À une époque marquée par l’intimidation systématique, les silences complices et la lâcheté institutionnelle, la décision conjointe de la Vrije Universiteit Brussel, de l’Université d’Anvers et de l’Université de Gand d’accorder un doctorat honoris causa à Francesca Albanese n’est pas un geste académique routinier.
C’est une prise de position. C’est une affirmation éthique. Et c’est surtout une déclaration d’indépendance intellectuelle dans un climat mondial où dire la vérité est devenu un acte à risque.
Pour la première fois de leur histoire, lors d’une cérémonie solennelle prévue le 2 avril prochain à Anvers, ces trois universités flamandes — toutes des institutions de référence en Europe en matière de recherche, de droit international, de sciences sociales et de sciences humaines — ont décidé de décerner conjointement la plus haute distinction académique à une juriste dont le parcours professionnel incarne avec une rare cohérence les valeurs que l’université prétend défendre : rigueur, honnêteté, courage et service du bien commun. Il ne s’agit ni d’un hasard ni d’une concession symbolique. Il s’agit d’une communauté intellectuelle du plus haut niveau qui choisit de parler d’une seule voix.
Francesca Albanese est une avocate internationale au parcours solide, étendu et profondément respecté dans le domaine des droits humains. Avant d’assumer en 2022 la fonction de Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, elle a travaillé pendant plus d’une décennie comme conseillère juridique et experte au sein de différents mécanismes de l’ONU, se spécialisant en droit international humanitaire, protection des civils, déplacements forcés et responsabilité étatique. Son mandat a été renouvelé en 2025, reconnaissance explicite de sa qualité technique et de l’indépendance avec laquelle elle a exercé une fonction particulièrement exposée aux pressions politiques.
Les communiqués officiels des universités sont clairs et délibérés. Dans leur déclaration conjointe, les institutions soulignent « l’engagement exceptionnel de Francesca Albanese en faveur de la protection des droits humains et du renforcement du droit international », ainsi que sa capacité à exercer son mandat « avec indépendance professionnelle et rigueur juridique dans des contextes de polarisation extrême ». Il ne s’agit pas d’un éloge creux : c’est la description précise d’une carrière construite sur l’évidence, le droit et la responsabilité.
Depuis la Vrije Universiteit Brussel, son recteur a insisté sur le fait que l’université n’est pas un espace neutre face à l’injustice, mais un lieu où la pensée critique doit demeurer libre de toute pression extérieure. L’Université d’Anvers a souligné que cette reconnaissance conjointe exprime une conviction partagée : que le monde académique a une responsabilité sociale incontournable lorsque le droit international est systématiquement violé. L’Université de Gand, pour sa part, a rappelé qu’honorer Albanese revient à honorer le principe selon lequel la recherche et l’analyse juridique ne peuvent être subordonnées à des campagnes d’intimidation ou à des intérêts politiques conjoncturels.
Ce dernier point n’est pas anodin. Car l’annonce du doctorat a été suivie, comme on pouvait s’y attendre, par une offensive de discrédit menée par des organisations sionistes qui opèrent comme des lobbies politiques, et non comme des acteurs académiques. Il ne s’agit pas de communautés religieuses ni d’identités culturelles. Il s’agit de structures politiques organisées qui, depuis des années, cherchent à discréditer, à réduire au silence ou à exclure de l’espace public toute voix qui documente les crimes de l’État d’Israël et la nature coloniale et violente du projet sioniste dans son expression actuelle.
Le schéma est connu et grossier : déformation des propos, accusations infondées, pression médiatique, menaces voilées envers les institutions, chantage moral par l’usage instrumental de l’antisémitisme. Rien de tout cela ne résiste à une analyse sérieuse. Et rien de tout cela n’a suffi à faire reculer trois universités d’élite. Bien au contraire : elles ont réaffirmé leur décision avec clarté, mettant en évidence la distance abyssale entre le travail intellectuel rigoureux et le jeu sale de ceux qui confondent intimidation et argument.
L’arrière-plan de cette controverse n’est pas abstrait. Il est matériel. Il est humain. Il est sanglant. Les rapports présentés par Francesca Albanese aux Nations Unies constituent l’une des documentations les plus sévères et les plus rigoureusement étayées sur la destruction de Gaza. Elle y expose que, si l’on prend en compte non seulement les morts directes dues aux bombardements et aux attaques militaires, mais aussi les morts indirectes causées par la famine provoquée, l’effondrement du système de santé, la destruction délibérée des infrastructures civiles, la déshydratation, les maladies évitables et les déplacements forcés massifs, le nombre réel de Palestiniens tués atteint, au minimum, 680 000 personnes, une population civile composée en grande majorité d’enfants, de femmes et de personnes âgées.
Ce chiffre n’est pas rhétorique. Ce n’est pas de la propagande. Il résulte de l’application de standards juridiques et épidémiologiques historiquement utilisés pour évaluer la mortalité dans des contextes de destruction massive. Et il s’agit, de surcroît, d’un chiffre conservateur. Albanese elle-même a été explicite en soulignant que l’impossibilité de compter les morts avec précision — corps sous les décombres, registres détruits, hôpitaux rasés — fait partie intégrante du crime. Le génocide ne fait pas que tuer : il efface.
Face à cette réalité, la réaction des organisations sionistes qui tentent aujourd’hui de saboter cette reconnaissance académique n’est ni une défense de l’éthique ni de la mémoire historique. C’est la réaction d’un appareil politique qui se sait exposé, contesté et de plus en plus isolé face aux faits. C’est la violence symbolique de ceux qui ne peuvent réfuter les faits et choisissent d’attaquer celle qui les nomme.
La réponse des universités belges est, pour cette raison, profondément significative. Elles ne récompensent pas une opinion. Elles reconnaissent une vie professionnelle consacrée au droit, à la recherche rigoureuse et à la défense des principes les plus fondamentaux de la légalité internationale. Elles affirment, sans ambiguïté, que l’université ne se plie ni aux pressions politiques ni au chantage moral. Elles rappellent que le savoir ne se soumet pas au pouvoir lorsque le pouvoir commet des crimes.
Francesca Albanese n’est pas une figure éphémère ni une provocatrice occasionnelle. C’est une juriste reconnue, une chercheuse rigoureuse et une fonctionnaire internationale qui a assumé le coût de dire ce que beaucoup préfèrent taire. Et c’est pour cela qu’elle est attaquée aujourd’hui. Et c’est précisément pour cela qu’elle est honorée.
Ni tout l’argent, ni toute l’influence, ni toute la machinerie de désinformation des criminels qui ravagent aujourd’hui Gaza ne pourront réduire au silence une voix honnête. Encore moins éteindre son éclat. Car lorsque l’intelligence s’exerce avec éthique, et que l’université se souvient de sa raison d’être, la vérité trouve toujours où s’ancrer.
Et cette fois, elle est portée par une communauté académique du plus haut niveau qui a décidé de ne pas détourner le regard.








