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Chili : la loi Naín-Retamal et la revictimisation de l’estallido social
Chili : la loi Naín-Retamal et la revictimisation des victimes de l’estallido social et du Wallmapu (territoire mapuche)
Une plaie ouverte dans la démocratie chilienne — de facto — fragile
La récente absolution de l’ancien carabinier Claudio Crespo, responsable du tir qui a rendu Gustavo Gatica aveugle le 8 novembre 2019 lors de l’estallido social, n’est pas un fait isolé. Le Quatrième tribunal oral pénal de Santiago a appliqué rétroactivement la loi 21.560 — connue sous le nom de loi Naín-Retamal — reconnaissant que Crespo a tiré le projectile, mais le déclarant « non punissable » au titre de la présomption de légitime défense privilégiée. Ce jugement, rendu le 13 janvier 2026, a rouvert une blessure nationale et provoqué une rupture au sein du camp gouvernemental chilien, le Parti socialiste (PS) ayant gelé sa participation à la coalition en raison des critiques formulées par le Parti Communiste du Chili (PC) et le Frente Amplio (FA) à l’encontre de la norme. (NdE : le FA est un groupement de partis et mouvements de gauche progressiste, écologiste et autogestionnaire).
Pour des victimes comme moi — journaliste réfugiée politique au Canada, pour des tortures infligées par les Carabiniers durant l’estallido, avec des lésions physiques et psychologiques certifiées par le Protocole d’Istanbul — cette loi représente une revictimisation institutionnalisée. Elle ne se contente pas de perpétuer l’impunité des responsables de violations des droits humains lors de l’estallido social et des répressions dans le Wallmapu (territoire indigène mapuche), elle consacre également un héritage pinochetiste au sein des Carabiniers et des Forces armées : une structure qui a historiquement bénéficié d’un traitement pénal privilégié, difficile à briser.
Le contexte de l’estallido et du Wallmapu : violences et abus systématiques
L’estallido social d’octobre 2019 a laissé un bilan de 464 traumatismes oculaires graves, des milliers de détentions arbitraires, des actes de torture et au moins 10 796 plaintes pour violences institutionnelles jusqu’en 2021. En parallèle, le Wallmapu (territoire indigène mapuche) cumule des décennies de militarisation, avec des états d’exception prolongés et un usage disproportionné de la force létale contre des communautés en résistance et en revendication territoriale.
Les Carabiniers (institution militaro-policière), héritiers directs de l’appareil répressif de la dictature pinochetiste (1973-1990), maintiennent une culture d’impunité profondément enracinée. Durant la dictature, des tortionnaires ont été amnistiés ou recyclés ; après la transition, les réformes superficielles ultérieures n’ont pas modifié la doctrine de « l’ennemi intérieur ». La loi Naín-Retamal actualise cette logique : elle présume la légitime défense policière face aux manifestations, exige de prouver un « manquement réglementaire » pour les sévices illégitimes et protège les rémunérations pendant les enquêtes.
Revictimisation : de la torture au silence juridique
La revictimisation survient lorsque le système pénal reproduit le traumatisme initial par des omissions ou des traitements inadéquats. La loi aggrave cette situation :
- Présomption privilégiée :
Les Carabiniers/Forces armées sont présumés agir en légitime défense lorsqu’ils utilisent la force pour établir « l’ordre public », inversant la charge de la preuve au détriment des victimes, les obligeant à démontrer une agression grave malgré des éléments contraires, comme dans le cas de Gustavo Gatica. Il s’agit des manifestations pacifiques dans la plupart des cas, et d’autodéfense dans les situations les plus complexes à délimiter, étant donné que la manifestation pacifique n’a été possible que grâce au cordon de résistance de la dite « première ligne » de manifestants qui contenait les agressions arbitraires des Carabiniers, comme l’ont démontré divers rapports d’observateurs des droits humains.
- Réforme des sévices :
Elle supprime la circonstance aggravante de « sous la garde de l’État » et exige un « manquement aux règlements » (très vague), réduisant les peines ou conduisant à des acquittements, comme dans les cas d’abus sexuels sur des détenues (une révision rétroactive a réduit les peines de 3 ans à 818 jours).
- Rétroactivité :
Appliquée lors de l’estallido social ou dans le Wallmapu, (territoire indigène mapuche), elle a absous Crespo malgré les preuves balistiques ; cela bénéficie à 130 carabiniers mis en examen depuis 2019.
Pour les victimes de torture (comme moi, avec un Protocole d’Istanbul positif), cela signifie une justice impossible : la loi protège les tortionnaires, ravivant le traumatisme des faits et de l’exil.
La rupture au sein du camp gouvernemental : une blessure politique
L’absolution de Crespo dans l’affaire Gatica a déclenché la crise : le Parti communiste (PC) et le Frente Amplio (FA) critiquent cette loi comme une « impunité », face à quoi le PS a gelé l’alliance gouvernementale en accusant une « déloyauté ». Cette rupture révèle la fracture de la gauche entre le courant garantiste en matière de droits humains et ceux qui se concentrent sur la sécurité publique à tout prix et en toutes circonstances. Le gouvernement de Gabriel Boric, qui a porté la loi, fait désormais face à un mea culpa des forces officielles, tandis que le FA en particulier minimise l’affaire comme une « crise de colère » du PS, occultant la dimension humaine qui affecte la population.
Héritage pinochetiste : l’impunité éternelle
Les Carabiniers conservent une doctrine contre-insurrectionnelle pinochetiste : le supposé « ennemi intérieur » justifierait l’usage de la force létale (exemple : lors de l’estallido social ou dans le Wallmapu, territoire indigène mapuche). La loi Naín-Retamal (ainsi nommée en mémoire de deux carabiniers tués en service), ajoutée à quelque 70 normes similaires (lois sur les états d’exception, lois sur les infrastructures critiques, etc.), aboutit dans la pratique à la militarisation des territoires, normalisant les tirs sur la population civile désarmée comme une « défense ».
Au Chili, le pinochetisme vit encore : des pactes de silence militaires et des amnisties implicites existent et prospèrent. La loi Naín-Retamal s’est constituée comme un recul en matière de droits humains, une réponse politique à une question délicate de responsabilité face à l’ordre public et aux conflits sociaux, et représente une rupture sociale profonde en privilégiant le « soutien inconditionnel » à l’action des Carabiniers et des Forces armées au détriment de la vérité et de la justice.
Gustavo Gatica : symbole revictimisé
Dans l’affaire Gustavo Gatica, le Quatrième tribunal oral a explicitement invoqué la loi Naín-Retamal pour absoudre Claudio Crespo, malgré la confirmation que son fusil antiémeute a tiré le projectile qui l’a rendu aveugle (bien que Crespo l’ait toujours nié, le mensonge étant une pratique très courante au sein des Carabiniers). Le raisonnement judiciaire s’est articulé autour du principe in dubio pro reo —en cas de doute, en faveur de l’accusé— mais biaisé en faveur du policier par la présomption automatique de légitime défense : le tribunal a interprété la participation de Gatica à la manifestation comme une « agression » justifiant le tir, et a estimé que le « non-respect des règlements internes » exigé par la réforme des sévices illégitimes n’avait pas été démontré. Amnesty International et l’INDH (Institut national des droits humains) ont déclaré que, sans cette présomption privilégiée et les nouvelles exigences probatoires de la loi, les preuves balistiques et le contexte d’une manifestation majoritairement pacifique auraient permis une conclusion punitive pour sévices illégitimes ou lésions graves.
Rompre le cycle : vers la vérité, la réparation et la non-répétition
La loi Naín-Retamal n’est pas un simple ajustement normatif, mais un mécanisme structurel de revictimisation qui réduit au silence les victimes de l’estallido social et des répressions dans le Wallmapu, tout en perpétuant l’héritage pinochetiste d’impunité au sein des Carabiniers et des Forces armées. En consacrant une présomption privilégiée de légitime défense et en durcissant la charge de la preuve contre les victimes, la norme transforme la douleur individuelle en une défaite collective, rendant presque impossible la justice pour les tortures, les traumatismes oculaires et la létalité disproportionnée. La rupture au sein du camp gouvernemental — avec le PS gelant son alliance face aux critiques du PC et du FA — n’est pas un simple frottement politique, mais le symptôme d’une crise profonde de la gauche chilienne : la tension non résolue entre l’agenda de sécurité publique et l’impératif des droits humains, héritée de l’estallido et d’une transition démocratique inachevée. En tant que journaliste réfugiée politique au Canada, pour des tortures infligées par les Carabiniers durant l’estallido social — avec des lésions physiques et psychologiques certifiées par le Protocole d’Istanbul — mon exil est la preuve vivante de cette dynamique perverse.
J’ai quitté le Chili avec une documentation irréfutable, mais l’absolution de Crespo dans l’affaire Gatica et des lois comme celle-ci me condamnent à un retour impossible, où l’impunité ne nie pas seulement la justice, mais menace la répétition. J’exige la vérité intégrale sur les violations systématiques ; une réparation effective pour les victimes réduites au silence ; et des garanties de non-répétition par le démantèlement de la doctrine contre-insurrectionnelle des Carabiniers. Le Chili ne sera pas une démocratie pleine tant que son appareil répressif restera protégé par des héritages et des répétitions du passé.








