Chaque 23 janvier, la Journée mondiale de l’écriture manuscrite célèbre bien plus qu’un simple « vieux » geste technique : elle interroge ce que devient notre humanité lorsque la main se retire au profit des écrans. Née d’une initiative américaine qui s’enracine dans la signature spectaculaire de John Hancock, elle porte à la fois un imaginaire de liberté et rappelle que tracer des signes engage un corps, une voix, une mémoire partagée : une compétence encore inégalement distribuée dans le monde, et pourtant décisive pour apprendre, penser, relier les générations. À l’heure où la frappe numérique tend à remplacer le stylo, cette journée invite à reconsidérer l’écriture manuscrite comme un geste relationnel et politique, un art discret de la présence à soi et aux autres.

Ce texte est publié avec l’aimable autorisation de « Les Humanités » ; https://www.leshumanites-media.com

En tête de publication. Christine de Pizan à son écritoire, extrait du manuscrit des Cent balades d’amant et de dame, recueil de ballades composé au début du XVe siècle, généralement daté autour de 1406, dans lequel Christine construit un dialogue amoureux entre un amant et une dame, en jouant sur les codes de l’amour courtois pour les interroger et parfois les renverser. Figure fascinante du Moyen Âge, Christine de Pizan (vers 1364–vers 1430) est souvent considérée comme la première femme à vivre de sa plume en Europe, à une époque où les femmes ont rarement droit de cité dans le monde des lettres. Née à Venise et élevée à la cour du roi de France Charles V, elle fait très tôt l’expérience de la précarité : veuve à vingt‑trois ans, chargée d’enfants et de parents à nourrir, elle transforme la nécessité économique en aventure intellectuelle en devenant écrivaine professionnelle pour les élites parisiennes.

Ses premiers textes sont des poèmes d’amour et des ballades courtoises, mais elle s’impose vite par une œuvre immense qui mêle poésie, pensée politique et réflexion morale. Au tournant du XVe siècle, elle entre dans l’histoire en prenant publiquement la plume contre la misogynie du Roman de la Rose, ouvrant un débat littéraire où une femme ose contester les autorités masculines de son temps. Avec La Cité des dames (1405), elle érige une cité allégorique peuplée de femmes savantes, guerrières, artistes et saintes, pour démonter un à un les préjugés qui assimilent les femmes à des êtres faibles, irrationnels et dangereux.
Pionnière d’un féminisme avant la lettre, Christine de Pizan défend l’idée que les femmes sont capables de raison, de vertu et de pouvoir, si la société leur ouvre l’accès au savoir et aux responsabilités. Ses traités politiques – comme Le Livre de la paix – appellent aussi à la justice et au bon gouvernement au cœur de la guerre civile française, montrant que la voix d’une femme peut porter au plus près du pouvoir. En 1429, retirée dans un couvent, elle sort de son silence pour écrire un vibrant Ditié de Jehanne d’Arc, saluant en Jeanne une autre femme qui bouscule l’ordre établi. Aujourd’hui encore, Christine de Pizan demeure une figure centrale des études de genre : une autrice qui, six siècles avant les théoriciennes contemporaines, revendique pour les femmes le droit d’exister comme sujets de pensée, d’histoire et de langue.

Le 23 janvier, journée mondiale de l’écriture manuscrite…

… ou quand une initiative venue des États-Unis (1) promeut l’expression personnelle et collective. Cette journée se réfère à un moment symbolique et historique d’engagement national, oubliant ses zones d’ombre. La date du 23 janvier correspond à la naissance en 1737 de John Hancock, un des « Pères fondateurs », qui a apposé le premier sa signature imposante et majestueuse sur la Déclaration d’indépendance des États-Unis.

Déclaration d’indépendance des États-Unis avec signature de John Cock

Ecrire à la main, une compétence sensible, à partager

Au-delà de ce symbole, cette journée revêt avant tout une dimension relationnelle, capacité d’expression de l’intersubjectivité. Son objectif est clair : valoriser l’écriture à la main comme outil de communication, d’apprentissage et de créativité, tout en soulignant son rôle dans la transmission des savoirs. L’écriture manuscrite apparait comme une compétence universelle. Ne pas oublier cependant que l’analphabétisme n’a pas disparu, même s’il est en régression dans le monde (il y a peu, il concernait encore un cinquième de la population adulte, avec de fortes disparités selon les pays). Et puis, on peut avoir appris à lire et à écrire et pourtant ne pas maîtriser l’écriture manuscrite (illettrisme) ou le faire avec difficulté.

L’anthropologue Tim Ingold nous rappelle qu’au Moyen Âge, l’écriture était l’apanage des scribes et copistes, dans les monastères, mais ce savoir, cette habileté existent depuis des milliers d’années. « Quand j’écris, je prolonge une ligne tracée par mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père, etc. […]. Quand vous écrivez à la main, l’inflexion de la ligne crée une certaine musicalité. En écrivant, vous chantez. […] Une société où l’on n’écrit plus à la main, c’est comme une société qui ne chante plus […] » (ICI)
Chanter seul, chanter avec d’autres : chaque voix s’exprime singulièrement et s’insère dans un ensemble. Plus qu’un outil, l’écriture manuscrite est une texture sensible du quotidien. Abandonner le geste qui la crée, c’est fragiliser non seulement l’apprentissage et la mémoire, mais une forme d’humanité même – celle du corps qui trace, hésite, célèbre, transmet, s’inscrit dans une société.
Écrire, inscrire des signes, laisser des traces, depuis 5.500 ans
Écrire à la main, ce n’est pas simplement poser des signes sur un support. C’est, depuis 5 000 ans, s’inscrire dans la matière (pierre, argile, papyrus, parchemin – papier depuis le Moyen-Âge), en engageant le corps même de celui qui écrit.
La tablette de Kish, en calcaire sumérien et portant une inscription pictographique, est peut-être l’écriture la plus ancienne connue. Datant de 3500 av. J.-C., elle est actuellement exposée à l’Ashmolean Museum d’Oxford.

Après des écritures sans alphabet (on connaît surtout les hiéroglyphes, gravés au calame de roseau sur argile humide ou papyrus, …), des alphabets apparaissent. Vers 1800 av. J.-C., les Phéniciens associent 22 signes consonantiques, acrophoniques (on nomme un signe d’après un objet ou un animal dont le nom commence par la même lettre) – « porte » pour /d/, « maison » pour /b/. Gravés au stylet sur tablettes ou sur métal, ces signes diffusent le premier alphabet autour de la Méditerranée. Le grec ajoute les voyelles (VIIIe siècle av. J.-C.), l’étrusque et le latin suivent.

Alphabet phénicien
Alphabet phénicien

Un geste relié à la parole, par le son qui donne du sens à ce qu’on écrit

Le geste manuscrit engage la main, l’œil, l’épaule, le souffle. Il ralentit le temps (le temps du geste), ordonne la pensée, laisse une trace unique, irremplaçable. Cathia Boucheron, grapho-pédagogue, analyse ce que nous faisons sans y penser : « L’écriture met en jeu trois composantes entremêlées :  la composante motrice, c’est-à-dire le geste ; la composante du son : on apprend à écrire, en associant des sons, en prononçant le mot, ce qu’on va écrire. Et puis, sémantique, le sens de ce qu’on est en train d’écrire. C’est très important de noter que le geste d’écriture passe par le corps. Dès la maternelle, avant de commencer à écrire en primaire, on fait faire tout un « travail » aux enfants, avec leur corps, qui permet d’ancrer l’écriture. Il faut que le corps soit prêt : pour pouvoir apprendre à lire, apprendre à écrire, apprendre à compter, pour tous les apprentissages. Je me rappelle quand j’étais en maternelle, je ne comprenais pas pourquoi la maîtresse nous faisait jouer avec des rubans de danseuse. On faisait des boucles, on faisait des boucles, on faisait des boucles… En fait, c’était déjà pour ancrer le geste d’écriture, tout simplement. » (2)
Chez l’enfant, cette « motricité fine » ancre les lettres dans le corps : on ne se contente pas de voir un « A », on le dessine, on en ressent les courbes, les angles, les pressions. Chez l’adulte, le même mécanisme ordonne les idées. Écrire à la main s’adapte au temps de la réflexion, force à hiérarchiser, avec ces pauses fécondes où la pensée se précise, affirme une écologie des gestes.
Prendre des notes de cours à la main permet de mieux les retenir sur la durée qu’avec la frappe rapide à l’ordinateur (3). On mémorise mieux, on relie mieux les concepts. Le cerveau ne se contente pas de stocker des mots : il construit un réseau sensoriel et spatial autour d’eux. L’écriture manuscrite reconfigure nos circuits neuronaux pour mieux lire, retenir, comprendre.
Écrire : trouver le plaisir du geste
L’association 5E, fondée en 2013 par des graphopédagogues, propose une méthode structurée pour remédier aux difficultés d’écriture – lenteur, illisibilité, fatigue, douleurs. Leur approche s’appuie sur cinq piliers : posture, geste, énergie, esthétique, émotion. « Concrètement ? On commence par corriger la position du corps : chaise, table, inclinaison du cahier, tenue du stylo. Puis on entraîne le ductus – le mouvement fluide du poignet et des doigts – à travers des exercices progressifs : boucles, vagues, lettres simples. L’automatisation suit : on écrit vite et lisiblement sans tension. L’esthétique motive : on cherche un style personnel plaisant. Enfin, l’émotion entre en jeu : écrire redevient joie, pas corvée. » (ICI)
Forgeant un style personnel, chaque graphie porte l’empreinte du corps qui la trace, elle est pour chacun à nulle autre pareille. Elle est plaisir, aussi lorsqu’on a trouvé son outil favori. La plume et le calame, comme jadis, pour créer avec dextérité une calligraphie, plus couramment un crayon, un feutre où l’écriture « file » : l’outil fait « l’écrivaillon » (ICI).

Caractéristiques techniques des outils d’écriture

Le tableau ci-dessus propose une comparaison détaillée des principaux outils de l’écriture manuscrite – du crayon de papier au stylo-plume, en passant par le stylo à bille, le stylo-gomme, le roller, le stylo gel et le feutre fin. Il met en regard, pour chaque instrument, la nature de la mine ou de la pointe (graphite, bille rigide, plume métallique, pointe céramique ou métallique), le type d’encre ou l’absence d’encre, la vitesse de séchage et le risque de bavures, mais aussi l’effort musculaire demandé et la finesse du contrôle du geste. À travers ces critères, on voit se dessiner des profils d’outils très différents : certains exigent une forte pression et favorisent une écriture ferme, d’autres glissent avec une pression minimale et permettent un tracé fluide et précis ; certains sont effaçables ou tolèrent les corrections, d’autres engagent davantage l’« irréversibilité » du trait. Ce panorama met ainsi en lumière combien le choix d’un outil conditionne non seulement le confort d’écriture, mais aussi la qualité du tracé, la lisibilité et la manière même dont le corps s’engage dans l’acte d’écrire.

Une norme sociale et « la métamorphose d’un voyage »

Apprendre ou réapprendre à écrire, c’est s’aligner sur une norme sociale ET c’est aussi un art par lequel on s’exprime. Cathia Boucheron, grapho-pédagogue est aussi art-thérapeute. Elle travaille avec Tatiana de Barelli (4), graphothérapeute qui a créé l’association Educ’art implantée en Belgique (ICI). Elles fêteront ce 23 janvier 2026 autour d’un projet d’Art postal qui mêle écriture et créativité (l’art postal désigne des réalisations artistiques voyageant par la Poste). Voir ci-dessous

Ce projet implique des écoliers belges et français avec leurs enseignants de primaire, pour qu’ils s’écrivent (à la main) des lettres. Mais pas n’importe quelles lettres, des « lettres d’art postal », pour établir une correspondance artistique avec les enfants dans une classe d’un autre pays. Ce 23 janvier permettra de premiers échanges sur les réalisations : exposition, mur de mots, calligrammes, chanson etc… On pourra les voir ultérieurement lors de manifestations associant parents, amis, voisinsCes correspondances nourrissent l’envie d’écrire tout en suscitant les découvertes. Autre expérience (retrouver ce récit dans le livre de Tatiana de Barelli : dans une école fréquentée par des enfants originaires de plusieurs pays, on peut prendre le temps d’observer la diversité des langues porteuses d’autres cultures, de découvrir qu’il existe plusieurs alphabets. Pendant ce temps singulier, chaque enfant est invité à dire son prénom, à préciser sa prononciation et à donner sa signification. Puis on demande à chaque enfant d’écrire un petit texte, dans sa langue d’origine. On expose alors les textes aux yeux de tous, les enfants discutent de leurs écritures différentes.
« L’écriture japonaise, c’est beau mais on ne comprend rien ».
« Tiens l’arabe ça s’écrit de droite à gauche. »
« L’espagnol a les mêmes lettres que le français »
Les enfants découvrent ces différences, ces particularités mais…  en fait, ce n’est pas de la différence, c’est de la richesse.
« À l’ère des appareils numériques, la Journée nationale de l’écriture manuscrite est un phare qui célèbre la touche personnelle, l’individualité et l’expression artistique inhérentes à l’écriture manuscrite, écrit l’association américaine Learning without tears (« Apprendre sans larmes ») : « C’est un hommage à une compétence qui non seulement nous relie à notre histoire, mais nous permet également d’exprimer notre identité unique. […] La maîtrise de l’écriture manuscrite est une compétence essentielle qui renforce l’alphabétisation, l’expression personnelle et la réussite scolaire. Sans les bases acquises grâce à la pratique de l’écriture manuscrite, les élèves peuvent être confrontés à des lacunes dans des compétences tangentielles telles que le langage, la connexion entre les lettres et les sons, et la lecture plus tard dans leur parcours. Vous vous dites peut-être : « Les enfants passent leur journée devant leurs tablettes et leurs écrans, à écrire avec leurs doigts sur des ardoises en verre. À quoi bon leur enseigner autre chose que les bases de l’écriture au stylo à bille ? » L’écriture manuscrite permet à l’auteur d’établir un lien personnel avec ce qu’il écrit. La répétition et la mémoire musculaire acquises lorsque les élèves commencent à épeler leur propre nom constituent une expérience à part entière.
Si l’usage courant de l’écriture manuscrite vient à s’effacer, faute d’usage, la capacité d’écrire, de raconter, de signer, de laisser des traces demeurera sans doute, mais elle sera médiée presque exclusivement par des interfaces numériques : clavier, dictée vocale, écrans tactiles. La matérialité du texte se déplacera : plus de cahiers froissés ou de brouillons raturés, mais des historiques de versions, des métadonnées, des clouds d’archives invisibles. On perdra alors le rapport lent, tactile et rythmique au langage : la main qui éprouve chaque lettre, la singularité des écritures, la signature comme empreinte physique autant que juridique. On perdra aussi un certain type de mémoire incarnée : les cahiers, carnets, lettres, marges annotées, qui donnent un visage intime aux vies passées. L’écriture manuscrite demeurera sans doute comme pratique minoritaire mais choisie : art, calligraphie, correspondances rares, journaux intimes, un peu comme la photographie argentique après le numérique. Il restera surtout une question politique : voulons‑nous que tous nos gestes d’écriture soient filtrés par des dispositifs techniques opaques, ou garder quelques espaces où le trait n’appartient qu’à la main qui l’inscrit  ?
Isabelle Favre et Dominique Vernis

Notes

(1). Cette manifestation n’est pas officiellement reconnue par l’ONU ; c’est une journée mondiale culturelle et éducative, relayée dans de nombreux pays, qui s’inscrit dans un ensemble de journées dédiées à la langue, à l’écriture et à la lecture, comme les journées consacrées à l’alphabétisation ou à la littérature. A l’origine, la journée a été initiée aux États-Unis en 1977 par la Wima (Writing Instrument Manufacturers Association), pour promouvoir l’industrie des « instruments d’écriture ». En France, le magazine Le Stylographe (ICI) créé par un ‘expert du stylo de luxe et de prestige’, publie aussi des articles sur la pédagogie du geste d’écriture à la main, qui elle est destinée à tous.

(2). Entretien avec Isabelle Favre, décembre 2025, Payzac en Dordogne
(3). On reviendra sur ces sujets en abordant plus précisément l’usage des outils numériques, en lien avec l’avancement des projets de loi pour l’Interdiction des réseaux sociaux au moins de 15 ans, en relation avec l’usage des écrans. NB – date à préciser ultérieurement, la coexistence de plusieurs textes cristallise une rivalité entre exécutif et Parlement, et rend le calendrier législatif incertain ICI
(4). Tatiana de Barelli, Merci d’écrire encore et en corps – Une pédagogie créative de l’écriture, Atzeo, 2024 (ICI et ICI)

L’article original est accessible ici