Albanys Montilla est une communarde vénézuélienne de 27 ans, originaire de l’État rural de Trujillo, dans l’Ouest du pays. Issue d’une famille de la classe ouvrière profondément attachée à la révolution bolivarienne, elle s’est politisée très tôt en s’organisant au niveau local, témoin directe des luttes des paysans vénézuéliens. Elle a été récemment nommée Directrice des Communes au Ministère des Communes et Mouvements Sociaux dirigé par Angel Prado, et travaille aussi sur les projets d’économie communale dans tout le pays. Entretien réalisé par Cira Pascual Marquina et María Eugenia Acero Colomine.

« Pourquoi ne m’accompagnes-tu pas un petit moment, nous avons une rencontre avec une communauté », m’a-t-elle salué. Nous avons remonté des rues profondes et, après mille détours, nous nous sommes retrouvés parmi les habitant(e)s d’Altavista, dans le vaste quartier populaire de Catia, à l’Ouest de Caracas ou vit la grande majorité des habitants mais ou vont très peu les médias étrangers. Nous sommes arrivés au sommet d’une montagne pleine de brume et de vent. Une vue imprenable sur l’autoroute Caracas – La Guaira. Le « petit moment » s’est transformé en un débat de trois heures, au cours duquel trente représentant(e)s des communes (autogouvernements populaires) de Sucre ont présenté à la jeune directrice du ministère des communes leurs ACA respectifs (Agenda Concreta de Acción) : un mécanisme de politique communale utilisé par les dirigeants communaux pour cartographier et mesurer les succès et les défis de leurs secteurs. Albanys écoute attentivement chacun d’entre eux. Elle trace de nouveaux axes de travail avec respect, simplement, avec la nonchalance et l’irrévérence d’une jeune femme de son âge, et la formation que cette jeune fille a développée en sciences politiques et lors de son Master en Études Latino-américaines de l’Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM).
Comment te définis-tu ?
Albanys Montilla – Comme la fille d’une institutrice. Comme la fille d’une femme. Comme la fille de Carmen Montilla. Ma mère a été mon éducatrice, aussi loin que je me souvienne. Elle a formé de nombreux enfants. L’après-midi, quand je rentrais de l’école, elle sortait le grand moniteur vidéo pour enseigner aux personnes âgées de la communauté à lire et à écrire. Ma mère était également une animatrice de la mission d’alphabétisation Robinson : peut-être l’une des plus belles missions sociales créées au début de la révolution. Je viens de la campagne vénézuélienne, d’une petite ville andine appelée Carache, et d’une famille ouvrière politisée. Mon père était un paysan, et ma mère était une chaviste pure et dure. Elle plaisantait toujours en disant qu’elle a consacré sa vie à la construction de conseils communaux, alors que je me suis engagée dans la commune qui est l’échelon suivant. Nous représentons deux générations, mais notre projet est finalement le même. Notre histoire reflète la façon dont les héritages des luttes peuvent être transmis dans un contexte révolutionnaire. Je dois beaucoup à ma mère. Elle organisait des assemblées, rencontrait des paysan(ne)s et encourageait les discussions sur l’organisation de la production. J’y suis allée et j’ai écouté : ils ne parlaient pas seulement de surmonter les pratiques d’exploitation qu’ils enduraient. Leur principal objectif était d’organiser la communauté, de construire un collectif pour réhumaniser la vie.
J’ai grandi en voyant comment le système exploitait les paysans, comment ils étaient payés une misère pour leur production, sans retraites, sans les outils nécessaires pour produire plus efficacement. Tout cela a façonné ma conscience politique dès mon plus jeune âge. D’une certaine manière, je me considère comme un sujet collectif et révolutionnaire, capable de faire, de transformer, de construire avec les gens, de contribuer et de dédier ma vie à la vie des autres grâce à ma mère. En puisant dans l’exemple de ma mère. Elle est mon inspiration fondamentale, et continue à me prodiguer des leçons.

En 2013, alors que j’étais au lycée et que j’essayais de décider ce que j’allais étudier, Chávez est décédé et l’enfer a commencé, avec la guerre économique, avec l’imposition de mesures coercitives unilatérales par l’impérialisme états-unien dans le but de démoraliser les travailleurs pour qu’il renversent le gouvernement. Ils n’ont pas réussi, mais le mal qu’ils ont fait est énorme.
Des personnes qui vivaient dans la dignité, avec un salaire décent, des bourses d’études et des transports publics, se sont tout à coup retrouvées dans de longues files d’attente, juste pour acheter des produits alimentaires de base. Pour les femmes, la situation était particulièrement difficile. Les femmes sont l’épine dorsale de cette révolution : ce sont elles qui font le porte-à-porte, organisent les assemblées, veillent à ce que la bonbonne de gaz arrive dans chaque foyer et organisent les recensements pour s’assurer que les programmes gouvernementaux parviennent à tous les coins du barrio. Lorsque la guerre économique a été déclenchée, ce sont elles qui ont dû faire face non seulement aux longues files d’attente pour acheter de la farine de maïs, mais aussi à l’absence de médicaments, de contraceptifs, de serviettes hygiéniques, etc.
Ce genre de difficultés a eu un fort impact sur la conscience politique des gens, en particulier chez les jeunes. La conscience n’est pas figée. Notre révolution a fait d’énormes progrès en matière d’éducation populaire – nous avons éradiqué l’analphabétisme grâce à la coopération avec Cuba, et nous avons envoyé des gens se former à l’étranger. Mais la guerre économique a ébranlé tout cela. Une nouvelle génération avait surgi, qui n’avait jamais vu un programme « Aló Presidente », qui n’avait pas grandi avec la pédagogie de masse de Chávez, qui relisait Gramsci, Marx et Bolívar, expliquait leurs idées en termes simples, en les reliant à nos luttes quotidiennes. C’est ainsi que s’est forgée la conscience politique de tous les secteurs – travailleurs, paysans, habitants des barrios et même de la classe moyenne. Avec sa disparition et la crise économique, la nouvelle génération a émergé avec un horizon politique indéfini. Nombreux sont ceux qui ont commencé à associer la révolution à la faim et à la misère, et un grand nombre d’entre eux ont quitté le pays.

Peux-tu nous en dire plus sur la conscience politique des jeunes Vénézuéliens ?
Albanys Montilla – Il y a de grandes différences entre les différents types de jeunes qui existent. Nous savons que tous ne sont pas forcément intéressés par la politique, et que chacun a le droit de se développer librement dans ce qu’il veut. Une génération qui a aujourd’hui entre 20 et 24 ans peut écouter parler de Chávez tout comme on nous parle de Bolívar, comme un chapitre de l’Histoire.
Nous avons maintenant une nouvelle génération qui, dans de nombreux cas, a grandi sans ses parents parce qu’ils avaient émigré. Les familles ont été déchirées. On ne parle pas beaucoup des conséquences psychologiques de cette situation. La jeunesse n’est pas un secteur comme les autres, c’est un stade biologique où l’on se forge une compréhension du monde. Il y a aujourd’hui un obstacle supplémentaire : les jeunes sont façonnés par les réseaux sociaux, qui leur imposent une vision du monde déformée, individualiste et consumériste. Vous avez des enfants empoisonnés par ce qu’ils ont vu sur leur téléphone, pleins de ressentiment. Ils sont déconnectés de la réalité qui les entoure, même lorsqu’un conseil communal fonctionne dans leur quartier. Le secteur privé offre des emplois précaires et sans sécurité. La culture véhiculée par les influenceurs – les gens qui voyagent, qui s’habillent à la mode, qui consomment sans arrêt – alimente un sentiment de manque et de désespoir. Nous finissons par croire que le méchant est celui qui essaie de construire. Ce qui dans n’importe quel pays serait un privilège, est un droit au Venezuela : comme l’éducation gratuite, les bourses, la possibilité d’étudier la carrière dont nous rêvons, d’être proche des universités, des résidences, tout ce qui semble normal, ces avancées, ces processus, nous le devons à d’autres qui ont donné leur vie. Comme je l’ai déjà dit, j’ai grandi dans une famille de la classe ouvrière politisée, mais une grande partie de ma génération ne comprend pas qu’il y a des contradictions de classe sous-jacentes et une agression extérieure. Même si le gouvernement conçoit des politiques publiques cohérentes, le système capitaliste nous impose ce genre d’obstacles tous les jours.
Quel est le plus grand défi politique aujourd’hui ?
Albanys Montilla – Notre responsabilité historique, en tant que jeunes, est d’essayer de trouver un fil conducteur qui nous en rende conscients. Ce que nous considérons comme un droit aujourd’hui, nous pouvons le perdre demain. Si la révolution bolivarienne, le projet politique, devait tomber, tout cela tomberait. Personnellement, je dois continuer à me former, c’est-à-dire continuer à militer tous les jours. Avoir assez de temps pour en faire davantage. Visiter et connaître plus de territoires, connaître plus de communautés, plus d’autogouvernements populaires, plus d’expériences qui renforcent le processus que nous sommes en train de construire. Continuer à travailler pour que nous-mêmes réalisions des expériences organiques. Faire en sorte que le leadership collectif l’emporte sur le leadership individuel. J’aimerais avoir plus de temps pour nous rencontrer, nous connaître, nous connecter et construire.
Et la participation des femmes à la politique aujourd’hui, le leadership des femmes ?
Albanys Montilla – Nous vivons dans un système patriarcal qui nous opprime et traverse nos relations, marque les rapports de force. Ici, dans notre pays, le processus que nous avons mis en place grâce à notre président Chávez est féministe. Il a été porté par des exemples comme extraordinaires comme María León, Blanca Eekhout : des professeures pour moi. Et tant d’autres femmes qui ont donné leur vie à ce projet. Elles ont construit les premiers pas des femmes dans des domaines nouveaux. L’amirale Carmen Meléndez en est un autre exemple. Nous, les femmes, n’exigeons pas un simple quota, point final. Nous sommes capables d’assumer n’importe quelle responsabilité et d’être à la hauteur de n’importe quelle tâche.


Comment définis-tu le concept de commune pour ceux qui ne le connaissent pas ?
Albanys Montilla – Une commune est d’abord un groupe de voisins, de voisines, de familles organisées pour le bien commun avec une planification stratégique ; chacun sait quelle est sa responsabilité dans la construction des rêves communs. Ils et elles savent quels sont leurs problèmes et ce qu’ils ou elles veulent faire. C’est aussi simple que ça : des gens se rassemblent pour les mêmes rêves, les mêmes désirs, les mêmes besoins quotidiens à partir d’une volonté, d’une histoire collective. C’est la poésie en action, c’est le murmure de la rivière qui ne s’arrête pas, c’est la graine qui germe dans un sol fertile, c’est le tambour qui appelle à l’unité. La Commune est l’espace où le « PEUPLE UNI » décide, crée, transforme. Elle est la réponse historique à des siècles d’exclusion et de silence.
Je pense qu’en 2025, nous vivons un moment crucial et magnifique. Les gens citent souvent le discours baptisé « le coup de barre » de Chávez comme un tournant, lorsque le Comandante a dit aux ministres qu’il fallait peut-être supprimer le ministère des communes parce que la construction des communes était le travail de tous, et que chaque ministre devait s’engager. Aujourd’hui, nous vivons un nouveau « Coup de barre », cette fois avec le président Nicolás Maduro. L’ensemble du gouvernement se concentre désormais sur le projet communal, comme l’exigeait Chávez. Plus important encore, des mécanismes concrets ont été mis en place pour activer la vie communale, notamment des consultations populaires. Dans ces processus, les gens se réunissent en assemblées, parlent de leur vision de la commune – comment ils se voient aujourd’hui, comment ils imaginent l’avenir, quels sont les problèmes auxquels ils sont confrontés et comment les résoudre collectivement -, votent des projets et les exécutent sans médiation.
Les communes et les circuits communaux [communes en devenir] reçoivent directement les ressources ; les fonds de l’État ne vont pas aux maires ou aux gouverneurs, mais aux banques communales. Les banques communales ne sont pas des institutions financières traditionnelles, mais des mécanismes permettant aux populations de gérer leurs propres ressources. Cela change tout. Désormais, les gens ne sont plus obligés d’écrire des lettres ou d’adresser des requêtes à un représentant qui n’est pas retourné dans le quartier après avoir été élu. C’est votre voisin, quelqu’un qui partage votre réalité et qui est responsable devant vous, qui gère la banque communale avec une supervision collective. De plus, avec les consultations, les ressources s’étendent plus loin parce que le travail est fourni par la communauté elle-même.
Crois-tu que l’État communal se réalisera au Venezuela ?
Albanys Montilla – C’est une question difficile (rires). Je pense que oui, nous allons y arriver. Cela n’arrivera pas tout de suite : dans 10, 20, 30, 40 ans… mais dans la mesure où nous démantelons ces vieilles relations, les contradictions que le système de production et de reproduction capitaliste génère en nous, qui sont ces envies et ces vices, nous aurons un État communal. Mais cet État n’est pas une simple infrastructure. Il ne s’agit pas seulement de changer le système économique : l’État communal commence en nous-mêmes : depuis les relations humaines aux relations économiques.


Qu’as-tu appris des communautés populaires ?
Albanys Montilla – La capacité d’amour des êtres humains, qui est infinie. Aimer même les inconnus. Des personnes dont vous ne connaissez même pas le nom et à qui vous tendez la main. Ils vous racontent alors comment ils se sont battus pendant des années pour un petit bout de terre. Comment ils ont réussi à installer l’eau, comme dans la commune d’Alí Primera, à Coche, qui n’en avait pas depuis 15 ans. Ces personnes ont réparé toutes les canalisations et installé l’eau. La communauté vous raconte l’histoire de cette lutte et comment elle l’a menée à bien grâce aux projets avec l’État. On ressent un amour infini pour ces gens. C’est l’une des plus belles choses que j’ai pu apprendre au sein des communautés.
Qu’offres-tu à Caracas depuis ta terre natale, l’État de Trujillo ?
Albanys Montilla – Plus qu’un cadeau, je suis heureuse que nous ayons pu stimuler des réunions de formation par l’intermédiaire de l’École de l’Union Communarde dans la Commune El Maizal. Les personnes qui sont venues de Caracas étaient des compagnes et des compagnons communards. Ceux qui sont venus de Trujillo appartiennent à la commune rurale, que je connais également. Lorsque tout le monde se réunit à El Maizal, je leur demande de se rencontrer. Les gens apprennent à se connaître et à partager leurs expériences. C’est un échange d’expériences, de processus, de connaissances, d’amour, de relations que l’on tisse. Servir de petit pont, c’est une des choses que je trouve les plus gratifiantes.
Dans les communes les plus solides, les jeunes ont une vision différente du monde et une identification politique plus forte avec le projet chaviste. Quel rôle joue la commune dans la construction d’une conscience différente ?
Albanys Montilla – L’un des aspects les plus importants de la commune est que chacun, quel que soit son âge, a un rôle à jouer. Chacun a des responsabilités : la vie prend un sens grâce au collectif. Dans une commune, les rêves cessent d’être individuels et sont partagés parce que les gens ont les mêmes problèmes et qu’ils peuvent les résoudre ensemble. Dans un territoire où la commune est réelle, où elle est active, il y a un tissu social et politique qui donne une raison d’être à chacun. Si quelqu’un n’est pas encore impliqué, le collectif l’appelle à participer. Cette exigence donne le sentiment de faire partie de quelque chose. Elle crée une société saine. Les consultations par lesquelles les habitants des communes votent tous les trois mois pour le projet prioritaire à faire financer par l’État est une des choses les plus radicales que nous ayons faites : elles sont une véritable école de démocratie participative. Avant, les gens ont longtemps remis en question la gestion institutionnelle des ressources en raison de son inefficacité. Aujourd’hui, aux quatre coins du Venezuela, les habitants des communes s’organisent pour s’assurer que ces ressources leur parviennent directement. Contrairement aux mécanismes de la démocratie libérale, qui font reposer tous les enjeux sur un seul représentant, la démocratie communale concerne tout le monde.
Dans la nouvelle Assemblée nationale (élue en avril 2025, avec une majorité chaviste, NdT), nous devrions nous attacher à renforcer les communes. Nous avons quelques lois progressistes importantes, mais nous en avons aussi beaucoup qui sont dépassées. Par exemple, avec la croissance actuelle des communes urbaines et rurales, nous avons besoin d’un cadre juridique qui soutienne le développement réel de l’économie communale. Imagine que les communes puissent échanger des biens non seulement à l’intérieur du Venezuela, en évitant les intermédiaires, mais aussi au niveau international, en Amérique latine. C’était le rêve de l’ALBA, et nous pouvons le faire renaître grâce à des lois ancrées dans le pouvoir populaire. La commune n’est pas seulement une somme d’instances telles que le parlement communal, les comités et la banque communale. La commune est un nouveau mode de vie que nous construisons collectivement à partir de la base. « La commune ou rien » n’est pas seulement un slogan, c’est en train de devenir une réalité. S’organiser à la base est la seule garantie que nous ayons une vie meilleure – une vie dans laquelle nous pouvons rêver individuellement mais réaliser ces rêves par l’action collective.

Sources :
MARÍA EUGENIA ACERO COLOMINE, « Albanys Montilla: « El estado comunal empieza en nosotros mismos » », https://epaleccs.info/publicacion/1854-albanys-montilla-el-estado-comunal-empieza-en-nosotros-mismos
CIRA PASCUAL MARQUINA, « We’re Building a New Way of Life’: A Conversation with National Assembly Candidate Albanys Montilla », https://venezuelanalysis.com/interviews/were-building-a-new-way-of-life-a-conversation-with-national-assembly-candidate-albanys-montilla/
Traduction : Thierry Deronne
URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2025/06/25/comment-la-nouvelle-generation-chaviste-construit-la-republique-communarde-entretien-avec-albanys-montilla/









