Cinquante ans après sa fondation, le Service Civil de Can Serra en Espagne demeure un pilier de l’objection de conscience. Son histoire, née en résistance au franquisme, souligne l’actualité brûlante de l’antimilitarisme. Face à la remilitarisation et aux conflits actuels, ses principes de désobéissance civile et de construction de la paix se révèlent plus essentiels que jamais. Cet anniversaire interroge notre soumission à la logique guerrière et célèbre la force de la non-violence organisée. Un héritage précieux pour imaginer des futurs de justice et de sécurité humaine.
Par Ovidio Bustillo
Il fut un temps où les jeunes étaient enrôlés dans l’armée pendant plus d’un an pour servir la « patrie », se préparer à la guerre, devenir des citoyens dociles, obéissants, disciplinés, capables de supporter les humiliations de leurs supérieurs et formés aux habitudes de brutalité et de machisme patriarcal dans l’armée.
La lutte pour l’objection de conscience et la désertion en vue de l’abolition du service militaire obligatoire et contre le militarisme ne doit pas être oubliée, car elle fait partie de notre histoire et de notre mémoire collective, si importante pour faire face à la nouvelle réalité du militarisme mondial, aux tambours de guerre qui résonnent chaque jour plus fort, à la tendance en Europe à rétablir le service militaire et, en définitive, à être de la chair à canon pour la plus grande gloire des élites mondiales qui nous dominent, nous exploitent, nous gouvernent et exigent davantage de pouvoir, jusqu’à détenir tout le pouvoir.
Cela n’a pas été facile ni bon marché ; au total, ces jeunes rebelles ont dû purger plus d’un millier d’années de prison, mais nous pensons que cela en valait la peine. Cette lutte a forgé des personnes qui ont ensuite transféré leur expérience à d’autres domaines de la vie et donné de la visibilité aux stratégies de lutte non violente qui ont prédominé ces dernières années.
À la suite de l’article, vous trouverez la brochure « L’objection est un droit, pas un délit » qui présente le contexte de l’action et les lettres adressées aux capitaines généraux de chacun des objecteurs.
La veille de Noël 1975, un groupe de cinq objecteurs de conscience a rendu public, à la Casa de la Reconciliación de Can Serra, dans le quartier de l’Hospitalet, le manifeste « Un chemin vers la paix », dans lequel nous présentions notre travail depuis l’été dans le quartier comme un service civil à la société, nous expliquions que nous n’avions pas l’intention de faire notre service militaire et que, à moins d’être arrêtés, nous continuerions à faire notre service civil pendant deux ans, en réclamant la reconnaissance de l’objection de conscience au service militaire.
Nous avons également présenté notre action comme une contribution à la paix dans une perspective utopique : « Nous sommes convaincus que la collaboration et le respect entre tous mèneront à une société sans classes et sans guerres, à une société de FRÈRES ». Et nous avons conclu : « SI NOUS VOULONS LA PAIX, NE PRÉPARONS PAS LA GUERRE, CONSTRUISONS LA PAIX ». C’est ainsi qu’a été rendu public le premier service civil collectif et autogéré, comme alternative au service militaire, qui revendiquait la reconnaissance de l’objection de conscience comme dans d’autres pays européens et la recherche de la paix par d’autres moyens que la préparation à la guerre.
Nous étions conscients que la désobéissance civile nous exposerait à l’arrestation et à la prison. Le service civil avait été planifié bien avant l’été, avec une campagne de collecte de signatures pour créer un programme de volontariat pour le développement [Voluntariado Para el Desarrollo] d’une durée de deux ans, qui permettrait aux jeunes en âge de faire leur service militaire d’en être exemptés. En mai 1975, avec plus de 1 200 signatures, cette pétition a été présentée au gouvernement, qui en a accusé réception et l’a rangée dans un tiroir.
Pour mieux comprendre le contexte historique dans lequel est née la lutte collective pour l’objection de conscience au service militaire, il est nécessaire de revenir brièvement sur les années 70. Une longue dictature militaire dirigée par Franco, malade mais encore capable de signer, en septembre 1975, les cinq dernières condamnations à mort de trois membres du FRAP et de deux membres de l’ETA politico-militaire, était toujours en place.
Un an auparavant, Salvador Puig Antich avait été exécuté au garrot. En 1972, toute la direction du syndicat clandestin Comisiones Obreras avait été arrêtée, jugée l’année suivante et condamnée à de lourdes peines de prison. Le début de ce procès coïncide avec l’attentat contre Carrero Blanco, un coup dur pour le franquisme, qui intensifie la répression et la surveillance extrême de la part de la police secrète. C’est l’époque des luttes ouvrières et étudiantes dans la clandestinité, des manifestations pour l’amnistie et la libération des prisonniers politiques.
C’était aussi l’époque où une partie de l’Église catholique espagnole voulait se racheter de son passé de collaboration avec le franquisme, en soutenant la lutte pour la démocratie, avec des prêtres ouvriers qui pouvaient finir en prison et même un président de la Conférence épiscopale, l’archevêque de Madrid, le « cardinal rouge », Tarancón. Tout cela était encouragé par le vent de renouveau apporté par le Concile Vatican II au cours de la décennie précédente. La peine infligée aux objecteurs de conscience était alors de trois à huit ans de prison. Ce n’était pas une mince affaire, il fallait y réfléchir à deux fois.
Outre les Témoins de Jéhovah, d’autres objecteurs ont payé cher leur audace en refusant le service militaire. Le cas de Pepe Beunza, qui avait préparé son objection avec des soutiens en Espagne et à l’étranger, est particulièrement significatif. La Marche vers la prison, de Genève à Valence, où il était jugé, et qui a eu lieu en avril 1971, a revêtu une grande importance. La marche a été stoppée à la frontière française, sept militants espagnols qui y participaient, dont Gonzalo Arias, ont été arrêtés et les autres se sont vu refuser le passage. Elle a eu un grand retentissement international, suscitant de nombreux soutiens et mettant en évidence la répression du régime franquiste. C’est précisément Pepe Beunza, avec le soutien du groupe non violent naissant, qui allait lancer la campagne du Volontariat pour le développement, puis l’organisation du Service civil de Can Serra.
Même si nous, les cinq objecteurs de Can Serra, avions déjà préparé nos sacs à dos la veille de Noël 1975 au cas où la police viendrait nous chercher après la lecture du manifeste, celle-ci n’est pas venue cette nuit-là, ni le jour de Noël, ni la semaine suivante. Ce n’est que le 8 février que nous avons été arrêtés, après une intense campagne de sensibilisation à notre projet et à notre désobéissance civile. Nous n’étions plus « les cinq de Can Serra », car deux autres objecteurs s’étaient joints au service civil.
Une nouvelle étape s’ouvrait alors : d’une part, faire connaître la répression après notre incarcération au château militaire de Figueras, en réclamant notre liberté ; et, d’autre part, mettre en place un nouveau groupe d’objecteurs qui prendraient la relève des détenus, poursuivant le travail d’aide aux enfants, aux personnes âgées et autres besoins du quartier. Le service civil continue. Peu après, des services civils ont été créés dans d’autres villes de l’État, reproduisant l’action et rendant désormais imparable, par un débordement antimilitariste, la lutte pour la reconnaissance de l’objection de conscience.
Les « sept de Can Serra » sont sortis de la prison du château militaire de Figueras au début du mois de juillet 1976, après une longue campagne de dénonciation menée à travers toute la région à l’aide d’actions variées et imaginatives, qui a permis leur inclusion dans l’amnistie de juin 1976. La répression s’est poursuivie contre les nouveaux objecteurs, qui ont été libérés en octobre 1977 grâce à la nouvelle loi d’amnistie.
En novembre 1977, le ministre de la Défense Gutiérrez Mellado a promulgué le décret de report d’incorporation pour les objecteurs, jusqu’à l’adoption d’une loi sur l’objection, ce qui apporte un peu de tranquillité et un temps précieux au MOC (Mouvement d’objection de conscience) pour se réorganiser et aborder avec force une nouvelle étape. La lutte pour la reconnaissance de l’objection de conscience au service militaire a toujours été une lutte expressément non violente, suivant les principes propres à ce mode de lutte, tels que :
- Dénoncer l’injustice que représente l’emprisonnement de ceux qui refusent d’effectuer leur service militaire. Ce point a été présent tout au long du processus.
- Épuiser les voies légales, ce qui a été fait avec la présentation au gouvernement du Volontariat pour le développement, démontrant et dénonçant que le gouvernement n’apportait pas de solution au problème.
- Mettre en pratique ce qui est revendiqué. Dans ce cas, la réalisation d’un service civil comme moyen pédagogique d’expliquer qu’il est plus utile à la société que le service militaire et, surtout, qu’il est plus utile que d’aller en prison.
- Rendre publique la désobéissance et être prêts à la répression prévue et faire en sorte que cette répression se retourne contre ceux qui l’ordonnent et la mettent en œuvre.
- Dénoncer la répression en donnant de la visibilité au projet, en recherchant la complicité de la population, avec des actions qui facilitent la compréhension et la sympathie envers les revendications.
- Multiplier le projet jusqu’à dépasser la légalité, afin que la répression cesse et que des solutions soient recherchées. Ce qui a été fait en reproduisant les services civils dans d’autres villes.
- Analyser et repenser la lutte si nécessaire. Ce point doit en réalité être pris en compte tout au long du processus, même s’il peut y avoir des moments charnières importants.
Ce schéma peut s’appliquer à de nombreuses autres luttes, grandes ou petites, comme la revendication du droit à un logement décent, à un parc dans le quartier ou à une salle de classe dans la nature.
La loi sur l’objection de conscience au service militaire, adoptée en décembre 1984, est une loi morte-née qui punit les objecteurs. Le MOC est déjà un mouvement fortement implanté dans les universités et les grandes écoles, dans les associations de jeunes et les paroisses, les instituts et les centres culturels, et bénéficie de la sympathie d’une grande partie de la population. L’époque du service civil était révolue.
La loi a été contestée et ce n’est qu’en 1989 que le gouvernement a lancé le premier appel au service civil, rejeté non seulement par le MOC, mais aussi par certains syndicats. Le service militaire ne devait être remplacé par rien, mais simplement aboli. La répression revient, cette fois contre la désobéissance civile, qui apparaît comme une évolution naturelle de l’objection de conscience. En 1991, six insoumis sont jugés à Albacete et en 1992, les procès d’insoumis dépassent la centaine.
Pour l’armée, c’est un discrédit permanent, c’est pourquoi elle oblige les cas de refus d’obéissance à passer devant la juridiction civile, établissant des peines de deux ans, quatre mois et un jour, des amendes et de nombreuses interdictions, qui signifiaient en fait la mort civile du réfractaire. Une cruauté du gouvernement socialiste envers les insoumis, qui n’a pas réussi à enrayer l’hémorragie dont souffrait l’armée, avec de moins en moins de jeunes prêts à rejoindre ses rangs.
En 1997, le MOC renvoie la balle aux militaires en organisant l’ « Insoumission dans les casernes », se considérant comme des « insoumis-déserteurs ». En 1998, la nouvelle loi sur l’objection de conscience entre en vigueur, mettant le service social de remplacement sur un pied d’égalité avec le service militaire. Trop tard. Le nombre d’objecteurs dépasse le million de jeunes et l’insoumission ne cesse d’augmenter.
Dans ce contexte, en mars 2001, le gouvernement Aznar suspend, sans toutefois l’abolir, le service militaire obligatoire. Adieu la caserne ! Une victoire pour le mouvement antimilitariste qui libère ainsi la jeunesse d’une longue histoire de plus de deux siècles de recrutement massif et d’esclavage militaire. L’armée espagnole était, par ses propres mérites et grâce à l’audacieuse mobilisation du mouvement antimilitariste, très mal vue, après être sortie d’une longue dictature, avoir rendu publics les abus du militaire et montré son visage le plus répressif au mouvement insoumis.

Actuellement, l’armée est surtout appréciée pour le travail de l’UME (Unité militaire d’urgence), une tâche qui ne lui incombe pas. Nous pouvons affirmer ouvertement que son intervention relève de l’intrusion professionnelle, car cette tâche devrait être réalisée par les pompiers ou la protection civile, puisqu’elle ne répond à aucune agression extérieure. L’idée de Zapatero de créer l’UME était peut-être de rendre l’armée plus utile à la société, moins oisive et de [nous] faire oublier le bruit des sabres auquel elle nous a habitués.
En réalité, il a réussi à redorer son image grâce à une activité qui ne lui incombe pas, militarisant ainsi notre protection civile et lui donnant un outil supplémentaire de pouvoir et de contrôle avec des ressources extraordinaires. Une autre tâche qui a contribué à l’évaluation positive de l’armée est sa présence coûteuse dans plus de 100 « missions de paix » depuis l’avènement de la démocratie. Un interventionnisme extérieur qui nous crée des ennemis à travers le monde et qui fait partie des outils de pouvoir, de contrôle et d’asservissement au service de l’empire américain.
Des missions telles que celle menée par l’Espagne au Liban se sont révélées totalement inutiles pour empêcher les abus militaires d’Israël, l’occupation du territoire, la destruction de villages et de villes et le meurtre de milliers de civils. L’évaluation de l’armée a été un bon travail de propagande militaire, de dissimulation massive de la réalité et d’une nombreuse armée de journalistes réunis au sein de l’« Association des journalistes de défense » (APDEF), bien accueillis par les autorités.
Depuis le début de l’objection de conscience au service militaire, on a travaillé sur la nécessité d’offrir une alternative à la défense militaire et aux armées, appelée Défense populaire non violente ou Défense civile non violente, en élaborant des plans de dissuasion et de défense en cas d’agression extérieure, si elle venait à se produire. En réalité, tout comme l’antimilitarisme a pensé à un moment donné que le service militaire obligatoire ne devait pas être remplacé par un service civil mais supprimé, et qu’il y est parvenu, l’armée ne doit pas être remplacée par une défense civile non violente, car actuellement les agressions contre la population, contre sa sécurité humaine, sont tant externes qu’internes.
La réalité est que « l’ennemi » n’est pas entré, armé, en franchissant les frontières, car nous l’avons déjà à l’intérieur, nous sommes déjà envahis, politiquement, technologiquement, économiquement… et militairement. L’armée espagnole et les armées occidentales ne sont pas là pour défendre la population contre les agressions extérieures, mais sont des instruments au service des élites pour maintenir le contrôle des ressources, des routes commerciales, de l’exploitation, de la concentration des capitaux et du contrôle de la population elle-même, comme nous le voyons aux États-Unis.
Les armées ne doivent donc pas être remplacées, mais supprimées. Aujourd’hui, les armées ne sont pas une assurance, mais une menace. Elles sont une garantie pour les multinationales qui nous envahissent et nous exploitent. La suppression de l’armée en Espagne nous apporterait beaucoup plus de sécurité et libérerait d’énormes ressources à investir dans les besoins humains. La brutalité de l’armée israélienne à Gaza nous a montré le visage le plus réel et le plus inhumain dont est capable une armée « moderne », sa violation constante et délibérée des droits humains les plus élémentaires, devenant une machine à détruire et à assassiner sans la moindre empathie pour l’humain.
Tout cela s’est déroulé avec la complicité et le consentement tant des États-Unis que de l’Union européenne. Les armées sont devenues des appareils de domination tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La présence de l’armée dans les villes américaines et sa menace envers tous les pays d’Amérique latine qui ne se soumettent pas à elle constituent un danger réel pour la liberté des peuples et pour la démocratie elle-même. Comme si cela ne suffisait pas, sous prétexte de la guerre en Ukraine, le militarisme accélère l’appropriation et le vol des ressources, les États s’engageant à consacrer sans protester 5 % du PIB aux dépenses militaires, l’Union européenne apportant 800 milliards supplémentaires qui proviendront de nos impôts.
Le réarmement menace directement les services publics : ce qui est consacré à la guerre ne va pas à la santé, à l’éducation, aux retraites, au logement ou à la recherche contre le cancer. Il menace également les ressources destinées à lutter contre le réchauffement climatique et à prendre soin de la planète. La militarisation des sociétés conduit, par sa propre dynamique, à la réduction des droits et des libertés, à la dégradation de la démocratie et à la perte des avancées et des valeurs du féminisme. Le militarisme nous a entraînés dans une dynamique infernale qui, si nous ne la renversons pas, pourrait aboutir à un holocauste plus criminel que la Seconde Guerre mondiale, avec des armes nucléaires et d’autres que nous ne connaissons pas, capables d’anéantir la vie sur la planète.
Face à ce panorama, il est nécessaire de réagir et de mettre en œuvre un plan de démilitarisation des sociétés, en défendant les droits et les libertés, en défendant les services publics, les droits humains, en redistribuant les ressources, en éveillant la conscience internationaliste de l’humanité, en défendant ensemble la planète comme notre maison commune, en donnant la priorité aux valeurs de coopération, de solidarité et de soutien mutuel, face à la compétitivité, à l’accumulation et au manque de solidarité, en développant l’empathie pour les soins, la sensibilité à la souffrance humaine, en définitive, en mettant la vie au centre. Cette vie que le militarisme menace et maltraite de multiples façons.
Vous trouverez dans ce LIEN la BROCHURE explicative : L’objection est un droit, pas un délit
Traduction, Evelyn Tischer








