Le même jour, deux événements sans lien direct se sont produits, mais en y réfléchissant, j’ai commencé à voir une relation qui n’était pas évidente au premier abord.

Le premier concernait l’intelligence artificielle. L’IA ne fait pas l’expérience de ce qu’elle fait. Elle ne sait pas quand elle commet une erreur, car elle ne dispose pas de ce que les êtres humains ont : une boucle de rétroaction que nous appelons conscience. Lorsque vous appuyez sur la mauvaise touche d’un clavier, même sans regarder, vous la corrigez, car vous sentez l’erreur. L’IA ne peut pas faire cela. Comme le fait remarquer John Werner, « pas encore », mais la tendance vers ce qu’on appelle « l’IA physique » suggère une tentative de simuler cette boucle manquante.

Le deuxième moment s’est produit lors d’un déjeuner avec un ami qui travaille avec des lycéens. Inspiré par l’un de mes précédents articles sur le sens, il a posé une question simple à ses élèves : quel cours vous a le plus inspiré ? Lequel vous a semblé le plus significatif ?

La réponse l’a surpris et a confirmé l’argument de cet article. Dans l’ensemble du programme, une matière se démarquait : les études religieuses. Tout le reste était décrit en termes transactionnels : obtenir de bonnes notes, entrer à l’université et gagner de l’argent. L’éducation semble moins servir à nourrir le sens qu’à formater les esprits.

Vous vous demandez peut-être : qu’ont ces deux histoires en commun ? Tout. Elles mettent en évidence notre situation actuelle : nous sommes entourés de connaissances, de systèmes, d’objets et d’idées, mais nous avons peu de clarté sur ce que nous vivons réellement.

Il existe une différence cruciale entre ce que nous croyons à propos des choses (la guerre, la démocratie, l’éducation) et ce que nous en expérimentons personnellement. Cet écart est important.

Aujourd’hui, il est facile de comprendre pourquoi tant de personnes se tournent avec tant d’intensité vers le sport, la musique, la nourriture ou le sexe. Ceux-ci offrent des expériences immédiates et incarnées, parfois collectives, parfois profondément personnelles. Les réseaux sociaux ont capté et amplifié cette tendance, offrant un plaisir et une validation instantanés grâce aux likes, aux commentaires et au défilement sans fin. La boucle de dopamine est courte, puissante et souvent addictive, privilégiant les récompenses immédiates au détriment du sens à long terme.

Mais comment faisons-nous l’expérience des armes nucléaires ? De la démocratie ? De la paix ? Du changement climatique — si tant est que nous en fassions l’expérience ? Ces phénomènes opèrent à des échelles totalement différentes. Je ne fais pas l’expérience des armes nucléaires. Si la démocratie se réduit à voter pendant cinq minutes tous les deux ou trois ans, le registre expérientiel est presque vide.

L’écart devient encore plus évident lorsque l’on considère quelque chose de beaucoup plus vaste : l’histoire humaine elle-même. Nous pouvons réciter ses étapes importantes : 300 000 avant J.-C. : apparition de l’Homo sapiens en Afrique ; 70 000 à 10 000 avant J.-C. : migration mondiale et culture symbolique ; vers 10 000 avant J.-C. : agriculture et villes ; vers 3 000 avant J.-C. – 1500 après J.-C. : États, empires, religions ; 1760 à 1900 : la révolution industrielle ; 1945 à aujourd’hui : l’ère nucléaire, spatiale et numérique, une ère de responsabilité à l’échelle planétaire.

Ce développement est extraordinaire. Mais pouvons-nous imaginer ce parcours du point de vue de l’expérience vécue plutôt que comme des dates dans un manuel scolaire ? Il reste une dimension sous-développée de la conscience humaine : la capacité à nous percevoir comme des participants à un long processus historique.

Comment, alors, faisons-nous l’expérience de la vie elle-même ? S’agit-il simplement de naître, de grandir, de travailler, de fonder une famille, de prendre sa retraite et de mourir ? Si cela suffisait, nous ne nous soucierions pas autant de l’histoire, de l’héritage ou de ce qui nous succédera.

Lorsque l’expérience se réduit au présent immédiat, la vie commence à ressembler à ce que Jean-Paul Sartre et Albert Camus ont décrit comme l’absurde, une succession d’événements sans direction. Mais la situation actuelle nous pousse, que nous le reconnaissions ou non, à approfondir notre expérience intérieure et à élargir notre sentiment de connexion à travers le temps.

La question n’est plus seulement de savoir comment gérer le présent, mais comment ouvrir l’avenir de l’humanité. Comment cultiver chez les nouvelles générations la capacité de vivre la vie dans toute son étendue : passé et avenir, individuel et collectif, obscurité et lumière ?

Tel est le défi de notre époque.

En ce sens, Silo a insisté sur un point décisif : l’avenir est la priorité. Ce n’est pas l’inertie du passé, ni l’urgence du présent, mais la direction vers laquelle l’expérience humaine se dirige. « C’est le futur, écrivait-il, qui donne un sens au présent. »

Sans horizon futur, nous restons prisonniers de l’immédiateté, répétant des schémas, générant du mouvement sans transformation, confondant réaction et direction. La tâche qui nous attend n’est pas simplement de résoudre des problèmes, mais d’élargir la profondeur et l’échelle de l’expérience humaine elle-même.

 

Traduction : Claudie Baudoin