Un tournant dangereux pour l’ordre international

L’aube du 3 janvier 2026 a marqué un tournant dangereux pour l’ordre international lorsque les forces des États-Unis ont exécuté des bombardements aériens sur Caracas et d’autres régions vénézuéliennes, accompagnés de survols d’aéronefs et d’attaques ciblées contre des installations militaires et stratégiques. Le gouvernement vénézuélien a dénoncé ces actions comme une campagne directe de bombardements de la part des États-Unis sur son territoire souverain, constituant un usage injustifié de la force armée contre un État membre des Nations Unies.

Au-delà des euphémismes diplomatiques tels que « opérations chirurgicales » ou « actions d’interdiction », ces événements représentent des attaques aériennes sur un sol souverain avec des conséquences matérielles et symboliques profondes qui ne peuvent être minimisées sans dénaturer l’essence même du droit international. Lorsqu’un État puissant a recours à la force sans autorisation multilatérale du Conseil de sécurité des Nations Unies, ni preuve vérifiable de légitime défense imminente conformément à l’Article 51 de la Charte des Nations Unies, ce document fondateur cesse de fonctionner comme un cadre contraignant pour devenir un simple morceau de papier sans valeur.

Le cadre juridique et la souveraineté

Le droit international maintient une prohibition sans équivoque en la matière. L’Article 2(4) de la Charte des Nations Unies interdit la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, sous réserve d’exceptions strictement limitées à l’approbation du Conseil de sécurité ou à la légitime défense immédiate suite à une attaque armée. Il n’existait aucune autorisation pour ces bombardements, et aucune incursion armée préalable du Venezuela contre les États-Unis n’a été documentée de manière crédible.

Le résultat est une violation flagrante de la souveraineté vénézuélienne et du principe fondamental qui sous-tend la coexistence des États depuis 1945. Les communications officielles employant un langage édulcoré ne peuvent effacer cette réalité : la violence exercée par un État contre un autre à des fins politiques, en l’absence de sanction légale internationale, constitue un terrorisme d’État tel que défini par la pratique juridique et politique lorsque la force est utilisée pour contraindre ou intimider.

Cet incident transcende le Venezuela, résonnant à travers toute l’Amérique latine et le système global. Si l’impunité prévaut, les souverainetés se transforment : de garanties inviolables, elles deviennent des concessions révocables soumises à la force brute. Le Venezuela d’aujourd’hui préfigure le sort de toute nation dont le territoire, les ressources ou les alliances s’avéreraient gênants demain.

L’enjeu repose sur une thèse inconfortable mais incontournable : en l’absence d’une réponse collective ferme, ce précédent s’enracinera. Le silence, l’ambiguïté diplomatique ou les condamnations tièdes valent permission pour un unilatéralisme accru, menant vers un paradigme où la force supplante la loi et où le pouvoir se normalise comme règle directrice.

Réactions mondiales et fractures diplomatiques

Les réactions mondiales aux bombardements soulignent des États-Unis engagés dans un conflit asymétrique pour regagner une domination en déclin, fracturant au passage les alliances et accélérant les réalignements multipolaires. Les alliés du président vénézuélien Nicolás Maduro se sont mobilisés avec rapidité.

En Chine, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Lin Jian, a déclaré que la nation est « profondément choquée » et « condamne fermement » les « actes hégémoniques » qui « violent gravement le droit international, portent atteinte à la souveraineté vénézuélienne et menacent la paix en Amérique latine et dans les Caraïbes », tout en exigeant le respect de la Charte des Nations Unies.

Le ministère des Affaires étrangères de la Russie a qualifié l’événement d' »acte d’agression armée sans justification, profondément préoccupant et condamnable », où l’hostilité idéologique l’a emporté sur la diplomatie.

Le ministère des Affaires étrangères de l’Iran a émis une condamnation ferme de l' »attaque militaire », la qualifiant de « violation flagrante de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale », contrevenant à l’Article 2(4) de la Charte des Nations Unies et illustrant une agression qui érode l’ordre international.

Le président de Cuba, Miguel Díaz-Canel, a publié sur X : « Cuba dénonce et exige une réaction internationale urgente contre l’attaque criminelle des États-Unis au Venezuela. Notre zone de paix est brutalement assaillie. Terrorisme d’État contre le courageux peuple vénézuélien et Notre Amérique.

Une Amérique latine divisée

L’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique – Traité commercial des peuples (ALBA-TCP), qui regroupe le Venezuela, Cuba, la Bolivie et le Nicaragua, a publié une déclaration commune déplorant un « acte de guerre criminel, en violation flagrante de la Charte des Nations Unies », visant à piller des ressources stratégiques telles que le pétrole et l’or par le biais de politiques coloniales. Les réactions en Amérique latine ont été divisées selon des clivages idéologiques, révélant des divisions régionales.

Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a qualifié l’acte d’« atteinte grave à la souveraineté vénézuélienne et de précédent extrêmement dangereux pour l’ensemble de la communauté internationale ».

Le président colombien Gustavo Petro a déclaré : « Nous observons ces explosions avec une profonde inquiétude… nous rejetons toute action militaire unilatérale qui aggrave la situation ou met en danger la population civile… nous appelons à la désescalade et au dialogue », tout en mobilisant des troupes à la frontière et des mécanismes humanitaires.

La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a « fermement condamné » cette « action unilatérale » qui viole la Charte des Nations Unies et a mis en garde contre une instabilité régionale.

À l’inverse, le président argentin Javier Milei a célébré la capture de Maduro en publiant sur X le message : « La liberté progresse ! Vive la liberté, bon sang !»

Le gouvernement péruvien a exprimé son « préoccupation face à l’escalade » et a « condamné la violation de la souveraineté », soulignant les risques pour la stabilité du commerce andin, notamment en raison des investissements chinois tels que le mégaport de Chancay, exploité par COSCO Shipping.

Le président chilien sortant, Gabriel Boric, a appelé à une « solution pacifique à cette grave crise », tandis que le président élu, José Antonio Kast, a salué la capture de Maduro comme une « excellente nouvelle pour la région ».

Le président panaméen, José Raúl Mulino, a réaffirmé son soutien à la légitimité de l’élection du chef de l’opposition, Edmundo González, et à un « processus de transition pacifique et ordonné », rejetant l’utilisation du territoire panaméen contre le Venezuela, mais faisant le lien avec les revendications américaines sur le canal de Panama.

Le président uruguayen Yamandú Orsi a rejeté « l’intervention militaire… la fin ne justifie pas les moyens ».

Les acteurs neutres et occidentaux ont appelé à la retenue

La Haute Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, a exhorté à la « retenue et au respect du droit international », réaffirmant l’illégitimité de Maduro et insistant sur la nécessité d’une transition pacifique.

Le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen, a qualifié la situation de « développement dramatique » exigeant une « désescalade et un dialogue », et a immédiatement appelé le Conseil de sécurité des Nations Unies à faire respecter les « règles du jeu internationales ». Cette position a été exacerbée par la nouvelle offensive du président Donald Trump en faveur du Groenland, qu’il juge essentiel à sa « sécurité nationale, à ses ressources minérales et à sa survie ». Le dirigeant groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, a rétorqué : « Le Groenland est notre pays, nos décisions nous appartiennent. »

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Anita Anand, a insisté sur le « respect du droit international » tout en apportant son soutien aux démocrates vénézuéliens, rappelant que le Canada ne reconnaît pas Maduro depuis 2019.

Le secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a exprimé sa « profonde inquiétude », mettant en garde contre un « dangereux précédent », tandis que l’expert de l’ONU, Ben Saul, a condamné cet acte comme un « acte d’agression illégal ».

Lutte asymétrique des États-Unis

Ces réactions mettent en lumière la lutte asymétrique que mènent les États-Unis pour reconquérir leur domination, alors même qu’ils sont en déclin relatif.

La doctrine « L’Amérique d’abord » de Trump cible explicitement des atouts comme le canal de Panama (« reprendre le contrôle ; droits de douane exorbitants »), le Groenland (« nécessité absolue ») et le Canada (« mieux vaut l’intégrer comme 51e État »), les présentant comme des intérêts vitaux imprudemment abandonnés.

Le Venezuela sert de cas d’étude, tout en accélérant le contre-discours à l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie : le port de Chancay au Pérou (un investissement de 3,5 milliards de dollars de COSCO) est confronté à des droits de douane imposés par Trump pouvant atteindre 60 %, ce qui pourrait engendrer des tensions commerciales que le Brésil, le Chili et l’Argentine devront gérer face aux pressions de Washington. Les pays BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, et de nouveaux membres – accélèrent la dédollarisation via le yuan numérique, se positionnant comme les sauveurs du Venezuela face à Trump, tout en renforçant leur axe anti-hégémonique.

Conséquences possibles

Les incidents immédiats exacerbent les risques, tandis que l’impact humanitaire comprend des explosions à Caracas, des mobilisations à la frontière colombienne pour 2,5 millions de migrants et des vagues potentielles de réfugiés susceptibles de déstabiliser la région andine.

Sur le plan économique, la perturbation de l’approvisionnement en pétrole vénézuélien renforce les liens sino-iraniens, ce qui menace l’approvisionnement énergétique mondial, compte tenu du rôle de Chancay comme porte d’entrée entre l’Asie et l’Amérique du Sud, et pourrait entraîner des hausses de prix affectant les économies émergentes. Cette escalade se profile à l’horizon, notamment à travers les sessions d’urgence du Conseil de sécurité des Nations Unies, convoquées par les alliés de Maduro, qui réclament la destitution de Trump au titre du droit international. Si cette procédure aboutit, elle fragilisera davantage l’administration étasunienne.

L’instabilité fracture la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC) et l’Organisation des États américains (OEA), opposant les défenseurs de la souveraineté aux partisans d’un changement de régime, ce qui pourrait aggraver des divisions idéologiques anciennes.

À l’avenir, l’impunité se propage à une vitesse fulgurante : le silence équivaut à l’acquiescement, la force primant sur la diplomatie, tandis que la Chine renforce les alternatives à l’initiative « Ceinture et Route », la Russie arme ses alliés et l’Iran promet une défense souveraine – le tout dans un contexte où les États-Unis poursuivent leur hégémonie par l’accaparement des ressources, mais recherchent l’isolement – ​​une OTAN sous tension, une Union européenne tiède et une Amérique latine anti-interventionniste.

La Charte des Nations Unies risque de devenir caduque, cédant la place au droit du plus fort dans un contexte d’effondrements successifs des hégémonies, ce qui pourrait déclencher une spirale de confrontations déstabilisant l’ordre mondial. L’histoire ne pardonne pas la lâcheté collective : l’impunité pour l’agression facilite l’étape suivante, plus brutale encore, et cette attaque ne vise pas seulement le Venezuela, mais l’idée même que les États, grands ou petits, coexistent sous des règles partagées. Son effondrement engendre des spirales de violence incontrôlables, transformant sécurité et stabilité en illusions dans un vide post-hégémonique.