Par Peter Vlatten

Lettre à la gauche politique, par Civan Akbulut

Je m’adresse à vous au vu de l’escalade actuelle de la situation au Rojava. Au Rojava, les forces du régime syrien, alliées aux milices djihadistes, attaquent l’administration autonome et les Forces démocratiques syriennes (FDS). Parallèlement, la région est bombardée depuis la Turquie afin de permettre l’avancée de ces groupes.

De nombreuses preuves de crimes graves ont été recueillies dans les zones touchées. Des personnes sont assassinées, exécutées et décapitées. Des centaines de milliers de personnes sont en danger immédiat. Leur vie et leur existence sont directement menacées par l’avancée des milices djihadistes et les attaques contre la région.

C’est la révolution du Rojava qui a vaincu territorialement l’État islamique en Syrie. La résistance de Kobanê est devenue un symbole mondial dans la lutte contre l’État islamique. Cette victoire a montré que la résistance organisée, l’autodéfense collective et antifasciste et la solidarité internationale sont capables de repousser les forces fascistes. C’est aussi pour cette raison que le Rojava est aujourd’hui dans le collimateur.

La réponse doit donc être internationale. La solidarité internationale a toujours été un élément central de la politique de gauche. C’est maintenant que se décide si cette revendication sera mise en pratique.

Le Rojava doit être défendu. Soyez la voix de celles et ceux qui aujourd’hui risquent leur vie pour se défendre contre le fascisme.

Peuples, unissez-vous !

Dans sa lettre ouverte défendant le Rojava, Civan Akbulut écrit que la réponse aux attaques doit être internationale. Absolument. J’ajouterais que cela signifie, entre autres, que tous les peuples du Moyen-Orient, de Gaza au Kurdistan, en passant par la Syrie et l’Iran, doivent s’unir, quelles que soient leurs origines, leur culture, leurs convictions religieuses ou leur orientation sexuelle. Ils doivent tous se soulever contre les régimes fascistes et résister à toute manipulation impérialiste et hégémonique. Le Rojava est devenu un symbole de la possibilité pour des peuples divers de vivre ensemble de manière plus autonome, même au Moyen-Orient. Il est temps pour les peuples kurde, palestinien, iranien, juif, musulman, yézidi, vénézuélien et bien d’autres de descendre ensemble dans les rues de Berlin !

De plus, il est urgent d’organiser des actions concrètes de solidarité : dons, aide médicale, caravane politique vers le Rojava et prochaine flottille vers Gaza !

Le vendredi 23 janvier 2026, à 18 h, le départ de la caravane pour le Rojava a eu lieu à la porte de Brandebourg.

Campagne d’aide d’urgence pour le Rojava : Faites un don dès maintenant !

« Déplacements, fuite et souffrances : la guerre est de retour dans les régions kurdes de Syrie. Les troupes gouvernementales du nouveau dirigeant islamiste syrien, al-Shaara, attaquent les régions autonomes du Rojava (nord et est de la Syrie). Le risque de déplacements de population et de crimes graves contre la population civile est élevé. »

Après des années de combats contre l’État islamique (depuis 2013) et des attaques turques répétées contre le terrain et contre les infrastructures énergétiques et médicales, la population a à peine eu le temps de reprendre son souffle. Désormais, de nouveaux déplacements de population et des migrations forcées sont imminents.

Depuis 2018 seulement, plus de 500 000 personnes ont été déplacées par les attaques dans le nord et l’est de la Syrie. De nombreuses familles ont dû quitter leur foyer non pas pour la première fois, mais pour la troisième fois. Des milliers d’autres familles sont en déplacement et ont un besoin urgent de protection, de vivres et d’assistance médicale.

Nous n’abandonnerons pas la population. En collaboration avec nos partenaires locaux, nous organisons une aide d’urgence essentielle. Nous reversons les dons à nos organisations partenaires sur le terrain :
• Kurdischer Roter Halbmond
• ŞÎLÊR – Crisis Response mit Sitz in Hasakeh

Veuillez adresser vos dons pour la campagne d’aide d’urgence au Rojava à :
Association des médecins kurdes en Allemagne (Verband Kurdischer Ärzte in Deutschland e.V.) en précisant « Aide d’urgence Rojava ».

IBAN: DE39 3006 0601 0008 7790 23 | Konto Nr: 0008779023

Nos organisations partenaires savent précisément de quel type d’aide les besoins se font sentir et où : couvertures et tentes pour se protéger du froid, nourriture pour lutter contre la faim, médicaments et soins médicaux. Cela nous permet d’utiliser les fonds de manière optimale.

Alliance de donateurs : Secours d’urgence pour le Rojava :

Brigades d’aide internationale

Alors que la flottille prépare sa prochaine tentative pour briser le blocus israélien de Gaza, une large alliance se mobilise pour une caravane internationale vers Kobané !

L’appel des initiateurs est le suivant :

Nous, membres d’organisations diverses, de tous âges et de tous pays, appelons toutes et tous – femmes, jeunes, personnes internationalistes, journalistes, enseignant·e·s, personnel médical, secouristes, militant·e·s révolutionnaires, organisations internationales et humanitaires, et tous ceux et celles qui aspirent à une vie libre dans toutes les régions du monde – à rejoindre notre convoi vers les frontières du Rojava. Ces frontières, tracées par des régimes autoritaires, sont actuellement balayées de toutes parts par les populations qui, solidaires des habitants du nord et de l’est de la Syrie, affluent vers elles. Nous nous rendrons à la frontière de Kobané, symbole historique de la résistance contre Daech, libérée par des personnes courageuses en 2014 et aujourd’hui encerclée et de nouveau menacée par des bandes islamistes fascistes.

Tabqa, Raqqa et Deir ez-Zor au bord du gouffre

Un aperçu par Elke Dangeleit, 18 janvier 2026

Mes craintes d’il y a quelques jours – qu’Alep ne soit que le début de l’offensive de la soi-disant armée syrienne – se sont confirmées.

À 23h00, le 17 janvier 2026, les milices islamistes d’al-Sharaa (ancien commandant djihadiste et rebelle syrien également connu par son nom de guerre d’Abou Mohammed al-Joulani) approchent du centre de Raqqa. Selon des informations circulant sur les réseaux sociaux, elles ont déjà franchi l’Euphrate près de Deir ez-Zor, qui était censé être la frontière convenue.

Les FDS ont annoncé hier soir leur retrait des zones situées à l’ouest de l’Euphrate, un retrait effectif ce matin. Lors de leur repli vers Raqqa, les troupes des FDS sont tombées dans une embuscade tendue par les forces gouvernementales (HTS). [NdT : voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Hayat_Tahrir_al-Sham]

La situation est chaotique ; le bilan des morts et des blessés n’est pas encore connu, et les FDS semblent avoir perdu un nombre important de Humvees américains face à Hayat Tahrir al-Sham (HTS).

HTS a progressé rapidement grâce à son matériel lourd et ses chars. On suppose que la ville de Tabqa, où de nombreux réfugiés de la région de Saba, ayant fui en décembre 2024, sont toujours hébergés sous des tentes et dans des écoles, est désormais tombée aux mains des islamistes. Des informations en provenance de la région font état de nombreuses personnes, y compris des réfugiés de Saba, qui se sont dirigées vers le barrage de Tichrine pour tenter de rejoindre Kobané. Selon des informations non confirmées, des combattants arabes des FDS présents dans la région ont également fait défection pour rejoindre HTS.

Un décret sans valeur

Simultanément aux attaques, al-Sharaa a publié un décret reconnaissant officiellement la langue kurde. Cependant, l’enseignement du kurde ne pourra être dispensé qu’à titre optionnel ou complémentaire dans les zones à forte population kurde – les programmes scolaires arabes du gouvernement intérimaire restent applicables. Newroz sera reconnu comme jour férié national. Tous les Kurdes apatrides reçoivent la citoyenneté syrienne et les mêmes droits et obligations que les citoyens syriens.

Nombre de Kurdes espéraient une désescalade du conflit politique actuel entre le gouvernement intérimaire et l’administration autonome et l’ouverture d’un dialogue.

Il a été justement souligné sur les réseaux sociaux qu’un décret n’est pas inscrit dans la Constitution et peut être révoqué à tout moment, autrement dit, qu’il n’existe aucun fondement juridique pour garantir son application. Il apparaît de plus en plus clairement que le décret de mars 2025 était également sans valeur, puisqu’il n’a pas été appliqué par le gouvernement de transition.

À peine le décret du 17 janvier 2026 signé, le repli des FDS à l’ouest de l’Euphrate a été pris en embuscade par les forces gouvernementales de Hayat Tahrir al-Sham (HTS). À Alep, le cimetière des victimes de la lutte contre Daech a été profané – une humiliation directe, notamment pour les Kurdes.

À mon avis, ce décret s’inscrit dans une stratégie politique visant à diviser la communauté kurde et à détourner l’attention des événements réels. La population kurde n’est pas homogène ; comme dans toute société, on y trouve des personnes aux convictions conservatrices, libérales, de gauche, social-démocrates, communistes ou fascistes. De nombreux Kurdes sunnites sont laïcs, mais il existe aussi des Kurdes sympathisants de l’État islamique (EI). Avec ce décret, al-Sharaa cherche avant tout à rallier les Kurdes qui, tout en critiquant l’administration autonome, lui restent solidaires, défendent les droits des Kurdes et se sentent relativement en sécurité sous sa protection. Et c’est là, à mon avis, la stratégie : plus la pression s’accentue sur l’administration autonome, plus les réfugiés affluent dans la région, plus la situation se déstabilise en raison de la coopération des milices islamistes du gouvernement de transition avec les cellules dormantes de l’EI dans la zone d’administration autonome, et plus la population se soumet au régime – comme sous Assad.

Les combattants arabes des FDS sous pression

En tant qu’ethnologue, je suis consciente du pouvoir des structures tribales arabes et de leur influence sur leurs membres. Lorsque des chefs tribaux arabes font défection pour rejoindre al-Sharaa, par opposition stratégique à l’autonomie et dans l’espoir d’obtenir davantage de pouvoir (et de richesses grâce aux financements européens) des islamistes, les combattants arabes se trouvent confrontés à un conflit de loyautés. À cela s’ajoutent les rôles traditionnels de genre et le respect de l’autorité, ancrés depuis des générations. L’approche moderne, démocratique et multiculturelle de l’autonomie est étrangère à de nombreuses tribus arabes et engendre de l’incertitude. L’orientation traditionaliste et fortement islamiste du gouvernement de transition correspond davantage aux aspirations de la plupart des tribus arabes – la frontière entre cette orientation et celle de l’EI est floue.

Le commandant général des FDS a rencontré samedi à Erbil l’envoyé spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack

On ignore pour l’instant la nature des accords conclus. Comme toujours, la Turquie tire les ficelles en coulisses, et Tom Barrack, proche d’Erdoğan, tentera d’imposer les exigences turques de désarmement et d’intégration des FDS au sein des forces armées de Hayat Tahrir al-Sham (HTS).

Les prochains jours révéleront les perspectives d’avenir de l’autonomie.

Ils révéleront aussi à quoi ressemblera la nouvelle Syrie. De fait, cela est déjà visible à Idlib : l’administration de Joulani (désormais Ahmed al-Sharaa, ancien commandant djihadiste et rebelle syrien également connu par son nom de guerre d’Abou Mohammed al-Joulani) par HTS y a instauré un régime islamiste rigide avec le soutien de la Turquie. Le niqab est devenu la norme pour les femmes dans l’espace public et a remplacé le hijab. Les minorités qui y vivent sont contraintes de se conformer à ce code vestimentaire pour éviter la répression.

La famille al-Sharaa remplace le régime d’Assad : elle a nommé de nombreux membres de la famille à des postes clés

Dès le départ, j’étais sceptique quant à la prise de pouvoir sans effusion de sang de Hayat Tahrir al-Sham (HTS) en Syrie. Je me demandais comment un terroriste de haut rang, recherché dans le monde entier et dont la tête était mise à prix, pouvait vivre et étudier tranquillement en Turquie, sans que la CIA ni aucun autre service de renseignement ne le sache.

Le silence de l’Occident face aux massacres d’Alaouites au printemps 2025 et de Druzes à l’été 2025, sa reconnaissance rapide d’al-Sharaa – tout cela a éveillé mes soupçons dès le départ. Aujourd’hui, mes craintes se sont confirmées. Il ne s’agit pas d’un « redémarrage» en Syrie, mais de l’instauration d’un régime islamiste calqué sur les Frères musulmans. Compte tenu de la présence de salafistes et de membres de l’EI dans les rangs de HTS, le pays pourrait très vite se transformer en un État islamique 2.0. La nouvelle génération formée au sein du camp d’al-Hol est déjà sur le qui-vive…

Mais le chancelier Friedrich Merz et le président fédéral recevront la semaine prochaine le président intérimaire syrien comme s’il était un homme politique intègre, au passé irréprochable. C’est une honte.

 

Traduction : Evelyn Tischer

L’article original est accessible ici