Nous vivons à une époque marquée par de multiples formes de violence : physique, psychologique, économique, religieuse et sexuelle. Face à cela, nous pensons souvent qu’il n’existe que deux voies : la soumission ou la violence. Pourtant, une troisième voie existe : moins visible, mais profondément transformatrice : la résistance juste et nonviolente.
Longtemps, la notion de « résistance juste » m’a déconcertée. Je l’ai parfois vue utilisée pour justifier la violence des victimes. Mais mon expérience personnelle m’a amenée à comprendre autre chose : résister justement, ce n’est pas détruire l’autre, mais empêcher que le mal ne se poursuive, sans reproduire la violence que l’on cherche à stopper.
La résistance juste consiste à fixer des limites. C’est dire « Je n’accepte pas cela », sans haine, sans vengeance, sans déshumanisation. C’est protéger sa propre dignité sans nier l’humanité de l’autre.
Ce principe a été clairement formulé par le penseur argentin Mario Rodríguez Cobos, dit Silo, qui l’a érigé en fondement éthique de l’humanisme universaliste. Silo appelait à « consacrer la résistance juste à toutes les formes de violence », comprenant que résister ne signifie pas exercer la violence, mais empêcher sa perpétuation sans en devenir le reflet.
Sa contribution a été décisive : elle a transformé la juste résistance en un principe de vie conscient, applicable tant sur le plan personnel que social. Il ne s’agit pas de passivité ni de résignation, mais d’une position active qui affirme la dignité humaine comme valeur fondamentale.
Cette vision fait écho à la pensée de philosophes comme Paul Ricœur, qui soutenait que la justice doit éviter de se transformer en vengeance, et aux actions historiques de leaders comme Mahatma Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela, qui ont démontré que la nonviolence peut être une forme puissante de transformation.
Les recherches historiques confirment son efficacité.
Des recherches menées par les politologues Erica Chenoweth et Maria Stephan (Why Civil Resistance Works (2011)) ont montré que les campagnes non violentes ont environ deux fois plus de chances de réussir que les campagnes violentes, l’étude a été réalisée notamment avec le Harvard Kennedy School. La raison en est profonde : la violence renforce l’oppresseur, tandis que la nonviolence révèle son illégitimité.
Mais la résistance juste n’est pas qu’un concept politique ou social. C’est aussi une expérience profondément personnelle.
Nombreuses sont les personnes qui subissent des violences au sein de leur famille, de leur lieu de travail ou de leur communauté. Pendant des années, elles peuvent les tolérer par peur, par dépendance affective ou sous la pression culturelle. La résistance juste commence lorsqu’une personne reconnaît le préjudice subi et retire son consentement. Lorsqu’elle cesse de minimiser les faits. Lorsqu’elle pose des limites.
Cela ne signifie ni punition ni humiliation. Il s’agit de recouvrer sa dignité.
Silo a également développé le concept de réconciliation, soulignant qu’elle ne dépend pas nécessairement de la réaction de l’autre, mais qu’elle débute plutôt comme un processus intérieur de libération. La réconciliation personnelle n’est pas réciproque ; elle n’exige pas que l’autre personne se réconcilie. Elle permet à chacune et chacun de se libérer du ressentiment, de retrouver son intégrité intérieure et d’agir avec une plus grande liberté.
Cependant, une fois le mal fait, un second besoin se fait sentir : celui de réparer. C’est là qu’intervient le concept de justice restaurative.
Contrairement à la justice punitive, qui vise à punir le coupable, la justice restaurative cherche à réparer les dommages causés et à reconstruire le tissu social. Elle ne se contente pas de demander « quelle loi a été enfreinte », mais plutôt « qui a été lésé et de quoi cette personne a-t-elle besoin pour guérir ? »
Cette approche favorise la reconnaissance du préjudice, la responsabilisation de l’auteur, des réparations concrètes et le rétablissement progressif de la confiance. Son objectif n’est pas de détruire la personne ayant causé le préjudice, mais de restaurer la dignité de toutes les personnes concernées.
Cela n’implique pas l’impunité. Au contraire, cela implique une responsabilité plus profonde. Il n’y a pas de réconciliation sans vérité et sans compréhension profonde, ni de réparation sans reconnaissance des faits et action.
Les communautés humaines, si elles aspirent à la nonviolence, ont un rôle fondamental à jouer dans ce processus. Trop souvent, face à la violence, elles choisissent le silence ou l’exclusion. Le silence protège la violence. L’exclusion perpétue la rupture. La justice restaurative offre une autre voie : celle de la responsabilisation, de la réparation et, lorsque cela est possible, de la réintégration éthique.
Comprendre la violence ne signifie pas la justifier. Cela signifie la combattre de manière à ne pas perpétuer le cycle destructeur que nous cherchons justement à briser.
Dans le contexte actuel, nous devons bâtir une culture de la nonviolence active. Une culture qui nous enseigne à fixer des limites sans haïr, à exiger des comptes sans déshumaniser, à réparer sans détruire.
La résistance juste, telle qu’enseignait Silo, est une force éthique qui protège la dignité humaine face à la violence. La justice réparatrice est la voie qui nous permet de guérir les conséquences de la violence.
Toutes deux sont essentielles à la construction d’une société plus humaine.
Aujourd’hui, alors que certains réclament à tort une répression brutale en raison de l’impunité dont ont bénéficié les auteurs d’actes similaires par le passé, il est essentiel d’explorer ces nouvelles voies. Car la véritable paix ne réside pas dans l’absence de conflit, mais dans la présence de la justice, de la dignité et de la responsabilité partagée.
Tout commence lorsqu’une personne décide simplement de ne plus collaborer avec la violence. Cela pourrait être moi, cela pourrait être vous…
Traduction : Evelyn Tischer








