Intelligence d’ensemble, ou intelligence collective

23.12.2012 - Attigliano, ITALIE - Claudio Marchini

Intelligence d’ensemble, ou intelligence collective
(Crédit image : Claudio Marchini)

La création d’un point de vue commun en fusionnant de nombreux points de vue individuels

(Convergence de la diversité)

L’intelligence, c’est la capacité de relier différentes choses de manière cohérente et évolutive (adaptation croissante).
Cette capacité peut être renforcée et développée.
L’intelligence collective, c’est l’union, la fusion synergique de différents points de vue, de différentes personnes ; c’est la convergence de la diversité ; c’est l’expression d’un réseau de personnes qui interagissent les unes avec les autres.
Il est déjà difficile de développer l’intelligence individuelle… alors, qu’est-ce que ça doit être pour l’intelligence collective !! Et pourtant, c’est possible ! Cela est démontré par le travail des équipes composées de nombreux scientifiques, ainsi que de nombreux groupes et mouvements qui organisent d’innombrables activités sociales partout dans le monde. Dans les dernières décennies, le travail d’équipe s’est développé de plus en plus (dans le domaine de la science, de l’activité sociale, ainsi que dans bien d’autres domaines), on pourrait dire par nécessité dans un monde toujours plus complexe et plus riche en relations, en outils, en communication, etc.
Le développement de l’intelligence collective fonctionne de la même manière que les réseaux neuronaux du cerveau.
Les réseaux neuronaux travaillent en synchronie, en harmonie les uns avec les autres : et ce, à partir de l’élaboration de la diversité des données sensorielles (interne et externe) conduisant à la « création » d’une « vision » d’ensemble.
De même, il est possible de développer des réseaux de personnes, de groupes, d’associations, ainsi que des réseaux de communication (ex : Internet et les réseaux sociaux), qui contribuent au développement des échanges entre les personnes, et donc a développement d’un embryon d’intelligence collective.
Le fonctionnement en « réseau » représente l’avenir de l’organisation sociale, mais aussi le présent des innombrables groupes spontanés répartis dans le monde (en millions de personnes), qui mènent de très nombreuses activités non violentes en créant des solutions de remplacement face au système de vie dominant actuellement.

Créer nouveau point de vue d’ensemble comprenant les différents points de vue individuels, c’est comme créer une nouvelle substance à partir de la fusion de différentes substances, comme par exemple dans la fusion des métaux : lors de l’assemblage des métaux différents et quand le point de fusion est atteint, naît alors un nouveau métal (un alliage), différent de tous les métaux individuels qui le composent.

Une « nouvelle sensibilité »: attitude d’ouverture (respect) et de dépassement de l’individualisme, non-violence et non-discrimination
Pour le développement de l’intelligence collective, il est important que tout le monde fasse preuve de positivisme et s’ouvre à autrui ; il est important de laisser tomber tout attachement et toute possessivité envers ses propres idées et son propre point de vue, en surmontant l’individualisme.
Il est essentiel que toutes celles et tous ceux qui prennent part à ces processus, aient des intentions convergeantes, une sensibilité commune, ou pour ansi dire, la même direction mentale.
Nous parlons ici d’une « nouvelle sensibilité » qui se fait effectivement de plus en plus forte dans le monde, et c’est bien cela qui nous permet de créer une intelligence d’ensemble.
En résumé, il faut que chacun fasse preuve de non-violence et de non-discrimination.
Plus concrètement, c’est en respectant autrui tout en surmontant l’attachement envers ce qui nous appartient, que nous pouvons adopter une attitude de non-violence et de non-discrimination.

Indicateurs du saut de qualité

Les états d’âme que nous éprouvons dans certaines situations peuvent être d’excellents indicateurs : par exemple, lorsque dans une assemblée, quelqu’un exprime une opinion contraire ou différente de la nôtre, si nous nous sentons irrités ou gênés, cela signifie que nous n’avons pas encore surmonté l’attitude d’attachement et de possessivité envers notre point de vue individuel et nos idées.
En revanche, lorsque d’autres personnes expriment un point de vue différent (voire contrastantes) de la nôtre, si nous éprouvons du plaisir, de l’intérêt, comme envers quelque chose de beau et utile, alors cela signifie que nous avons réalisé un saut de qualité : alors nous considérons, nous « percevons » les autres points de vue, les idées autres que les nôtres, comme un enrichissement, comme la possibilité d’apprendre quelque chose de nouveau, et comme une contribution tout aussi valable que la nôtre, afin d’obtenir un point de vue d’ensemble et, de fil en aiguille, une intelligence collective.

Ce saut de qualité, c’est-à-dire passer de l’individualisme vers le point de vue d’ensemble, est fondamental. Cependant, cela n’est pas une tâche aisée : nous sommes nés et avons grandi dans un monde (notre milieu de formation) fondé sur l’individualisme, avec un modèle éducatif basé sur la concurrence et où l’on récompense les meilleurs en punissant les moins bons. Par conséquent, pour la plupart des gens, qui n’ont aucune expérience de la création d’une intelligence collective, il s’avère très difficile de faire ce saut de qualité.

Équilibre entre le cœur et la tête (expériences vécues, et non des théories)

Le développement de l’intelligence d’ensemble suppose un équilibre interne chez les personnes dont les émotions sont en harmonie avec la raison, et dont l’attitude tomberait facilement dans l’exposition intellectuelle de théories abstraites. Le point de vue exprimé devrait toujours être fondé sur l’expérience personnelle, et non sur des théories lues, entendues ou étudiées. Si tout le monde parle d’après sa propre expérience (expérience vécue), alors tout l’échange devient plus facile. Il est donc indispensable de préserver une harmonie et un équilibre entre notre partie émotionnelle et notre partie intellectuelle : si nous parlons d’expérience, la partie émotionnelle entre aussi en jeu, tandis que si nous exposons un problème de d’un point de vue uniquement intellectuel, alors il y aura très probablement l’exposition d’une théorie qui n’a rien à voir avec l’expérience. Et concrètement parlant, ce genre de choses entraîne de nombreux problèmes et des difficultés insurmontables.
Le fait d’exposer des points de vue basés sur des expériences de vie, non seulement s’applique aux problèmes personnels, mais s’applique aussi aux problèmes sociaux, aux sujets relatifs à l’organisation politique, économique et sociale. Dans ces domaines, il faut donc toujours se référer à des expériences, vécues, réalisées par des groupes de personnes, même venant d’autres pays ou d’autres époques. Il est évident que l’on peut ensuite entrevoir des développements ultérieurs, pas encore concrétisés ni expérimentés, qui devraient de toute façon être basées sur des expériences déjà réalisées, des expériences positives, pouvant être développées davantage ; peut-être que l’on pourrait définir ça comme une attitude phénoménologique, à la recherche du développement de l’intelligence collective.

Importance de l’expérience
Pour comprendre l’expression « développer l’intelligence collective », il est très important de vivre l’expérience, de prendre part à des domaines horizontaux où tout le monde est égal (sans leader) et qui fonctionnent en harmonie, où chacun apprend à mettre entre parenthèses son point de vue personnel et à examiner comme intérêt primaire la constitution d’un point de vue d’ensemble. Les gens échangent leurs différents points de vue, jusqu’à la création d’un consensus.

Le consensus, la démocratie réelle et le sentiment de faire partie du Tout
Travailler ensemble pour le développement de l’intelligence collective conduit à l’établissement du consensus (c’est-à-dire le point de vue commun).
C’est en surmontant la méthode de la « décision majoritaire » que l’on peut inévitablement donner aux minorités le pouvoir de la majorité.
Travailler ensemble pour établir un consensus, telle est la base d’une démocratie directe et non représentative.
Nous parlons ici de démocratie réelle plutôt que de démocratie formelle.

Une expérience de mystique sociale
En Espagne, en mai 2011, j’ai vécu une expérience de connexion profonde avec les gens qui ont fait participer à la fois toute une population dans toutes les villes espagnoles, et également les étudiants espagnols à l’étranger, qui ont mis sur pied la formation d’assemblées dans de nombreux pays étrangers (ex : à Rome). Cela est évident quand on constate les innombrables témoignages similaires, les vidéos sur YouTube, les interviews, etc., des personnes qui se sont impliquées ce mois de mai en Espagne.
Et nous trouvons aussi beaucoup de choses en commun dans les témoignages de beaucoup d’autres personnes, qui ont participé à Occupy Wall Street, à l’occupation de la place Tahrir au Caire, et à de nombreuses autres expériences collectives du même type – l’expression de cette nouvelle sensibilité qui se fait ressentir de plus en plus dans le monde entier.
Ces expériences ont profondément marqué (de manière positive) les esprit des gens qui les ont vécues, changeant ainsi leurs vies.
Bien que beaucoup de ces personnes n’aient pas été en mesure d’interpréter une expérience tellement hors du commun (n’ayant pas les outils nécessaires pour l’interpréter), ils ont désormais en mémoire cette expérience en tant que référence positive pour l’avenir, à la fois socialement et personnellement.
C’est comme quand une personne vit une expérience de connexion profonde : même si elle ne parvient pas à l’interpréter, il lui reste pourtant le souvenir de cette expérience particulière, puissante, profonde, pleine de force, d’amour, de poésie…
Ce souvenir reste tel une lumière, tel un phare, tel une image de référence qui peut donner une direction que prendra notre vie future. Agissant dans le passé, cette image sert de point de référence pour l’avenir, d’objectif ou d’aspiration, comme une direction dans laquelle aller. C’est qui s’est passé en Espagne, où des millions de personnes ont participé à une expérience collective de ce genre. L’ambiance y était magique et poétique. Il y avait une communication directe entre des personnes qui ne se connaissaient pas, mais se sentaient en parfaite harmonie les uns avec les autres : des gens de tous âges, de toutes cultures, de différentes idéologies et idées politiques ; mais tous partageaient la même expérience et étaient tous unis dans l’aspiration d’un monde nouveau, fondé sur l’être humain comme valeur centrale et sur la non-violence active. Un très bon exemple de convergence de la diversité ! C’était une vague de mystique sociale.
On pourrait dire que cette connexion avec quelque chose de profond a été vu comme de la bonté de la part de tant de gens en harmonie au même moment et au même endroit… Comme un séisme social venant des profondeurs de la conscience d’un peuple.
Et les évènements de cette période n’étaient pas comme les manifestations habituelles. Par exemple, le « cri silencieux » (comme sur le coup de minuit, le 21 mai 2011 à la Puerta del Sol et de nombreuses autres situations similaires), avec des dizaines de milliers de personnes remuant leurs mains comme pour mimer un applaudissement silencieux… un silence puissant, un silence assourdissant… (également pour les « autorités » et pour les policiers, qui ne savaient pas comment réagir dans des situations aussi inhabituelles).
Ces manifestations ressemblaient à des cérémonies de masse où les gens vibraient en ressentant quelque chose de profond ; ils ne pouvaient pas dire d’où il venait ; mais ce quelque chose, ils pouvaient le respirer dans l’air, et il a rendu tous ce gens frères et sœurs, unis dans le désir d’un monde meilleur, d’une transformation à la fois sociale et personnelle. En effet, les gens qui ont vécu cette expérience ont également changé dans leur vie personnelle, et des millions de personnes ont ressenti dans leur cœur que quelque chose de nouveau était né : la semence d’un monde nouveau était en train de porter ses fruits, et en même temps, des millions de personnes sentaient qu’ils faisaient partie de ce nouveau monde qui se levait…

Les campements étaient un symbole, quelque chose de visible de l’extérieur : l’occupation des espaces publics, des places, de l’Agora. Mais ce sentiment qui reliait les gens s’exprimait en particulier lors des assemblées : en entraînant la fusion de points de vue et d’individualités différentes, ce sentiment menait vers la création d’un consensus et d’un point de vue commun, unissant les gens dans leur diversité.
L’établissement du consensus et le développement de l’intelligence collective sont des choses qui peuvent facilement devenir réalité, pour peu qu’il se développe, chez les personnes qui participent à ces processus, une connexion avec quelque chose de profond se trouvant dans le cœur de chaque être humain.

Un exemple d’une cérémonie de masse
En exemple des nombreuses manifestations différentes, qu’on peut appeler cérémonies collectives ou cérémonies de masse, il y avait le « mégaphone humain », une méthode utilisée lors des assemblées de Occupy Wall Street, au lieu de mégaphones normaux. Les gens parlent à tour de rôle et d’autres, en commençant par les plus proches, répètent ensemble à haute voix, et cela se répand comme une vague jusqu’à faire parler simultanément des milliers de personnes qui, autrement, n’auraient pas pu entendre. C’est comme une cérémonie où un officier prononce les paroles et où tous les participants à la cérémonie répètent haut et fort à l’unisson. Cela donne une force d’ensemble, crée une vibration, crée une harmonie énergétique, une union de coeurs qui va au-delà d’une simple manifestation, d’une simple assemblée ou réunion : c’est un cérémonial.
Cela fait bouger l’énergie entre les personnes, et facilite la connexion avec un quelque chose qui réside à l’intérieur de chacun ; cela renforce aussi le sentiment d’union entre les participants.
Le sentiment de faire partie d’un tout, de ne pas être seulement des individus isolés des autres, mais bien une partie de quelque chose de plus grand : ce sentiment est lié à la connexion de la conscience avec quelque chose de profond. Cette connexion permet de se sentir moins seul, et en harmonie avec l’univers et avec autrui : les gens se sentent reliés par une force interne, par un sentiment qui vibre à l’unisson, unissant les cœurs de tous les êtres humains.
Et ces expériences valent la peine d’être vécues. Ce sont des expériences qui peuvent donner un sens nouveau à la vie.

Méthodologie d’organisation d’une assemblée : des exemples pratiques basés sur l’expérience
L’objectif des assemblées est de parvenir à un consensus entre tous les participants.
On ne décide pas selon la majorité : dans le respect des minorités, on recherche le point de vue commun tu recherches le point de vue commun, l’expression d’une démocratie réelle.
Cela est possible si tout le monde est d’accord sur des problèmes d’actualité, tels que la non-violence et la non-discrimination.

Voyons comment vous pouvez organiser en pratique une assemblée où le but est de parvenir à un consensus.
Il doit au moins y avoir une personne qui prend des notes, pour plus tard faire un résumé.
D’emblée, tout le monde doit être bien informé sur la durée de l’assemblée.
Ensemble, on définit les questions à traiter lors de l’assemblée.
Pour les assemblées comptant plus de 15 participants, il faut la présence d’un modérateur et d’une personne qui s’assure que les orateurs prennent la parole dans l’ordre selon la liste.
Pour les assemblées comptant plus de 50 participants, il faut alors la présence d’un animateur pour aider le modérateur en parlant avec ceux qui veulent intervenir et avec ceux qui gèrent les prises de parole, de façon que tout le monde comprenne le déroulement des différents thèmes déterminés au début, et en créant une dynamique dans laquelle tous peuvent s’exprimer sans être interrompu et sans qu’il n’y ait la moindre confusion, et tout cela dans un climat de respect mutuel.
Pour les assemblées comptant plus de 100 participants, mieux vaut s’organiser avec deux animateurs et au moins deux personnes qui gèrent les prises de parole.
Lorsqu’il y a beaucoup de participants, les interventions doivent être brèves et synthétiques (maximum : 5 minutes).

PRÉSIDENT
Les organisateurs déterminent ensemble qui présidera l’assemblée. La personne assumant ce rôle devra veiller au bon déroulement de l’Assemblée, en résumant les opinions des participants, les choses en commun qui sont proposées, ainsi que les différences, en essayant de surmonter ces dernières dans un résumé qui comprend tous les points de vue exposés.
Le président ne doit pas prendre part à la discussion, dans le sens où il doit exprimer ses propres opinions : il s’agit d’un rôle au service de l’ensemble. Par conséquent, une erreur à éviter est de profiter de son rôle de président pour se permettre ensuite de donner plus d’importance à ses propres idées et à ses propres propositions.

ROTATION DES RÔLES
Dans différentes assemblées, le rôle de président doit être endossé par différentes personnes.

CONVERGENCE DES DIVERSITÉS

En cas d’incompatibilité apparente des différents points de vue, il est possible de constituer des groupes qui se réunissent à part, pour approfondir les différents points de vue. Dans ces groupes, le travail se fait ensemble et dans l’échange, afin de surmonter les différences et parvenir à la création d’un nouveau point de vue, synthèse enrichie par la diversité de toutes les opinions. Cette synthèse est ensuite rapportée à l’assemblée pour approfondir le débat avec tous les autres participants.
Quiconque exprime son désaccord au sujet d’une proposition, doit toujours expliquer pourquoi et formuler une autre proposition.

RAPPORTS ET RÉSUMÉS
Les résumés sont très importants, car ils servent de mémoire s’agrandissant de plus en plus, permettent de progresser vers la création et le développement de l’intelligence collective. Ainsi, de chaque assemblée, de chaque réunion et de chaque rencontre entre groupes, doit résulter des rapports et des résumés clairs que tout le monde peut lire, afin que puisse rester au courant de l’évolution des nouveaux points de vue.

DÉCENTRALISATION
La décentralisation est un élément fondamental dans le processus d’échange, pour arriver à développer l’intelligence collective.
Décentraliser signifie, par exemple, former des assemblées de quartier ou de groupes de travail thématiques (groupes pas trop grands mais toujours ouverts à la participation de toute personne intéressée par le sujet) qui permettent à chacun d’exprimer ses propres points de vue, ce qui n’est pas possible lors de réunions publiques comptant des milliers de participants.
A partir des assemblées de quartier, les différentes assemblées de coordination (sans décision)municipales, régionales, nationales et internationales se développent de plus en plus.

COMMUNICATION ET ÉCHANGE
La communication et l’échange entre les différents groupes, entre les différentes assemblées, sont des éléments très importants. Ce n’est qu’en combinant le résumé de nombreuses assemblées et en fusionnant les points de vue communs, il sera alors possible de créer une synthèse majeure, plus large: l’intelligence collective.

Traduction de l’italien : Thomas Gabiache

 

 

 

Catégories: International, Nonviolence, Opinion
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