Par Isabel Cortés, Le Journal Alter-Québec

« Si je n’étais pas allé en prison, si je n’avais pas été écarté de ma société et si je n’avais pas affronté ces défis, ce film n’aurait peut-être jamais été réalisé. Ce qui signifie que ce régime, en me jetant en prison, m’a en quelque sorte offert ce film. Tous ces personnages étaient des personnes que j’avais connues en prison. »

Jafar Panahi a prononcé ces paroles à Los Angeles, deux jours avant la 98e cérémonie des Oscars, lors de la rencontre annuelle des candidatures au meilleur film international. Le cinéaste iranien de 65 ans arrivait avec deux nominations : meilleur film international et meilleur scénario original pour It Was Just an Accident, le même thriller qui lui a valu la Palme d’or à Cannes en mai 2025.

Pourtant, cette saison de prix se déroulait dans une dissonance brutale. Le 1er décembre 2025, un tribunal révolutionnaire islamique de Téhéran l’avait condamné par contumace à un an de prison et à deux ans d’interdiction de quitter le pays pour « activités de propagande contre le régime ». Et depuis le 28 février 2026, l’Iran se trouvait en guerre ouverte : des attaques coordonnées des États-Unis et d’Israël avaient frappé des cibles dans le pays, laissant la population civile dans un chaos marqué par des blocages presque totaux d’Internet et une crise humanitaire sans précédent.

Promouvoir un film pendant que son propre pays s’effondre n’a pas été un exercice de glamour, mais de résistance extrême.

Entre le tapis rouge et les morgues

En janvier de cette année, lors des Golden Globes, Panahi attendait dans la file de véhicules pour le contrôle de sécurité quand il a consulté son téléphone. Les images montraient Kahrizak, une morgue en banlieue de Téhéran, débordée par les cadavres à la suite de la répression contre les manifestations qui avaient éclaté dans les semaines précédentes.

« Je me sentais étouffé », a-t-il relaté à NBC News. Sur le tapis rouge, les journalistes voulaient parler de cinéma ; il arrivait à peine à articuler un mot.

À la fin de février, alors qu’il voyageait de Barcelone à New York pour une entrevue à The Daily Show, il a appris le déclenchement des attaques militaires. Pendant des jours, il a tenté de joindre sa famille en Iran, mais l’interruption massive des communications — le pays est resté pratiquement déconnecté — en a fait une tâche presque impossible.

« Peu importe à quel point on essaie de se tenir informé à distance, ce n’est pas la même chose que d’être là-bas », a-t-il admis.

Cette tension entre la célébration internationale et l’effondrement au pays a défini toute sa tournée de prix. Le cinéaste, qui avait déjà purgé une peine à Evin entre juillet 2022 et février 2023 — libéré après une grève de la faim —, faisait maintenant face à la possibilité de retourner dans les mêmes cellules pendant que Hollywood l’applaudissait.

Un film né dans la clandestinité

It Was Just an Accident n’a pas été tourné sur un plateau conventionnel avec des permis officiels. Il a été filmé en secret à l’intérieur de l’Iran, sans approbation préalable du scénario — une exigence imposée par les autorités pour contrôler la production cinématographique — et avec des actrices qui apparaissent à l’écran sans hijab, défiant ouvertement la loi obligatoire. Cette décision n’est pas un détail esthétique : elle constitue une affirmation politique explicite.

L’intrigue commence par un incident apparemment banal : une famille voyage en automobile, une fillette danse sur la banquette arrière et, soudain, ils heurtent un chien. Le véhicule a besoin de réparations dans un atelier mécanique. Là, le protagoniste, Vahid, reconnaît chez un homme qui boite, le conducteur — qu’on appelle « Jambe de bois » —, le tortionnaire qui l’avait interrogé pendant des années lors de sa détention. Le trahissent le bruit de ses pas et la prothèse à la jambe.

À partir de cette rencontre, le film réunit d’autres personnes survivantes de la répression, tous d’anciens prisonniers politiques qui croient identifier le même bourreau. La question centrale devient moralement corrosive : est-ce vraiment lui ? Et, si c’est le cas, qu’est-ce qu’on fait ? Panahi choisit de ne pas montrer le visage du suspect, un choix qui amplifie l’angoisse : l’horreur pourrait porter le visage de n’importe qui.

L’idée est née directement de son expérience à Evin.

« Quand j’étais interrogé, j’avais toujours un bandeau sur les yeux et j’étais face au mur », a-t-il expliqué à PBS NewsHour. « J’ai toujours voulu savoir qui était derrière moi. Et si je le voyais dehors, est-ce que je le reconnaîtrais ? » Le film transforme cette incertitude en un thriller tendu qui explore la mémoire traumatique, l’impunité et les limites entre vengeance et justice.

Le cinéma iranien comme forme de résistance

Aux Oscars de 2026, le cinéma iranien a marqué sa présence avec huit candidatures dans différentes catégories, dont le documentaire Cutting Through Rocks, de Sara Khaki et Mohammadreza Eyni — le premier iranien nommé dans la catégorie du meilleur documentaire.

Personne n’a remporté la statuette lors de la soirée du 15 mars 2026. Mais leur existence et leur visibilité, pendant que l’Iran brûlait, ont fonctionné comme une interpellation silencieuse à l’industrie qui les ovationnait.

Le propre collaborateur de Panahi au scénario, l’activiste et journaliste Mehdi Mahmoudian, a été arrêté à Téhéran pendant la saison des prix et est resté 17 jours en détention avant d’être libéré sous caution.

La triple couronne et le retour inévitable

Avec ce film, Panahi a complété la fameuse « triple couronne » des grands festivals européens : Palme d’or à Cannes (2025), Ours d’or à Berlin pour Taxi (2015) et Lion d’or à Venise pour Le Cercle (2000). Malgré tout — ou précisément pour cela —, Panahi a annoncé qu’il retournerait en Iran une fois la campagne terminée de prix pour affronter sa condamnation.

« Je n’ai qu’un seul passeport : celui de mon pays », a-t-il déclaré au Festival de Marrakech. « Jamais, même dans les années les plus difficiles, je n’ai envisagé de partir et d’être un réfugié ailleurs. »

Panahi transforme son retour en Iran non seulement en un acte de cohérence personnelle, mais en l’aboutissement dramatique de son propre œuvre. En choisissant la prison à Téhéran plutôt que la sécurité de l’exil, le réalisateur écrit, en temps réel, l’épilogue que Ce n’était qu’un accident n’a pas pu filmer. Panahi sait qu’en posant le pied sur le sol iranien, il livrera sa liberté comme dernier photogramme : un geste qui oblige le régime à décider s’il le réduit au silence ou si, en l’emprisonnant, il finit par amplifier sa voix partout dans le monde.

Lors de la cérémonie des Oscars, l’acteur Javier Bardem, en présentant le prix du meilleur film international, a prononcé un message de « non à la guerre et Palestine libre ».

L’histoire de Jafar Panahi rappelle que, même quand le monde brûle, qu’il existent des gens qui choisissent de filmer la vérité. Soutenir et appuyer le cinéma dissident iranien — depuis la presse, les institutions culturelles ou la citoyenneté — constitue des formes concrètes de solidarité. Ce n’est pas seulement un geste esthétique : c’est une défense partagée de la dignité humaine et de la liberté d’expression. En temps de conflit et de censure, le silence n’a jamais été ni ne sera un allié.

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Source: Le Journal Alter- une plateforme altermondialiste