Par Daniel Durand

Que s’est-il passé au Venezuela ? Un pays souverain a été bombardé par un autre pays, les États-Unis ; des troupes étrangères ont envahi sa capitale, son chef d’état a été enlevé par la force militaire et déporté, menotté, dans un autre pays. Il y a, à l’évidence, violation de la Charte des Nations unies et de son article 2, base du droit international, qui stipule clairement que tous les États Membres, y compris les États-Unis, doivent s’abstenir de la « menace ou de l’emploi de la force » contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout autre État, Charte qui lie tous les pays du monde. Lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la qualification de l’acte n’avait souffert d’aucun retard ni ambiguïté. Là, par contre, on voit des titres de la presse et des médias « main stream » se contorsionner. On parle « d’opération militaire », « d’exfiltration ». Bref, les médias reprennent tous les éléments de langage de l’administration Trump. On annonce sur un ton neutre que les États-Unis « allaient diriger » le Venezuela et que « les compagnies pétrolières américaines vont s’y implanter ».

Les principaux pays européens n’ont pas condamné directement cette attaque violente contre le droit international et la Charte des Nations, se contentant comme la représentante de l’UE, Kaja Kallas, et le dirigeant espagnol Sanchez d’« appeler à la retenue ». Pire, en France, le président de la République, Emmanuel Macron, a désavoué de fait son ministre des Affaires étrangères, J-N Barrot, qui avait estimé «qu’aucune solution politique durable ne saurait être imposée de l’extérieur ». Comme le relève le quotidien Le Progrès, « E. Macron n’a pas condamné les bombardements américains et n’a pas relevé la violation du droit international ». Il a même estimé sur X que «le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s’en réjouir».

En France, l’action du Président de la République au plan international ne peut plus être détachée du contrôle parlementaire, quelles que soient les restrictions constitutionnelles. Il est temps que l’Assemblée nationale puisse donner son avis sur la position que doit prendre la France au Conseil de sécurité sur l’agression contre le Venezuela et le kidnapping de son Président. Elle doit demander que les États-Unis libèrent le Président vénézuélien et cessent leurs pressions pour prendre le contrôle du pétrole de ce pays. À défaut, l’Assemblée doit demander que la France prenne des sanctions économiques et politiques contre le président Trump tout comme cela avait été immédiatement le cas contre la Russie.

D’où provient ce que l’on peut qualifier d’affaissement politique devant un tel mépris du droit international par les USA, membres du Conseil de sécurité de l’ONU, après l’attitude similaire de la Russie en 2022 en Ukraine, le piétinement également du droit international par un pays comme Israël, même face à l’accusation de génocide ? Comment peut-on inverser cette évolution mortifère des relations internationales ?

Il me semble que depuis le début des années 2000, notamment sous la pression instrumentalisée des exigences de la lutte anti-terroriste, les opinions publiques, les forces politiques de nombreux pays qui étaient des défenseurs du multilatéralisme et du droit international ont reculé devant les coups de boutoir portés contre celui-ci.

Nous avons accepté sans riposte réelle les interventions militaires sans mandat précis de l’ONU en Afghanistan, en Syrie, en Libye, les exécutions extra-judiciaires de « terroristes » depuis Ben Laden aux chefs du Hezbollah, du Hamas… Aujourd’hui, c’est Maduro, sous le prétexte de la drogue, demain, Khamenei, sous prétexte de répression des manifestants à Téhéran (voir déclarations de Trump), après-demain à Cuba, au Brésil ?

Nous avons fermé les yeux sur les atteintes à un réel multilatéralisme en privilégiant le rôle de l’Union européenne à celui de l’ONU dans la crise ukrainienne, en multipliant les « groupes de contact » hors-ONU en 2014 pour la Crimée, pour le nucléaire iranien après 2003, avec la priorité donnée au G7 ou au G20 sur le Conseil de sécurité ou l’Assemblée générale de l’ONU.

Nous avons surtout manqué de courage dans le soutien pour la mise en œuvre des décisions ou des avis de la justice internationale : enquête sur les risques de génocide décidée par la Cour internationale de justice, avis de la même Cour sur la cessation immédiate de l’occupation israélienne en Cisjordanie définitivement déclarée illégale, application des mandats d’arrêt internationaux de la CPI contre Poutine, Netanyahou et consorts.

Au lieu de décider des initiatives politiques pour faire respecter le droit international, défendre le multilatéralisme et son socle, la Charte des Nations unies, nous nous sommes, trop souvent, contentés de nous lamenter sur « l’inefficacité de l’ONU », « le piétinement du droit international » au lieu de s’en servir comme outils de progrès et de pression !

N’est-il pas temps pour les gouvernements du monde, pour les opinions publiques organisées, de se ressaisir ? Il faut enfin comprendre que nous n’arrêterons pas les Trump, les Poutine en entrant dans leur jeu des rapports de force brutaux, de la primauté des intérêts économiques et stratégiques particuliers. Nous n’arrêterons pas Trump par la simple dénonciation de « l’impérialisme américain », nous ramenant aux schématismes de la guerre froide !

Voyons bien que la seule digue possible à ces tendances politiques actuelles est une lutte intransigeante et renouvelée pour le respect du droit international, la défense du multilatéralisme et de la Charte des Nations unies. Dans le monde de plus en plus globalisé d’aujourd’hui, moins que jamais, le repli sur les problèmes nationaux et les débats internes est une solution !

L’action pour de nouvelles relations internationales, donc pour la baisse généralisée des dépenses d’armements, pour le renforcement des accords de sécurité mutuelle dans toutes les régions du monde, l’application des traités de désarmement et des traités environnementaux existants, prend une importance de plus en plus prioritaire.

Pour la paix et la sécurité internationale, pour la lutte contre le réchauffement climatique, pour la réduction de la pauvreté et des inégalités entre les peuples, pour la poursuite de la construction d’une véritable « maison commune » planétaire, oui, il faut changer de braquet maintenant !

 

Daniel Durand – 4 janvier 2026
Chercheur en relations internationales

L’article original est accessible ici