte d’authentique survie.

Ainsi, l’intranaute contemporain doit nécessairement faire face à une double tâche, qui s’adapte à la forme « husserlienne » de conscience et de monde. Tandis que la forme contemporaine de vie déshumanisée a besoin, de toute urgence, d’un nouvel humanisme, l’apparition de l’absurde de l’existence à l’arrière-plan psychosocial appelle à une ouverture vers une nouvelle spiritualité. La lutte en faveur d’une plus grande justice sociale permet d’aller vers le dépassement de la souffrance humaine, mais c’est la recherche du sens de la vie qui fera reculer la souffrance intérieure.

Le rationalisme a été riche d’apports dans divers domaines, mais ses postulats et ses méthodes s’avèrent déjà insuffisants au moment d’appréhender la complexe dimension humaine dans toute son ampleur. Le problème essentiel reposera sur la production de nouveaux moyens capables de nous faire voyager au sein de cette « terre inconnue », nous permettant ainsi d’éviter les dangers d’une chute dans l’irrationnel. Mais, la vérité est que ce nouvel humanisme et cette nouvelle spiritualité constituent les deux aspects essentiels d’une même réalité et devraient progresser de manière simultanée afin de pouvoir prendre l’être humain en charge intégralement.

Traduction de l’espagnol : Pauline Aschard

 

Catégories: Humanisme et Spiritualité, International, Opinion
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