« Des géants pour un enjeu immense » : tel est le défi lancé à l’occasion de cette 25ᵉ Journée internationale des migrants par les associations et mouvements réunis au sein de la plateforme In My Name, qui rassemble de nombreuses organisations issues de divers secteurs de la société civile autour d’une vision commune et de revendications claires, notamment en faveur d’un accès légal au travail pour les personnes sans papiers et, plus largement, d’un changement radical de la politique migratoire actuellement dominante en Europe.

Action organisée par la plateforme « In My Name » à l’occasion de la Journée internationale des migrant-e-s. Photo: Tristan Sadones© 

Au fil des années, la politique migratoire européenne — et celle des États membres, à commencer par la Belgique — est devenue de plus en plus répressive, se recentrant sur un contrôle renforcé et militarisé des frontières, ainsi que sur des arrestations injustifiées, la détention arbitraire et l’expulsion des personnes migrantes. Ce net durcissement, notamment à la suite de l’adoption définitive du Pacte européen sur la migration et l’asile en 2024 — dont l’entrée en vigueur est prévue pour mi-2026, mais dont les effets et premières mesures opérationnelles sont déjà tangibles — contribue à la criminalisation des personnes sans titre de séjour ainsi que des organisations qui leur viennent en aide, et met en péril les droits les plus fondamentaux des personnes les plus vulnérables, y compris celles ayant droit à l’asile.

Dans ce contexte, ce matin, le 18 décembre, à l’occasion de la Journée internationale pour les droits des personnes en migration, la place du Béguinage, dans le centre-ville de Bruxelles, a été le théâtre d’une action symbolique forte et d’une créativité saisissante qui a réuni des dizaines d’associations, d’académiciens, de journalistes et de personnes migrantes. Devant la House of Compassion, la géante Sabine, avec toute sa dignité, montre sur la place publique, a été rejointe et « vêtue » par d’autres géantes, avant de recevoir un permis de travail symbolique, nommé « single permit », qui lui a été remis par plusieurs géants venus de la région bruxelloise, ainsi que d’Anvers et de Gand.

La géante Sabine rejointe et vêtue par deux autres géants venus d’Hoboken à l’occasion de la Journée internationale des migrants. Photo: Tristan Sadones©

Un geste haut en couleur, porteur d’un message limpide : celui de dénoncer le fait que des milliers de personnes sans papiers travaillent déjà, souvent dans l’ombre, sans protection sociale ni droits fondamentaux, alors même que de nombreux secteurs essentiels souffrent de pénuries structurelles de main-d’œuvre.

Les géantes Gertrude des Marolles et Vrouwe Justitia lors de l’action « Des géants pour une gigantesque cause ». Photo : Tristan Sadones© 

Sabine, géante de la dignité et des luttes contemporaines

Apparue pour la première fois à Bruxelles au printemps 2025, la géante Sabine s’est rapidement imposée comme une figure emblématique des luttes pour les droits humains. Installée de manière permanente à la House of Compassion, elle accompagne depuis plusieurs mois les mobilisations en défense de l’article 2 du Traité sur l’Union européenne, qui énonce les valeurs communes aux États membres dans le cadre d’une société fondée sur le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes. Portant symboliquement les droits fondamentaux, Sabine est rapidement dans peu mois devenue un véritable trait d’union entre les combats sociaux, juridiques et humains, en particulier ceux les plus récents contre les centres fermés et en faveur de la dignité des personnes migrantes en incarnant ainsi une lutte à la fois politique, sociale et profondément humaine, tout en s’inscrivant dans un folklore vivant et engagé au cœur des combats contemporains.

L’histoire réelle de la figure ayant inspiré cette géante est également racontée dans le documentaire « Chez Jolie Coiffure » de la réalisatrice camerounaise Rosine Mbakam, entièrement consacré au parcours de Sabine Amyième, qui a joué un rôle central au quartier Matongé à Bruxelles et dans de grandes mobilisations populaires en défense des droits des personnes migrantes. Projeté le 28 septembre dernier lors des Journées du Matrimoine, le documentaire de Rosine Mbakam a suscité un vif enthousiasme et une forte adhésion du public.

Aujourd’hui, la géante Sabine est très présente dans les mobilisations contre les centres fermés. La plus récente a eu lieu le samedi 11 octobre, devant le Centre de rapatriement 127 bis à Steenokkerzeel, en soutien aux personnes détenues ayant entamé une grève de la faim à la suite du suicide d’un demandeur d’asile d’origine palestinienne, survenu dans ce même centre.

Un détail de Sabine, la géante de la dignité des personnes sans papiers et de tous les êtres humains, dans sa demeure à la House of Compassion.

Sabine, la géante de la dignité des personnes sans papiers et de tous les êtres humains, dans sa demeure à la House of Compassion. Photo: Tristan Sadones©

Des géants venus de toute la Belgique

Pendant la cérémonie de la matinée, l’ensemble des géants, accompagnés de musiciens au djembé, a convergé depuis différents points du pays vers la place du Béguinage, afin de rejoindre Sabine et de célébrer ensemble la dignité de l’être migrant.

La géante Gertrude des Marolles, figure emblématique du soutien aux seniors, a offert à Sabine un chapeau d’infirmière, rappelant la pénurie criante de personnel dans les maisons de repos, l’épuisement des soignants et la dégradation progressive des conditions de soins pour les personnes âgées.

Un détail de la géante Gertrude des Marolles, protectrice des droits des personnes âgées et de leurs soignant-es, lors de l’action du 18 décembre. Photo: Tristan Sadones©

Hugo et Saida, du collectif Hart boven Hard venus d’Hoboken, près d’Anvers, ont quant à eux remis un stéthoscope, symbole de l’écoute indispensable face à une demande croissante de « bras et de cœurs », alors que des milliers de travailleuses et travailleurs compétent·es demeurent exclus du marché du travail faute de papiers. Le mouvement citoyen Hart boven Hard, engagé pour une société fondée sur la solidarité, la durabilité et l’inclusion, participe régulièrement aux mobilisations sociales, culturelles, climatiques et antiracistes à travers ses marionnettes géantes. Lors de précédentes actions, Hugo et Saida ont incarné une présence profondément humaine, n’hésitant pas à enlacer leur amie Sabine, rappelant que la tendresse et la dignité sont aussi des formes de résistance.

Les géants Hugo et Saida, créés par le mouvement citoyen Hart boven Hard, à un moment clé de l’action « Des géants pour une gigantesque cause ». Photo: Tristan Sadones©

La délégation était également complétée par Vrouwe Justitia, personnification allégorique de la Justice venue de Sint-Amandsberg (Gand). Bandeau de l’impartialité, balance de l’évaluation et épée du verdict : fière et silencieuse, elle s’est déjà imposée comme un symbole fort lors de l’action In My Name.

Un détail de la géante Vrouwe Justitia lors de l’action « Des géants pour une gigantesque cause » organisée le 18 décembre 2025. Photo: Tristan Sadones©

Enfin, le géant Erasme d’Anderlecht, venu de Saint-Guidon et incarnation des valeurs humanistes, de la mobilité humaine, du savoir, du pacifisme et de la pensée critique, a solennellement remis à Sabine le permis de travail symbolique (single permit). Ainsi équipée, la géante est désormais prête à « entrer en service ».

Détail du géant Erasme de Rotterdam, ici d’Anderlecht, lors de l’action « Des géants pour une gigantesque cause ». Photo: Tristan Sadones©

« Rendre visible ce qui est invisible »

Interrogé sur le rôle des géants dans les luttes contemporaines, Tristan Sadones, expert européen des géants et chercheur passionné et attentif, souligne leur puissance symbolique :

« Les géants, par leur pouvoir fédérateur et leur présence universelle depuis des centaines d’années, ont un talent presque surnaturel pour transmettre des histoires, défendre des valeurs et incarner des combats. Ils sont de véritables porte-paroles de la société, capables de susciter l’émotion et de rendre visible ce qui reste trop souvent invisible ou inaudible. »

Les géantes Hugo et Vrouwe Justitia lors de l’action « Des géants pour une gigantesque cause ». Photo: Tristan Sadones©. 

Selon lui, l’essor actuel des géants engagés n’est pas un hasard :

« De plus en plus de géants s’emparent des grandes questions de l’humanité pour diffuser des messages d’espoir et donner une voix aux injustices. Les minorités deviennent gigantesques, les pouvoirs sont inversés, les limites sont questionnées. Le militantisme festif, notamment à travers les géants, constitue une réponse créative, innovante et profondément pertinente face aux grandes impasses de notre époque. »

La géante Sabine, avec le permis de travail « Single Permit », lors de l’action « Des géants pour une gigantesque cause ». Photo: Tristan Sadones©. 

Quand la dignité devient géante

Le 18 décembre, à Bruxelles, devant une foule curieuse, touchée et engagée, ce sont des corps immenses et des récits collectifs qui se sont mis en mouvement, dans une explosion de couleurs, pour rappeler une évidence politique et humaine selon laquelle la dignité n’a pas de papiers, mais elle a une voix et, parfois, elle est géante.

Même lorsque l’ampleur des luttes semble insurmontable, tant par leur durée que par l’accumulation des obstacles et des difficultés, la force et la créativité des géant-es sont là pour inspirer, relier et construire des alliances résistantes. Des alliances qui se tissent entre elles et eux, et qui permettent d’envisager, avec un espoir renouvelé, des horizons concrets au-delà des défis contemporains.