Je t’aime pour ce que j’ai vu, pour ce que j’ai vécu, pour ce que j’ai ressenti dans les rues de Téhéran, de Yazd, d’Ispahan et de Chiraz, quand je fus chargée de communication auprès du CICR en 2003. Je t’aime pour ton peuple attachant et pour certains de tes leaders, si loin des caricatures, si proche d’un essentiel que nous ne pouvons soupçonner, aveuglés par les propagandes médiatiques.

Pendant un an, j’ai marché sur ta terre. Et jamais je n’y ai trouvé ce plomb que l’on nous décrit avec tant de certitudes et d’arrogance depuis nos plateaux télévisés. J’y ai rencontré des femmes belles et brillantes, libres dans leur esprit, souvent plus cultivées que nous. Des hommes dignes, profonds, d’une galanterie et d’une politesse presque oubliée chez nous. Un peuple d’une hospitalité désarmante, qui ouvre sa porte à chacun, comme à un ami qui revient de loin.

Iran, tu es raffinement. Tu es poème de Hafez, Rumi ou Omar Khayyam. Même les contes pour enfants sont des miroirs : on y rit des fous pour mieux reconnaître nos propres illusions. Tu ris de toi-même en racontant aux enfants les célèbres aventures de Mollah Nasreddine, drôle, absurde et profondément intelligent. Tu es architecture qui élève l’âme et non pas seulement des murs qui abritent des corps. Tu es cette culture millénaire qui n’a jamais cessé de penser, de créer, de transmettre. Tu es ce paradoxe vivant, entre contrainte et liberté intérieure, entre tradition et modernité, que nos esprits binaires ne savent plus accueillir.

On t’a réduit à une image en noir et blanc, à un tchador ou à un collier de barbe. On t’a figé dans un récit derrière les barreaux de notre bien-pensance. On t’a enfermé dans une case commode : celle de l’ennemi, du danger, de l’obscurantisme pour mieux cacher le nôtre. Mais ce récit, cher Iran, je l’ai vu se fissurer au contact du réel, dans tes bras réconfortants.

Oui, tout n’est pas parfait. Oui, il existe des tensions, des contradictions, des zones d’ombre. Mais dites-moi… où n’y en a-t-il pas ? Et depuis quand les erreurs d’un régime justifient-elles le massacre d’un peuple par nos donneurs de leçons ? Et si on nous bombardait sans relâche parce que les mesures totalitaires de nos dirigeants ces cinq dernières années ne cadraient pas avec l’agenda idéologique des « mollahs » ?

Iran, je t’aime aussi pour ton courage. Pour cette capacité à tenir debout, malgré les pressions, les humiliations, les abandons, malgré les regards extérieurs, malgré les jugements hâtifs. Même dans cette guerre dans laquelle on t’a entraînée de force, tu te défends en affinant tes cibles afin d’éviter autant que possible des morts inutiles, contrairement à tes agresseurs, sans foi ni loi. J’avais été impressionnée de voir combien vous, amis iraniens, vous compreniez notre monde, nos codes, nos contradictions. Et nous ? Nous ne savons presque rien de vous.

Je garde notamment en mémoire deux rencontres que je n’oublierai jamais : la première, celle d’un ancien pilote militaire, abattu pendant la guerre Iran-Irak et qui avait été torturé pendant 18 ans dans les geôles de ses ennemis. Jamais il n’avait haï ses tortionnaires, si bien qu’ils avaient pleuré le jour de sa libération. Il les avait rendus un peu plus humains. Cet homme est devenu un ambassadeur de la paix.

Puis il y a eu ce haut dignitaire rencontré à un dîner professionnel. Au moment de nous quitter, il m’avait tendu sa carte de visite. J’étais fort surprise de découvrir que cette petite carte ne comportait aucune inscription ! Quand je lui ai demandé s’il ne s’agissait pas d’une erreur, il m’a répondu : « non, c’est bien ma carte de visite. C’est un petit rectangle blanc : à quoi bon les identités quand tout est écrit dans le cœur ».

Alors aujourd’hui, j’ai envie de dire à ceux qui regardent l’Iran de loin :

Avant de juger, allez voir. Avant de croire, allez rencontrer. Avant de condamner, allez écouter. Car derrière les récits, il y a des vies, des corbeilles de fruits abondantes, du riz croustillant (Tahdig) partagé sur les grands tapis des salons familiaux. Derrière les tensions, il y a des âmes et des respirations. Et derrière l’Iran… il y a un peuple profondément humain et inspirant qui souffre aujourd’hui des attaques américano-sionistes et du silence complaisant de l’Europe et des Nations unies, bien plus que de ses dirigeants.

En apprenant à te regarder autrement, c’est élargir notre propre humanité. Merci à Mustafa, Kazem, Maryam, Alireza, Marjan et les autres… d’avoir été une source d’exemplarité dans ma vie. Au point où c’est en Iran que j’avais lancé mon premier site d’informations positives en ligne. Ce fut le point de départ d’une grande épopée journalistique qui allait nourrir toute mon existence jusqu’à aujourd’hui.

Ainsi, comprenez-vous pourquoi cette déclaration…

Isabelle Alexandrine Bourgeois

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