6 février – Mémoire, responsabilité et mobilisation
L’annonce récente par le gouvernement espagnol de coalition, dirigé par Pedro Sánchez, de la régularisation de près de 500 000 personnes en situation administrative irrégulière a suscité un large écho positif au sein de la société civile européenne, en particulier dans des États confrontés à des dynamiques politiques marquées par un durcissement autoritaire croissant. Dans une Europe caractérisée par la généralisation des politiques de restriction migratoire, la banalisation des pratiques de refoulement, la persistance de formes structurelles de racisme, les atteintes répétées aux droits fondamentaux et la multiplication des morts aux frontières, qu’elles surviennent en mer ou sur terre, y compris dans des zones montagneuses telles que la frontière franco-italienne ou le long de la route des Balkans, cette mesure apparaît comme une inflexion à la fois rare et nécessaire. Elle est d’ailleurs présentée par le président du gouvernement espagnol lui-même comme s’inscrivant délibérément à contre-courant des orientations dominantes en matière de politiques migratoires au sein de l’Union européenne. Toutefois, cet élan de célébration ne saurait occulter la responsabilité historique majeure de l’État espagnol dans la genèse même de cette journée mondiale d’action contre le régime de mort aux frontières, commémorée chaque année le 6 février à travers le monde sous le nom de « CommemorAction » , dont l’origine est indissociable du massacre de Tarajal de 2014.
Douze ans plus tard, les frontières continuent de produire morts et disparitions le long des routes migratoires : naufrages en mer souvent engloutis dans l’oubli collectif et l’absence de toute responsabilité politique, traversées du désert, enfermements dans des pays tiers (notamment dans les centres fermés construits par le gouvernement italien en Albanie), refoulements sans assistance ni protection. La mémoire des victimes est trop souvent négligée, voire effacée, par les gouvernements des États de l’Union européenne, alors même qu’ils disposent du pouvoir, des moyens et de la responsabilité juridique et morale de protéger et d’accueillir. La « CommemorAction » du 6 février vise précisément à rendre visibles les vies brisées par les politiques frontalières, dont la plupart demeurent privées de nom, de visage et d’histoire, réduites à des statistiques anonymes, loin de toute reconnaissance et de toute responsabilité.
Tarajal, 6 février 2014 : un massacre à la frontière européenne
Le 6 février 2014, plus de 200 personnes originaires d’Afrique subsaharienne tentent de rejoindre Ceuta, enclave espagnole sur le continent africain, en nageant depuis les côtes marocaines jusqu’à la plage du Tarajal. Leur tentative est violemment réprimée par la Guardia Civil espagnole (force de police à statut militaire créée en 1844 pour sécuriser les zones rurales et lutter contre le banditisme), qui utilise des balles en caoutchouc, du matériel anti-émeute, des grenades fumigènes et des tirs de dissuasion, alors que les personnes se trouvent dans l’eau. Les militaires marocains présents laissent quant à eux les migrants se noyer.
Le bilan est lourd : au moins quinze corps ont été retrouvés côté espagnol, de nombreux disparus, tandis que les survivants sont refoulés et que certains périssent côté marocain. Cette tragédie illustre une violence systémique largement documentée.
Les victimes étaient de jeunes hommes dont le seul tort était d’être nés avec une peau noire et de tenter de construire un avenir meilleur, portés par ce que beaucoup qualifiaient encore à l’époque de « rêve européen ». Ils étaient principalement originaires du Cameroun ainsi que d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Les survivants parvenus à atteindre la plage sont immédiatement renvoyés au Maroc, sans aucune procédure légale, à travers des pushbacks aujourd’hui largement normalisés aux frontières européennes. Plusieurs organisations non gouvernementales, notamment Caminando Fronteras, ont recueilli des témoignages de survivants, ainsi que des preuves médicales et photographiques attestant des violences policières et de l’absence totale d’assistance apportée aux personnes blessées.
Le terme pushback désigne la pratique par laquelle une personne appréhendée après un passage irrégulier de la frontière est sommairement renvoyée vers un pays voisin, sans évaluation individuelle de sa situation. De plus en plus répandues aux frontières européennes, ces pratiques constituent une violation manifeste du droit de demander l’asile et du principe de non-refoulement, piliers du droit international des réfugiés et des droits humains. Dix ans après le massacre de Tarajal, aucune responsabilité politique ou judiciaire n’a été reconnue. En outre, les familles de plusieurs victimes n’ont jamais pu se rendre à Ceuta pour identifier ou rapatrier les corps, faute de visas délivrés par les autorités espagnoles.
Le massacre de Tarajal demeure emblématique de l’impunité structurelle qui prévaut aux frontières de l’Union européenne. Depuis 2014, le 6 février est ainsi devenu une journée internationale de mémoire et de solidarité avec toutes les personnes décédées, disparues ou portées disparues aux frontières au cours de parcours d’exil déjà marqués par une extrême violence.
Une violence systémique, bien au-delà des frontières
Tarajal n’est pas une exception au cours des douze dernières années. Il s’inscrit dans un système européen de contrôle migratoire de plus en plus violent et aveugle, qui sacrifie les droits humains au nom de la dissuasion et de la répression. Les frontières, externes comme internes, sont progressivement devenues des zones d’exception, marquées par un déficit chronique de contrôle démocratique sur l’action des forces de l’ordre. L’acceptation tacite d’un arbitrage entre contrôle migratoire et respect des droits fondamentaux a ouvert un vaste champ aux abus de pouvoir, et cette violence dépasse largement le seul espace frontalier. Elle traverse l’ensemble du système migratoire : contrôles d’identité, enfermement dans les centres de détention, expulsions forcées, y compris lors de vols organisés ou supervisés par des institutions européennes. À cet égard, le risque est réel, et désormais quasi immédiat, de voir se multiplier des centres fermés situés hors du territoire de l’Union européenne, tels que celui de Gjadër en Albanie, appelés à devenir de véritables « hubs de retour », tout en renforçant la logique répressive du contrôle migratoire, en affaiblissant les garanties juridiques offertes aux personnes en migration et en donnant une traduction concrète au processus d’externalisation des politiques migratoires européennes.
Racisme structurel et politiques migratoires
Les politiques migratoires européennes reposent sur un principe fondamentalement discriminatoire : l’« accident de naissance ». Les ressortissants de 104 pays, majoritairement anciennement colonisés, sont soumis à des obligations de visa strictes. Comme le souligne le chercheur Luke de Noronha (University College London), qui analyse le concept de citoyenneté comme « différencié et différenciant », il n’est aujourd’hui pas réaliste de dissocier les politiques migratoires des enjeux de race, puisque « leurs principales cibles sont des populations historiquement colonisées et racialement marquées comme non blanches ».
L’Espagne en offre une illustration frappante. En 2015, une loi spécifique est adoptée pour légaliser les refoulements à Ceuta et Melilla, un an seulement après le massacre de Tarajal. Quatre ans plus tard, selon Eurostat (données 2019), près de 69 % de l’ensemble des refus d’entrée dans l’Union européenne ont encore eu lieu en Espagne, touchant quasi exclusivement des ressortissants marocains. Les personnes originaires d’Afrique subsaharienne, quant à elles, sont empêchées d’approcher la frontière par des rafles et des déplacements forcés opérés par la police marocaine dans le cadre d’accords bilatéraux avec l’Union européenne.
Si tant d’hommes, de femmes et d’enfants fuient la guerre, la misère ou les persécutions pour périr dans de telles circonstances, c’est que toutes les voies sûres de migration leur sont fermées. Ces pratiques de plus en plus restrictives ont déplacé les routes migratoires vers l’Atlantique, faisant de cette voie, avec la traversée de la Méditerranée centrale, l’une des plus meurtrières d’Europe. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 1 873 personnes y sont mortes ou ont disparu en 2025, et 33 424 depuis 2014, en raison de capacités de sauvetage limitées et des restrictions croissantes imposées aux opérations humanitaires.

Détails de posters dédiés aux victimes des politiques migratoires meurtrières aux frontières, exposés sur la place de la Bourse à Bruxelles. Photo : Riet Dhont.
Mémoire, mobilisation et résistance aux frontières mortifères
Depuis 2014, le 6 février est devenu une journée internationale de mémoire et de solidarité avec toutes les personnes mortes, disparues ou portées disparues aux frontières, ainsi qu’avec leurs familles. Chaque année, des centaines de mobilisations ont lieu en Europe et en Afrique pour rompre le silence, nommer à voix haute les victimes et dénoncer un régime frontalier de plus en plus mortifère. Ces morts, provoquées par des politiques migratoires meurtrières, ne peuvent se réduire à de simples statistiques abstraites et incomplètes. Depuis plusieurs décennies, la violence aux frontières s’intensifie, notamment avec la militarisation croissante des frontières de l’Union européenne et le renforcement du rôle de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Dans ce contexte, les collectifs engagés pour l’abolition de Frontex, en Belgique comme ailleurs, jouent un rôle central dans l’organisation et la mobilisation autour de cette journée.

Lecture publique à haute voix des noms des personnes mortes aux frontières, sur la place de la Bourse à Bruxelles. Photo : Buni Gelle Marwa.
En Belgique, de nombreuses organisations – Abolish Frontex Belgique, Alarm Phone, le CIRÉ, la Voix des Sans-Papiers, House of Compassion, Getting the Voice Out, Mediterranea Saving Humans, entre autres – coorganisent cette journée. À Bruxelles, une lecture publique des noms des victimes se tiendra le vendredi 6 février de 16h à 18h sur la place de la Bourse, dans le cadre de l’appel transnational du réseau « Global CommemorAction ».

Un moment de la manifestation organisée à Bruxelles le 6 février dernier, sur la place de la Bourse. Photo : Buni Gelle Marwa.
D’autres actions de sensibilisation et d’information sont prévues dans les jours suivants. Parmi elles, la discussion thématique « ICE en Belgique ? Frontex : politiques migratoires meurtrières et militarisation des frontières », organisée par la Coordination Nationale d’Action pour la Paix et la Démocratie (CNAPD) le vendredi 13 février, abordera le rôle de Frontex dans la militarisation des frontières européennes, comparé à celui de l’ICE aux États-Unis, ainsi que ses implications pour les personnes en migration en Belgique, notamment en lien avec la répression, les expulsions, l’intensification des contrôles et des détentions, suite à l’adoption de la « loi Frontex » adoptée par le Parlement fédéral belge le 2 mai 2024, qui autorise le déploiement d’agents armés de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes sur le territoire national, notamment à l’aéroport de Zaventem.
Toujours le 6 février, le groupe bruxellois de l’organisation italienne Mediterranea Saving Humans, engagée dans le sauvetage de personnes migrantes en Méditerranée à bord du « Mare Jonio », a organisé un événement dans le cadre de la série « AperEau », partie du projet « Mediterranea Breaks the Bubble », financé par le Corps européen de solidarité. L’événement a pour objectif de sensibiliser le public aux enjeux migratoires et de renforcer les liens entre associations à Bruxelles, en réunissant des représentants d’Amitié Sans Frontières / Vriendschap Zonder Grenzen, SINGA Bruxelles, Serve the City, BelRefugees, ainsi que des artistes palestiniens, au Metarage (Rue de Métal 32, 1060 Saint-Gilles).
Symboliquement, le Port, lieu emblématique des migrations et des morts, est également au centre des mobilisations le même jour, en raison de la grève internationale des dockers contre la guerre. Cette grève, prévue toute la journée du 6 février, coïncide avec la Journée internationale d’action des dockers en Italie, en Grèce, en Espagne, en Turquie, en France et au Maroc, sous le slogan « Les dockers ne travaillent pas pour la guerre ». Des actions de lutte et manifestations sont ainsi organisées dans plus de vingt ports des pays concernés.

La délégation de la House of Compassion aux côtés de « Sabine, la géante de la dignité », lors de la manifestation CommemorAction à Bruxelles. Photo : Riet Dhont.
L’urgence d’un autre horizon
De Tarajal à aujourd’hui, les naufrages se succèdent, les morts s’accumulent, et les responsabilités politiques restent largement impunies, malgré les grandes actions de résistance collective et de dénonciation. Depuis plus de treize ans, notamment après le naufrage de Lampedusa en 2013, les organisations engagées dans la défense des droits humains et des personnes en mouvement répètent inlassablement : « Ce sont des personnes, pas des chiffres. » Pourtant, aujourd’hui, même le décompte des morts tend à disparaître. En janvier dernier, le passage du cyclone Harry en Méditerranée centrale aurait entraîné la disparition de près de 1 000 migrants, sans que ce chiffre puisse être ni précisément établi ni véritablement recherché. Entre le 19 et le 22 janvier, une tempête d’une violence exceptionnelle a frappé le sud de l’Italie, provoquant d’énormes destructions en Sicile, en Calabre et en Sardaigne. Si les dégâts matériels ont été largement ignorés par le gouvernement, peu attentif aux réalités du sud du pays, les conséquences humaines sur les routes migratoires restent encore plus invisibilisées.
Les garde-côtes italiens avaient initialement estimé à 380 le nombre de morts en mer, mais plusieurs associations ont réévalué ce chiffre à la hausse, évoquant désormais 1 000 personnes disparues. Selon les porte-paroles de Mediterranea Saving Humans, il pourrait s’agir de « la plus grande tragédie de ces dernières années le long des routes de la Méditerranée centrale ».
Dans ce contexte, célébrer la Journée mondiale de lutte contre le régime de mort aux frontières, ce n’est pas seulement commémorer : c’est exiger vérité, justice, réparation et liberté de circulation. Mettre fin au régime de mort aux frontières constitue une urgence politique, morale et humaine.








