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Le Groenland n’est pas vide – une vision humaniste de la glace, du pouvoir et de l’autodétermination

Grönland ist nicht leer – ein humanistischer Blick auf Eis, Macht und Selbstbestimmung
(Crédit image: Bernd Hildebrandt | Pixabay | CC0)

Vue de l’extérieur, l’île du Groenland apparaît souvent comme un écran de projection : vaste, recouverte de glace, apparemment inhabitée. Dans les débats géopolitiques, elle est présentée comme un avant-poste stratégique, un gisement de ressources ou un facteur climatique. Ce que l’on oublie régulièrement, c’est une vérité simple : le Groenland n’est pas un espace vide. C’est notre foyer.

Cette notion de « terre vide » n’est pas le fruit du hasard, mais un récit colonial classique. Ceux et celles qui perçoivent un territoire comme vide peuvent plus facilement se l’approprier, l’administrer et l’exploiter. Au Groenland, cette façon de penser persiste encore aujourd’hui – de manière plus subtile qu’auparavant, mais non moins efficace.

Un nom qui parle de lui-même

Même le nom « Groenland » porte des traces de l’histoire coloniale. Il remonte à Erik le Rouge, un Viking norvégien né en Norvège et élevé en Islande. Après un meurtre, il fut banni par une assemblée islandaise et, dans le cadre de cet exil, arriva au Groenland vers l’an 982. Il y explora la côte sud-ouest et déclara plus tard délibérément la région zone de colonisation.

Le nom Groenland (« terre verte ») ne reflétait pas de manière neutre la situation, mais constituait une stratégie marketing délibérée : Erik le Rouge souhaitait attirer davantage de colons nordiques. Ce nom marque ainsi le début d’une tentative européenne de définir une terre habitée depuis des millénaires – et qui, dès lors, fut de plus en plus décrite et revendiquée selon une logique coloniale.

Les premiers humains vivaient ici des milliers d’années avant l’arrivée des Vikings. Le peuple Kalaallit d’aujourd’hui, appartenant au groupe inuit, fait remonter principalement sa lignée à la culture de Thulé, qui s’est répandue dans les régions arctiques à partir du XIIIe siècle environ. Leur connaissance de la glace, de la mer, des animaux et des saisons est le fruit de générations ayant vécu en harmonie avec un environnement extrême, et non en le combattant.

Le colonialisme en tenue arctique

Avec la colonisation danoise à partir du XVIIIe siècle, le Groenland fut systématiquement intégré aux systèmes de pouvoir et de savoir européens. Le travail missionnaire, l’administration, la langue et l’éducation se conformèrent aux normes étrangères. Les modes de vie autochtones furent jugés inférieurs et les savoirs traditionnels considérés comme obsolètes.

Le colonialisme s’est ici manifesté moins par une violence ouverte que par un contrôle paternaliste : la « modernisation » signifiait l’adaptation aux normes européennes. Les conséquences furent profondes – culturelles, sociales et psychologiques. Jusqu’au XXe siècle, des décisions concernant le Groenland furent prises sans que les Kalaallit soient reconnus comme des sujets politiques égaux.

Autonomie – mais avec des réserves

Bien que le Groenland jouisse aujourd’hui d’une large autonomie, sa dépendance envers l’État danois persiste – sur les plans financier, juridique et en matière de politique étrangère. Le débat sur la pleine indépendance est donc ambivalent : il reflète un désir légitime d’autodétermination, mais s’inscrit également dans de nouvelles formes de dépendance.

Avec l’effondrement des anciennes structures coloniales, de nouveaux acteurs émergent. Les intérêts liés aux ressources, les stratégies militaires et la compétition mondiale pour le pouvoir – notamment dans le contexte du changement climatique – placent à nouveau le Groenland au cœur des ambitions étrangères. La fonte des glaces devient une invitation, et non un avertissement.

Le changement climatique comme imposition coloniale

Pour beaucoup dans les pays du Nord, le changement climatique reste un scénario futuriste abstrait. Pour les Kalaallit, c’est une réalité quotidienne. La banquise instable, les migrations animales perturbées et les villages menacés affectent directement leur tissu social et culturel. La chasse et les modes de vie traditionnels deviennent de plus en plus difficiles, voire impossibles.

Cette double injustice est particulièrement problématique : les causes du changement climatique résident principalement dans les pays industrialisés du Nord, tandis que ses conséquences affectent de manière disproportionnée les communautés autochtones. Parallèlement, ces communautés – principales victimes du changement climatique d’origine extérieure – se retrouvent prises entre deux feux géopolitiques en raison de la recrudescence des demandes de voies maritimes, de matières premières et de présence militaire. Lorsque le Groenland est aujourd’hui présenté comme une « opportunité » d’expansion économique et stratégique, c’est la pensée coloniale qui persiste sous couvert d’écologie.

La non-violence implique de laisser place à d’autres réalités

Une vision humaniste du Groenland exige bien plus que des réformes politiques. Elle appelle à un changement de perspective fondamental : passer du contrôle à la relation. La non-violence implique ici de prendre au sérieux les savoirs autochtones, au lieu de les folkloriser ou de les ignorer.

Les Kalaallit nous rappellent que la survie ne s’assure pas par la domination, mais par l’adaptation, le respect et la modération. En cette période de crises mondiales, il ne s’agit pas d’une vision idéalisée, mais d’une leçon d’une grande pertinence.

Le Groenland n’est pas un pays vide. C’est un lieu dynamique, tant sur le plan culturel et historique que politique. Toute personne qui parle du Groenland devrait d’abord écouter celles et ceux qui y vivent.

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