En Serbie et dans les Balkans, la jeunesse se mobilise
Claire Comeliau, Journal Alter-Québec (1)
La chute de l’auvent de la gare de Novi Sad le 1er novembre 2024 a été la goutte de trop pour le peuple serbe. En deux mois et demi, le mouvement « Studentit u blokadi » (« Étudiants en blocage ») a pris une ampleur inattendue et toutes les facultés du pays ont été bloquées et occupées par les élèves qui s’affairaient à dénoncer la corruption gangrénant le pays. Le 28 janvier 2025, cette mobilisation a finalement débouché sur la démission de l’ancien 1er ministre Miloš Vučević, qui fut maire de Novi Sad lors du début des travaux de rénovation de la gare qui s’était effondrée quelque temps après. En réaction, un rassemblement historique s’est produit à Belgrade où environ 300 000 citoyen.nes sont descendus dans la rue, soit près d’un sixième de la population de la ville, un record pour l’histoire de la région au cours de ces trente dernières années.
Faisant écho au choc de Novi Sad, le 12 février dernier, un accident de tramway faisant un mort et quatre blessés graves à Sarajevo, en Bosnie, a endeuillé la région. Depuis, la population se mobilise de plus belle, dénonçant la vétusté des infrastructures et réclamant des comptes aux autorités. Depuis quelques années, ce sont les mêmes problèmes qui persistent et que l’on recense dans les Balkans : corruption, népotisme, crimes de gangs et abus de pouvoir des autorités réprimant celles et ceux qui osent élever leur voix. En Serbie, la jeunesse se mobilise face à un gouvernement mercantile.
Le revirement d’Aleksandar Vučić
Après le démantèlement de la Yougoslavie et la chute de Milošević en 2000, la Serbie a connu une transition particulière et a tenté de rattraper le retard des années 90 en s’appuyant sur le modèle néolibéral de l’Europe centrale. Mais des questions non résolues gravitent toujours autour de cette transition : l’indépendance du Kosovo, des pillages de biens publics, spoliations systématiques… Dans ce contexte, l’extrême droite prend de l’ampleur et domine la scène électorale serbe. Vojislav Šešelj en est la figure majeure et préside le parti radical malgré son rôle dans les conflits sanglants en ex-Yougoslavie et sa condamnation en appel pour crimes contre l’humanité par un tribunal des Nations unies.
Son bras droit Aleksandar Vučić, alors secrétaire général du parti radical, tente de s’imposer malgré sa réputation sulfureuse sur le génocide serbe en Bosnie, après avoir notamment affirmé le 20 juillet 1995 au parlement serbe : « Pour chaque Serbe tué, nous tuerons 100 musulmans ». Mais il comprend rapidement que s’il veut accéder au pouvoir, il doit rompre avec son ultranationalisme et sa suprématie serbe qui font la promotion d’une idéologie raciste.
En 2008, il quitte le parti de Šešelj et fonde le « Parti Progressiste Serbe » : ancien réfractaire de l’Union européenne, qu’il qualifiait avant « d’invention satanique » visant à détruire le peuple serbe, il devient un pro-européen convaincu. Cette évolution et sa séparation de l’ultranationalisme sont saluées par les pays occidentaux et Vučić s’impose rapidement comme la figure dominante du paysage politique serbe dont il devient finalement président en 2017.
La Serbie dans les relations internationales et sa stratégie de non-alignement
Aleksandar Vučić adopte une stratégie de neutralité militaire : la Serbie est candidate à l’UE, mais pas à l’OTAN. Cette position est expliquée par l’hostilité de la population, traumatisée par les bombardements de l’intervention militaire de cette organisation en 1999.
Avant le début de la guerre en Ukraine, les forces armées serbes ont pourtant mené des exercices militaires avec l’OTAN, mais aussi avec les troupes russes. Mais après le début de l’invasion russe, Belgrade a instauré un moratoire sur tous ses exercices militaires internationaux sous couvert d’une position de non-alignement.
En jouant sur cet équilibrisme théorique dans la diplomatie multipolaire, la Serbie a réussi à élaborer un axe commun avec des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine qui refusent un monde dominé par les États-Unis. Cela octroie une position de force assez étonnante à ce petit pays de sept millions d’individus : la Serbie est devenue un véritable sas d’entrée vers le continent européen pour la Chine et son positionnement pro-russe, qui reste pourtant platonique, est une manière de s’opposer aux Occidentaux.
Mais à force de vouloir être ami avec tout le monde et de se présenter sous une étiquette sans idéologie, la stratégie se fragilise face aux nouvelles crises internationales et une rupture avec le camp occidental semble dorénavant se dessiner. Le pays candidat à l’UE se différencie en effet en n’imposant aucune sanction à la Russie, position susceptible de jouer en défaveur de sa candidature, comme par ailleurs la défaillance de son Etat de droit.
Fin août 2024, le Président Macron annonce à Belgrade un achat de douze chasseurs Rafales par la Serbie. Le but de ce contrat consiste principalement à ancrer la Serbie dans le camp occidental. Pour l’instant, l’accord, bien que signé, reste symbolique : contre 2,7 milliards d’euros, la Serbie recevra d’ici 2029 douze Mirages qui restent à fabriquer. Mais les rapports de force à l’issue de cette vente ne sont pas ceux escomptés : au lieu d’ancrer la Serbie dans le camp occidental, c’est l’effet inverse qui se produit, aggravé par le fait que la France évite la critique ouverte par peur de perdre un partenaire commercial.
Le peuple se soulève face à l’instrumentalisation des médias par le gouvernement
Ancien ministre de l’Information sous Milošević, Vučić étouffe et met au pas les médias, les principales chaînes d’information étant dorénavant sous le contrôle national. Les mobilisations populaires et le mouvement étudiant tentent pourtant de contrer la censure médiatique et la corruption du pays via des mécanismes de démocratie directe.
Déjà lors des événements de Novi Sad, les jeunes se retrouvaient en plénum (des réunions plénières) espérant transformer le système par la mise en place d’assemblées citoyennes – des « Zbor » – dans chaque commune. Pour expliquer leurs revendications et contourner le blocage médiatique, le mouvement étudiant fait du porte-à-porte auprès de la population, mène des marches à travers le pays, allant de village en village à pied ou à vélo. Un sentiment de renouveau souffle sur le pays et brise la peur qui cristallisait le peuple serbe. Cette manière d’agir, fondée sur des heures de discussions et de débats, initiée par la Gen Z, rompt avec la rhétorique du passé et les formes traditionnelles du discours politique marquées par la centralisation du pouvoir et un fort nationalisme.
Le mouvement étudiant a ainsi obtenu des résultats que les politiques tentaient d’atteindre depuis la fin des années 90. C’est en faisant appel à la population et en gagnant sa confiance que l’on obtient des résultats.
Pour en savoir plus sur l’actualité de la Serbie et de la région, lire : le courrier de la Serbie
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- Le 3 mars dernier, Le Courrier des Balkans a organisé un webinaire portant sur la Serbie : auto-organisations populaires, origine et actualité au cours duquel diverses organisations ont pu s’exprimer sur les luttes populaires serbes. Dans un monde chaotique où les logiques impérialistes persévèrent, il est fondamental de faire entendre la voix de celles et ceux qui se battent pour la démocratie et la liberté. Regrettant la vie politique peu médiatisée du pays, l’objectif était de contribuer à faire connaître ces organisations en relayant leurs revendications et moyens d’action, au nom d’une responsabilité partagée et pour une jeunesse mobilisée.
Source: Le journal Alter-Québec, Serbie la jeunesse en révolte réinvente la démocratie








