Des manifestations ont éclaté le 28 décembre 2025 en Iran. À travers le pays, des personnes révoltées par des décennies de répression ont réclamé des changements en profondeur et un système politique qui respecte les droits humains et la dignité. Les autorités iraniennes ont réagi en menant une répression meurtrière sans précédent et, depuis le 8 janvier 2026, ont intégralement coupé l’accès à Internet pour cacher leurs crimes. Les forces de sécurité ont recouru à une force ilégale, à des armes à feu et à d’autres armes interdites contre des manifestant·e·s, ce qui s’est soldé par des homicides de masse et des blessures graves.
Comment être solidaire sans parler à la place de celles et ceux qui subissent la répression, mais sans pour autant s’aligner sur des stratégies qui ont historiquement produit des désastres humains ?
Compte rendu de la conférence, Lyna Zorgane journaliste au journal Alter-Québec
Cette question centrale a traversé la conférence d’Alternatives le 23 janvier dernier, consacrée à la situation en Iran et aux formes possibles de solidarité internationale. Elle est revenue à plusieurs reprises, sans jamais trouver de réponse claire.
Animé par Amir Khadir, ancien député de Québec solidaire, figure bien connue de la gauche québécoise, et membre du conseil d’administration d’Alternatives, il était entouré de Nimâ Machouf, chercheuse et épidémiologiste d’origine iranienne, de Mina Fakhravar, doctorante en études féministes et membre du conseil d’administration de l’Association des femmes iraniennes de Montréal, et Yves Engler, auteur prolifique et critique de la politique étrangère canadienne, et candidat à la chefferie du NPD (parti Néo-démocrate).
Les premières interventions posent un cadre analytique large. Il est question d’impérialisme, de rapports de force internationaux, du rôle des sanctions économiques comme outil politique utilisé par les puissances occidentales. L’Iran est situé parmi d’autres pays soumis à des mesures coercitives qui, selon les panelistes, fragilisent les sociétés civiles tout en renforçant les élites au pouvoir. Le discours est structuré, appuyé sur des références historiques et géopolitiques.
Mina Fakhravar adopte une approche différente. Elle centre son intervention sur les luttes féministes en Iran, sur les mobilisations des femmes, sur la violence spécifique exercée par le régime à leur encontre. Elle parle d’organisation, de résistance quotidienne, de solidarité transnationale. Son discours est ancré dans les luttes, mais aussi traversé par une méfiance envers les cadres occidentaux qui prétendent définir ce que devrait être l’émancipation iranienne.
Nima adopte une posture complémentaire, mais distincte. Son intervention insiste sur la pluralité des voix iraniennes, y compris celles de la diaspora, et sur les fractures politiques profondes qui traversent la société iranienne. Elle évoque les attentes contradictoires projetées sur les mouvements de contestation, la difficulté de parler au nom d’un peuple fragmenté, et les tensions entre urgence politique et prudence stratégique. Son propos met en lumière les ambiguïtés du positionnement international, sans pour autant s’aligner pleinement sur une lecture strictement géopolitique du conflit.
Yves Engler quant à lui intervient dans cette logique. Il insiste sur la responsabilité du Canada et de ses alliés dans l’imposition de sanctions qui, selon lui, frappent d’abord la population iranienne. Il rappelle que ces mesures n’ont que rarement conduit à des changements démocratiques et qu’elles participent plutôt à une dynamique impérialiste plus large. Son propos est constant, fidèle à des positions qu’il défend depuis des années.
Sur scène, le cadre semble cohérent. Dans la salle, l’écoute est plus fragile.
La salle en décalage avec le panel
À mesure que les interventions s’enchaînent, un décalage apparaît entre l’analyse proposée et l’expérience de certaines personnes présentes. Des murmures circulent. Des soupirs se font entendre. Les regards se détournent parfois de la scène. Pour une partie du public, ce qui est discuté n’est pas un objet d’étude, mais une réalité vécue.
Lorsque la parole est donnée à la salle, la dynamique change nettement.
Des femmes iraniennes prennent le micro. Certaines parlent d’une voix posée, d’autres avec une colère difficile à contenir. Elles évoquent la prison, la surveillance, les arrestations arbitraires, les proches disparus. L’une affirme ne plus supporter que l’on parle de l’Iran uniquement à travers le prisme des sanctions et de l’Occident, alors que la violence du régime structure chaque aspect de la vie quotidienne. Une autre accuse les intervenants de minimiser cette violence au nom d’analyses abstraites.
Le contraste est frappant. D’un côté, un discours qui cherche à penser les structures. De l’autre, des récits qui ramènent sans cesse la discussion au corps, à la peur, à la perte. La question des sanctions devient rapidement le point de cristallisation du conflit. Pour certain·es, s’y opposer revient à détourner le regard de la répression et à priver les manifestant·es d’un levier de pression internationale. Pour d’autres, les sanctions constituent précisément un obstacle à toute émancipation, en appauvrissant la population et en consolidant l’appareil sécuritaire du régime. Les échanges se tendent. Les interventions se coupent. Les applaudissements surgissent par moments, non pour saluer une idée, mais pour marquer un camp.
Dans ce contexte, la présence d’Yves Engler devient de plus en plus inconfortable. Ses prises de parole sont régulièrement contestées, parfois frontalement. Les réponses qu’il tente d’apporter sont interrompues. Le débat annoncé peine à se matérialiser. L’espace de discussion se transforme progressivement en un lieu de confrontation, où la position qu’il incarne est moins débattue que mise en accusation. Ce glissement n’est pas seulement le fait d’un intervenant ou d’un public. Il révèle une fracture plus profonde. Celle entre des personnes pour qui l’urgence est d’exposer la violence d’un régime vécu de l’intérieur, et celles et ceux qui cherchent à inscrire cette violence dans une lecture globale des rapports de domination internationale.
La rencontre se termine sans synthèse. Aucun consensus n’émerge. La fatigue est palpable, autant sur la tribune que dans la salle. La tension demeure, intacte. Cette tension n’est pas un simple incident de parcours. Elle dit quelque chose de fondamental sur l’état actuel des solidarités internationales. Elle montre à quel point les mots, lorsqu’ils circulent sans espace commun pour les accueillir, peuvent échouer à relier des expériences pourtant animées par un même refus de l’injustice.
Rappelons que le 17 janvier, dans un discours public, Ali Khamenei, le Guide suprême, a déclaré que des « milliers de personnes » ont été tuées. Depuis lors, le 21 janvier 2026, le Conseil suprême de la sécurité nationale en Iran a publié une déclaration selon laquelle 3 117 personnes ont perdu la vie pendant le soulèvement. Toutefois, le 16 janvier, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur l’Iran, Mai Sato, a indiqué lors d’une interview accordée aux médias que le bilan s’élève à au moins 5 000 morts, ajoutant que selon des informations fournies par des sources médicales, ce chiffre pourrait atteindre jusqu’à 20 000 personnes. En raison du blocage actuel de l’accès à Internet, l’ampleur des tueries ayant eu lieu et la pratique employée de longue date par les autorités iraniennes consistant à exercer des représailles contre les familles de victimes qui s’expriment, le nombre réel est certainement plus élevé.
La coupure actuelle d’Internet empêche les citoyen·ne·s iraniens de communiquer avec le monde extérieur. Cela rend difficiles la collecte et la confirmation des informations. Les vidéos et les témoignages authentifiés qu’Amnesty International a pu obtenir et passer en revue, révèlent que les forces de sécurité ont commis des homicides illégaux de masse d’une ampleur sans précédent, sur fond de blocage de l’accès à Internet.
Après les massacres des 8 et 9 janvier, les établissements médicaux ont été submergés de blessé·e·s, tandis que des familles désemparées se sont rassemblées dans des hôpitaux et des morgues bondées à la recherche de leurs proches manquant à l’appel.
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Source: Journal Alter-Québec, Amnesty International








