Pressenza présente en 12 parties le Dossier ‘La non-violence en débat’, apparu dans la revue Recherches internationales, N° 126, Avril-mai-juin 2023.

Résumé de l’article ‘Panorama historique de la non-violence’ :

« La non-violence est riche d’une longue histoire qui demeure encore largement méconnue. Cet article, sans viser à l’exhaustivité, présente cette histoire mondiale de la non-violence. C’est une histoire de luttes pour les droits de l’homme, de résistances civiles à des dictatures, d’initiatives pour la paix et le climat. Ces multiples combats ont inspiré de nombreux travaux de recherche qui, aujourd’hui, alimentent la pensée et l’action de mouvements orientés vers la promotion d’une culture de la non-violence. » 

Alain Refalo

 

Dossier La non-violence en débat

1- Raphaël Porteilla, De l’utilité d’un dossier consacré à la non-violence [Présentation]
2- Alain Refalo, Panorama historique de la non-violence
3- Cécile Dubernet, Non-violence et paix : faire surgir l’évidence
4- Étienne Godinot, Raphaël Porteilla, La culture de la paix et de la non-violence, une alternative politique ?
5- Mayeul Kauffmann, Randy Janzen, Morad Bali, Quelles bases de données pour les recherches sur la non-violence ?
6- François Marchand, Guerre en Ukraine et non-violence
7- Jérôme Devillard, Sur l’opposition et les liens entre non-violence et pacifisme
8- Amber French, Combler le fossé entre universitaires et praticiens. Le cas du centre international sur les conflits non-violents
9- Document : Appel aux États-Unis pour la paix en Ukraine
10- Eisenhower Media Network, Les États-Unis devraient être une force de paix dans le monde
11- Jacques Bendelac, Les Années Netanyahou, Le grand virage d’Israël [Raphaël Porteilla / Notes de lecture]
12- Alain Refalo, Le Paradigme de la non-violence. Itinéraire historique, sémantique et lexicologique [Raphaël Porteilla / Notes de lecture]

Voir les articles publiés

 

Deuxième partie :

2- Alain Refalo(*), Panorama historique de la non-violence

La non-violence, souvent dénigrée par méconnaissance, n’est pas une vue de l’esprit. Elle a une très longue histoire, même si le mot « non-violence » n’est apparu qu’au début du XXe siècle. C’est une histoire de luttes, de combats, de souffrances, de victoires surprenantes aussi, portée par un idéal fraternitaire et humaniste qui transcende toutes les spiritualités, les sagesses et les philosophies. Cet article propose de dresser un panorama historique de la non-violence sans viser à l’exhaustivité. Il montre toute la « pertinence universelle de la non-violence », ainsi que l’a affirmée l’ONU en 2007.

Prémices de non-violence

La non-violence était l’attitude des premiers chrétiens qui, dans leur résistance contre l’empire romain, s’efforçaient d’appliquer les préceptes d’un sage de Nazareth qui commandait de ne pas répondre à la violence par la violence. Les Pères de l’Église, en opposant la force de la patience à celle de la violence, théorisent et diffusent la pensée dominante des chrétiens de leur époque. Cette attitude éthique s’est déployée ensuite pendant de nombreux siècles dans des mouvements jugés « hérétiques » par l’Église, avec la volonté de rester fidèles à l’exigence « Tu ne tueras point ». Cathares, Vaudois, Anabaptistes, Mennonites et beaucoup d’autres groupes dits « sectaires » ont cherché les voies d’une spiritualité et d’une pratique de la non-violence dans des contextes d’intolérance et de barbarie religieuses[1].

Les Quakers, en Angleterre et aux États-Unis, ont été pendant plusieurs siècles les promoteurs d’une attitude de non-violence chrétienne exemplaire, refusant le service militaire et la participation à la guerre[2]. Ils ont influencé les mouvements anti-esclavagistes aux États-Unis qui, durant le XIXe siècle, ont emprunté les chemins difficiles d’une lutte radicale et pacifique pour libérer leur pays du système esclavagiste. La figure marquante de ce combat, William Lloyd Garrison, ainsi que Adin Ballou sont les premiers à théoriser l’action non-violente (qui se nomme alors « non-résistance »)[3].
C’est dans ce contexte que l’écrivain américain Henry David Thoreau prononce, en 1848, un discours fondateur sur le devoir de désobéissance face à l’État. Ce texte, édité sous le titre Du devoir de désobéissance civile en 1866 après la mort de Thoreau, sortira de l’ombre en 1894 grâce à Léon Tolstoï, autre précurseur de la non-violence en Russie, et deviendra l’une des références théoriques de Gandhi et Martin Luther King[4].

En Europe, au XIXe siècle, la non-violence a inspiré des mouvements de résistance civile et populaire, résistance qualifiée alors de « résistance passive ». Elle a été utilisée par les Hongrois en résistance contre l’occupation autrichienne (1859-1867), par les Finlandais en lutte contre la russification de leur pays (1898-1905), par les Irlandais en lutte contre la domination britannique. En Angleterre, au début du XXe siècle, plusieurs mouvements sociaux recourent à la « résistance passive » pour protester contre des injustices ou conquérir de nouveaux droits, comme le mouvement des « non-conformistes » en 1903-1904 (refus de l’impôt contre le financement des établissements scolaires anglicans) et celui des suffragettes qui défendent le droit de vote des femmes (reconnu en 1918)[5].

Gandhi, influencé notamment par les écrits spirituels et politiques de Léon Tolstoï, tout particulièrement Le royaume des cieux est en vous[6] (1893), a expérimenté la lutte collective non-violente qu’il nomme satyagraha (force de la vérité), d’abord en Afrique du Sud pour défendre les droits de la minorité indienne, puis contre le colonialisme britannique en Inde. Il met en œuvre les premières grandes actions collectives et non-violentes de non-coopération pour chasser les soldats britanniques de son pays. La marche du sel, en 1930, demeure une action exemplaire de désobéissance civile de masse qui contraint le gouvernement britannique à négocier d’égal à égal avec le leader indien. Elle est un jalon essentiel sur la voie de l’indépendance[7]. De son côté, le leader du peuple pachtoun, Abdul Ghaffar Khan, surnommé le « Gandhi de la frontière », fonde en 1929, une armée non-violente d’environ 80 000 femmes et hommes préparés et entraînés à la résistance non-violente contre l’occupant britannique[8]. Gandhi a donné ses lettres de noblesse à la non-violence, sans pour autant l’enfermer dans un dogme. Après lui, de nombreux mouvements de libération nationale s’en sont inspiré ainsi que de nombreuses luttes pour la justice sociale.

Durant la Seconde Guerre mondiale, en Europe, des populations ont emprunté les voies d’une résistance civile non armée à l’occupation nazie, improvisée, mais avec une efficacité aussi remarquable que méconnue[9]. C’est ainsi que les enseignants norvégiens ont fait échouer la tentative du gouvernement d’imposer l’idéologie nazie dans les écoles. Cette résistance civile s’est déployée sous des formes très variées, souvent anonymes et clandestines, telles que le travail au ralenti, le sabotage industriel, la désobéissance à la loi sur le Service du Travail Obligatoire (STO) ou la protection et le secours aux personnes pourchassées par le régime, notamment les juifs. Elle a pris aussi des formes publiques à travers des manifestations, des grèves, des protestations de Cours de Justice ou d’Églises, des actions d’opposition d’organismes professionnels, associatifs, médicaux ou culturels. À Nancy, en 1942, sept fonctionnaires de police nancéiens sabotent une rafle de juifs étrangers menée par des gardiens de la paix français. De nombreuses familles juives sont ainsi sauvées de la persécution et accueillies dans des villages dans le cadre d’une solidarité civique exemplaire[10].

Résistances non-violentes aux quatre coins du monde

Le principe et la stratégie de la non-violence ont été également la matrice de nombreuses luttes de libération et de résistance à des dictatures aux quatre coins du monde durant le XXe siècle et le début du XXIe siècle[11] : en Amérique Centrale, des dictatures militaires sont renversées au Salvador et au Guatemala (en 1944) ; en Afrique centrale, on recense plusieurs luttes non-violentes victorieuses, pour l’indépendance du Ghana avec Kwame Nkrumah (1948-1951), pour l’indépendance de la Zambie avec Kenneth Kaunda (1953-1960), pour l’indépendance du Congo belge avec Patrice Lumumba (1958-1960) ; en Afrique du Sud, se développe une lutte non-violente contre le régime d’apartheid avec Albert Luthuli (Prix Nobel de la paix 1960), puis à partir de 1983 où 600 organisations locales d’action sociale et de résistance créent le Front Démocratique Unifié, mouvement qui adopte une stratégie d’action non-violente contre le régime d’apartheid.

Dans les luttes sociales, là encore, le choix de l’action non-violente a été déterminant dans le succès de la lutte. Ainsi, dans les années 1950 et 1960, le mouvement pour les droits civiques aux États-Unis a remporté en une décennie d’éclatantes victoires contre la ségrégation raciale avec Martin Luther King[12]. Autres victoires : le mouvement de grève et de boycott pour la reconnaissance des droits des ouvriers mexicains, les Chicanos, avec César Chavez (1965-1970) ; également la grève réussie des travailleurs en Namibie (1971-1972) contre le système oppressif de contrôle de la main-d’œuvre, première étape vers l’indépendance de ce pays ; aussi, la lutte non-violente des paysans indiens de Llangahua en Équateur pour l’application de la réforme agraire leur permettant d’acquérir les terres qu’ils cultivent (1974). En France, pendant dix ans (1971-1981), c’est l’emblématique lutte non-violente des paysans du Larzac contre le projet d’extension du camp militaire qui fait référence[13]. Également, la fameuse marche des Beurs en 1983 de Marseille à Paris pour sensibiliser l’opinion publique à la montée du racisme[14].

Dans les années 1970 et 80, les luttes non-violentes se diversifient et s’amplifient. En Argentine, à partir de 1977, les mères « folles de la Place de Mai » se rassemblent chaque jeudi pour protester contre les « disparitions » ; en Bolivie, en 1978, la grève de la faim de centaines de personnes contre la dictature du colonel Banzer arrache l’amnistie de tous les prisonniers et exilés politiques et contribue à la chute de la dictature ; en Uruguay, en 1983-1984, un mouvement de masse non-violent met fin au régime de la junte militaire et aboutit à des élections libres ; en Haïti, le régime dictatorial de Jean-Claude Duvalier s’effondre après deux mois de mobilisation de la population en février 1986 ; à Madagascar, en 1991, un mouvement des Forces vives met fin au régime d’obédience communiste. Le 10 août de cette année, à Antanannarivo, la « marche de la liberté » réunit 800 000 personnes. Malgré la répression, cet événement sera décisif dans le processus de transition vers la démocratie.

Dans les pays d’Europe centrale et de l’Est, la résistance civile a structuré la lutte contre l’ordre totalitaire : en 1968, la population tchécoslovaque résiste spontanément à l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie, ce qui fait dire au journaliste du Monde, Michel Tatu, que « la résistance non-violente est d’une ampleur et d’une efficacité étonnante »[15]. En Pologne, les ouvriers en grève obtiennent la légalisation du syndicat Solidarnosc (1980). Après le coup d’État du général Jaruzelski en 1981, la résistance civile du peuple polonais aboutit en 1989 à un accord consacrant le pluralisme politique. En novembre 1989, le régime communiste de RDA s’effondre, tout comme le mur de Berlin, face aux manifestations de masse de la société civile commencées en mai. Quelques semaines plus tard, la « révolution de velours » en Tchécoslovaquie fait chuter le régime communiste et Vaclav Havel devient Président de la République. Dans son livre Le génie de la liberté (1990), le journaliste Jacques Julliard souligne que « rien, peut-être, n’aura été aussi important que cette irruption de la non-violence dans l’Histoire »[16]. Il faut souligner que celle-ci avait été préparée de longue date par l’engagement des dissidents qui ont refusé « la vie dans le mensonge » pour prendre le risque de « la vie dans la vérité »[17]. Quelques années plus tard, les républiques baltes de Lettonie, d’Estonie, de Lituanie retrouvent en 1991 leur indépendance à la suite d’importants mouvements non-violents de ces populations.

En Asie, aux Philippines, en 1986, à la suite d’élections truquées, des centaines de milliers de personnes (People Power) paralysent à Manille les chars des forces armées du dictateur Ferdinand Marcos, le contraignant à quitter le pouvoir pour laisser la place à Cory Aquino[18] ; l’année suivante, en Corée du Sud, un mouvement populaire pour la démocratie aboutit à l’organisation d’une élection présidentielle mettant ainsi un terme au régime dictatorial ; en Chine, quelques mois avant la chute des régimes communistes en Europe de l’Est, un important soulèvement démocratique et non-violent, impulsé par la jeunesse étudiante, ébranle le régime communiste, mais se termine tragiquement par le massacre de la place Tiennanmen. En Thaïlande, en 1992, la campagne pour la démocratie populaire, malgré la répression organisée par le gouvernement militaire illégitime, permet le retour à un système démocratique. En Birmanie, entre 1988 et 1990, le peuple birman défie la dictature militaire : manifestations spontanées d’étudiants, grève générale, manifestations de masse, ce qui entraîne une impitoyable répression. En mai 1990, les militaires refusent de reconnaître la victoire électorale de la Ligue nationale pour la démocratie.

En Europe encore, au Kosovo, en février 1991, commence un mouvement de résistance civile des Albanais contre la domination serbe avec la mise en route de systèmes parallèles de santé et d’enseignement. Entre 1996 et 2000, la mobilisation populaire et non-violente en Serbie, avec le mouvement étudiant Otpor, aboutit au renversement de la dictature de Slobodan Milosevic. Ce mouvement, parfaitement structuré, avait organisé de nombreuses formations d’activistes aux techniques non-violentes à partir des méthodes exposées dans les ouvrages de Gene Sharp[19]. En 2004, la « révolution orange » en Ukraine, suite à des élections truquées, se traduit par des manifestations de masse dont le résultat est l’annulation du scrutin et l’organisation de nouvelles élections. La Biélorussie, en 2019-2020, est également le théâtre d’un important mouvement de résistance non-violente contre le président Loukachenko qui a pris le pouvoir par un coup de force en 1996.

En 2005, au Liban, l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafik Ariri déclenche des manifestations de masse quasi quotidiennes, appelées « révolution du Cèdre », mettant fin à la tutelle syrienne sur le Liban. Quelques années plus tard, en 2011, dans plusieurs pays arabes se développent d’importants mouvements non-violents de citoyens opposés à la dictature et en faveur de la liberté. En Tunisie, en Égypte, les dictateurs Ben Ali et Hosni Moubarak sont chassés du pouvoir en quelques semaines. Toutefois, ces victoires sont fragiles et la démocratie a rapidement laissé la place à des régimes autoritaires[20]. En Syrie, un mouvement de masse non-violent, probablement le plus important de cette période, a été la victime d’une répression impitoyable qui l’a fait dégénérer en guerre civile. Quelques années plus tard, en 2019, en Algérie, le « Hirak », mouvement populaire non-violent, manifeste contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika et conduit à sa démission. Il se poursuit encore aujourd’hui avec l’objectif d’une véritable démocratisation du pays. En Iran, depuis septembre 2022, un mouvement de masse inédit de la société civile, impulsé par les femmes iraniennes, dénonce l’emprise des mollahs et de l’intégrisme religieux sur leur vie et leur corps et réclame la fin de la République islamique.

Contre la guerre, pour la paix et le climat

La non-violence inspire également des mobilisations de citoyens opposés à la guerre et défendant une paix juste et durable. En 2003, le monde se mobilise contre la guerre en Irak. Le 15 février, des millions de personnes (entre 6 et 30 millions selon les estimations) manifestent pour clamer leur opposition à la guerre. Selon Anne Sibley O’Brien et Perry Edmond O’Brien, auteurs du livre Après Gandhi un siècle de résistance non-violente (2009), « ce fut la plus grande manifestation non-violente de tous les temps »[21]. Dans l’histoire, la non-violence, souvent associée à la désobéissance civile, a été le ferment de manifestations d’opposition à la guerre ou à sa préparation. Ainsi en fut-il de la résistance à la guerre du Vietnam (1960-1975) qui fédéra d’importantes manifestations et d’actions de désobéissance civile aux États-Unis. Les 21 et 22 octobre 1967, pendant plus de 24 heures, des milliers de manifestants entourent le Pentagone et font un gigantesque sit-in. À Baltimore, le 17 mai 1968, Philip et Daniel Berrigan et sept autres militants pénètrent dans un bureau de recrutement et brûlent six cent fichiers militaires à l’aide de napalm qu’ils ont fabriqué eux-mêmes selon une recette relevée dans un manuel militaire[22]. Au début des années 1980, en Europe de l’Ouest et aux États-Unis, la course aux armements nucléaires suscite l’émergence d’un mouvement de paix (souvent appelé négativement « pacifiste ») qui organise des manifestations de masse et parfois des actions de blocages devant les bases de l’OTAN. Le 19 juin 1982, un million de personnes manifestent à
New-York contre les armes nucléaires, le rassemblement le plus important de toute l’histoire des États-Unis. À Greenham Common, en Angleterre, des dizaines d’activistes féministes occupent le site d’implantation de missiles Cruise pendant plusieurs mois[23]. Le 22 octobre 1983, une chaîne humaine entre Stuttgart et Neu-Ulm en faveur du désarmement nucléaire rassemble 400 000 personnes. Les missiles Pershing sont démantelés en 1986.

Depuis plusieurs décennies, l’action non-violente et la désobéissance civile sont également au cœur de multiples luttes contre des projets industriels démesurés, pour la défense de l’environnement, plus récemment en faveur du climat, et pour d’autres modes de vie et de société basés sur la décroissance, la simplicité volontaire et le respect du vivant. En 1958, aux États-Unis, suite à la décision de l’État de New-York de construire un barrage sur leurs terres, les Iroquois organisent un blocus non-violent des routes d’accès et de nombreuses autres actions non-violentes. Le barrage ne sera pas construit et cet événement marque le début des mouvements indiens pour conserver ou retrouver leurs terres.

Des associations comme Greenpeace (depuis 1971) organisent des actions directes non-violentes spectaculaires afin de sensibiliser l’opinion, notamment aux dangers du nucléaire civil et militaire. En juillet 1973, une campagne de protestation dans le Pacifique contre les essais nucléaires français fait sensation. Le 23 février 1975, 30 000 manifestants alsaciens, badois et suisses protestent contre l’implantation de la centrale nucléaire de Wyhl. Le chantier sera occupé pendant neuf mois et le projet finalement abandonné. En 1977, émerge à Nairobi (Kenya) le mouvement Green Belt, avec à sa tête Wangari Maathai (Prix Nobel de la paix 2004), qui, malgré la répression, organise de nombreuses plantations d’arbres dans le cadre d’un mouvement démocratique qui aboutit à la chute du gouvernement en 200224. En Inde, le mouvement Ekta Parishad, avec à sa tête le leader gandhien Rajagopal, organise des marches rassemblant des dizaines de milliers de personnes pendant plusieurs semaines pour revendiquer le droit à la terre, en 2007, 2012 et 2020.

Un objet d’études

L’histoire de la non-violence est riche de ces luttes et de ces combats. Ainsi, la non-violence est un principe et une méthode toujours en rapport avec une finalité juste : la dignité de la personne humaine, la justice, les libertés et plus généralement la défense de la vie. La non-violence est devenue également un objet d’études important. De multiples recherches universitaires, surtout dans le monde anglo-saxon, ont été menées sur les potentialités de l’action non-violente et de la résistance civile face à des dictatures, des régimes oppressifs ou des occupations militaires. Des études de cas ont permis de mettre en lumière les atouts et les faiblesses de résistances non-violentes spontanées afin de suggérer des pistes de réflexion nouvelles en vue de l’organisation et de la planification de stratégies non-violentes adaptées. Elles montrent qu’une autre voie que la violence et la lutte armée est possible face à l’oppression, plus éthique, mais surtout plus efficace.

Des ouvrages de vulgarisation des stratégies non-violente se diffusent partout dans le monde et certains ont même directement influencé des mouvements de résistance civile contre des tyrannies. Ainsi en est-il notamment des ouvrages de Gene Sharp aux États-Unis, tout particulièrement De la dictature à la démocratie[25], traduit dans une trentaine de langues, et de celui de Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non-violente[26], qui a été le manuel de base de la résistance civile en Pologne après le coup d’État du général Jaruzelski.

Toute cette matière première des luttes non-violentes, analysée, commentée, discutée fournit ainsi une véritable grille de lecture de la résistance civile non-violente, de ses fondements, de ses atouts, de ses potentialités. Les travaux fondateurs de Gene Sharp[27] (qui a réalisé une typologie constituée de 198 méthodes non-violentes) ont permis l’élaboration de bases de données analytiques des luttes non-violentes, comme celle de la Base de données mondiale sur l’action non-violente (Global NonViolent Action Database[28]) qui recense plus de 1 300 campagnes à travers le monde. Ces recherches proposant une approche comparative
et statistique des luttes non-violentes constituent des outils permettant d’élaborer des stratégies non-violentes novatrices.

S’il ne s’agit pas d’idéaliser à outrance la non-violence, il convient, a minima, de ne pas minimiser ses capacités et ses résultats. Les recherches de Maria Stephan (Kennedy School of Government, Harvard) et Erica Chenoweth (International Center on Nonviolent Conflict, Boston), publiées dans l’ouvrage Why Civil Resistance works[29] (2011), ont remis en cause le dogme politique répandu de l’efficacité de la résistance armée. Analysant de façon comparative 323 campagnes majeures armées et non-violentes entre 1900 et 2006, elles ont montré que 53 % des campagnes non-violentes ont atteint leurs objectifs alors que le taux de succès pour les campagnes de résistance armée est de 26 %.

Pour les cinquante dernières années, la tendance est clairement à la hausse pour la fréquence et la réussite des luttes non-violentes, tandis qu’elle est significativement à la baisse pour les résistances armées. Le choix des méthodes non-violentes permet à un plus grand nombre de personnes de participer à la lutte, suscite un soutien plus important de l’opinion publique, rend plus difficile la répression (sans l’exclure), développe une force de pression considérable sur le pouvoir, tant sur le plan interne qu’externe, et favorise généralement l’instauration d’un régime démocratique. Ces travaux valident les hypothèses émises depuis plusieurs décennies par le chercheur américain Gene Sharp[30]. Aux États-Unis, l’ICNC (Centre international sur les conflits non-violents) est une organisation de référence qui cherche à faire progresser l’étude, la recherche et la pratique de la résistance civile non-violente dans le monde entier.

Les nombreux exemples de résistance civile ont aussi inspiré des travaux de recherche sur la défense civile non-violente, c’est-à-dire une politique de défense nationale basée sur les méthodes de la résistance non-violente. Johan Galtung, aux Pays-Bas et en Norvège, Adam Roberts en Angleterre et Gene Sharp aux États-Unis sont les pionniers de cette recherche qui aboutit, en septembre 1964, à une première rencontre internationale à Oxford de spécialistes de la défense consacrée à la « civilian defense » (défense civile). Il en sortira un ouvrage collectif en 1967, sous la direction d’Adam Roberts, The strategy of civilian defence[31], qui restera longtemps l’ouvrage de référence sur la question. À la fin des années soixante, et pendant près de vingt ans, plusieurs gouvernements ou instituts de recherche sur la sécurité marquent leur intérêt pour ces travaux. Toutefois, dans ces milieux institutionnels, la défense civile non-violente n’est pas envisagée comme une alternative à la défense militaire, mais comme un complément.

En France, trois chercheurs, par ailleurs membres du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN), Christian Mellon, Jean-Marie Muller et Jacques Sémelin, réalisent, à la demande du ministère de la Défense, une étude sur « les perspectives pour la prise en compte des principes et méthodes de la résistance non-violente dans la stratégie globale de la France ».
L’étude est publiée en 1985 par la Fondation pour les Études de Défense Nationale (FEDN) sous le titre La dissuasion civile. Elle est à l’origine de la création de l’Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits (IRNC), association indépendante, proche de la revue trimestrielle Alternatives Non-Violentes. Dans cet ouvrage qui fait référence, les auteurs définissent la stratégie de la défense civile non-violente comme « une politique de défense de notre société civile contre une agression militaire, combinant de manière planifiée et préparée des actions collectives de non-collaboration et de confrontation avec l’adversaire, en sorte que celui-ci soit mis dans l’incapacité d’atteindre ses objectifs et que, tout particulièrement, il ne puisse pas établir le régime politique qu’il voudrait imposer à la population »[32].

Depuis les années 1990, la non-violence trouve un terrain d’application dans « l’intervention civile de paix » à l’échelle internationale. Des groupes de civils non armés interviennent au sein de pays en conflit en mettant en œuvre, généralement sous mandat international, des missions et des actions d’interposition, de médiation, d’observation et de protection en vue de favoriser le dialogue entre les parties en conflit et de rétablir, sauvegarder ou maintenir la paix. L’intervention civile peut être considérée comme une alternative à l’intervention militaire ; elle favorise l’émergence et la mise en place de solutions politiques aux conflits. Elle repose sur la formation d’équipes de civils au sein d’Organisations Non Gouvernementales. Aujourd’hui, elle privilégie surtout la protection non armée des civils[33], menacés dans leur pays par des conflits armés, avec l’appui des acteurs de paix locaux. Là aussi, des bases de données sont constituées pour alimenter la recherche et la formation sur l’intervention civile de paix, comme celle du Mir Center for Peace[34] du Selkirk College (Canada).

Vers une culture de non-violence

Tout au long de son histoire, la non-violence a généré des organisations, des mouvements, des collectifs qui ont joué un rôle de promotion de la non-violence, qui ont impulsé des actions, des campagnes et des luttes sur le terrain social et politique.
Citons-en quelques-unes : la plus ancienne est l’IFOR-MIR (Mouvement international de la réconciliation), mouvement chrétien œcuménique issu des luttes d’objecteurs de conscience depuis 1914. En 1921, voit le jour l’Internationale des Résistants à la Guerre (WRI-IRG), réseau mondial d’organisations, présentes dans 40 pays, qui œuvrent pour un monde sans guerre. Aux États-Unis, depuis 1933, le Catholic Worker Movement fondé par Dorothy Day et Peter Maurin, est un important mouvement social non-violent qui mène des actions contre l’inégale distribution des richesses et contre la guerre. En France, au début des années 1960, l’Action Civique Non-Violente (ACNV) inspiré au départ par des membres des Communautés de l’Arche fondées par Lanza del Vasto, disciple de Gandhi, organise les premières grandes actions non-violentes contre la torture en Algérie, pour le droit à l’objection de conscience et contre l’arme atomique[35].

Au début des années 1970, de nombreux groupes non-violents se fédèrent dans le Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN) dans l’objectif d’inscrire la non-violence au cœur des luttes politiques et sociales. En 1974, à Medellin (Colombie), naît le SERPAJ, le Service Paix et Justice, avec à sa tête Adolfo Perez Esquivel (Prix Nobel de la paix en 1980). Ce mouvement non-violent de défense des droits de l’homme est présent en Amérique centrale et en Amérique du Sud. En 1982, sont créées les Brigades de Paix Internationales (PBI) qui pratiquent la protection et l’intervention non-violente dans des zones de conflits au Guatemala, en Haïti, au Salvador, en Colombie et au Timor. Ce mouvement est précurseur de ce que l’on nomme aujourd’hui « l’intervention civile de paix ».

L’ONU, depuis plusieurs décennies, est devenue un promoteur actif de la non-violence à l’échelle internationale. Le 10 novembre 1998, l’Assemblée générale des Nations unies proclame, à l’unanimité, « la période 2001-2010 comme la Décennie internationale de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde » (Résolution 53/25). Dans ses attendus, elle considère « qu’une culture de la non-violence et de la paix favorise le respect de la vie et de la dignité de chaque être humain sans préjugé ni discrimination d’aucune sorte ». Cette résolution, en particulier, « invite les États membres à prendre les mesures nécessaires pour que la pratique de la non-violence et de la paix soit enseignée à tous les niveaux de leurs sociétés respectives, y compris dans les établissements d’enseignement ». Évènement essentiel, l’Assemblée générale des Nations unies adopte le 15 juin 2007 une résolution (61/271) déclarant le 2 octobre (jour de la naissance de Gandhi, né le 2 octobre 1869), la « Journée internationale de la non-violence » ; les États membres, organismes des Nations unies, organisations régionales et non gouvernementales sont invités « à célébrer de façon appropriée la Journée internationale de la non-violence et à diffuser le message de la non-violence, notamment par des actions d’éducation et de sensibilisation ». Il est à souligner que cette résolution « réaffirme la pertinence universelle du principe de non-violence » et souhaite « favoriser une culture de paix, de tolérance, de compréhension et de non-violence ».

Le Manifeste de Séville sur la violence (1986), adopté par l’Unesco en 1989, rédigé par un groupe international de scientifiques de multiples disciplines, affirme que la violence et la guerre n’ont pas d’origine biologique ou naturelle, mais ont des racines essentiellement culturelles et sont des inventions sociales.
À ce titre, elles ne sont donc pas une fatalité inhérente à la nature humaine. L’humanité peut se libérer de la violence et de la guerre et inventer de nouvelles formes de résolution des conflits, pacifiques et positives. Dans le sillage du travail fondateur de Glen D. Paige sur la possibilité de sociétés non-meurtrières[36], la recherche anthropologique sur la paix et la non-violence a mis en évidence l’existence de sociétés pacifiques où le niveau de violence est quasi inexistant et où la guerre est bannie du fait d’un choix assumé du refus de la violence et d’une volonté de régler les conflits par la non-violence.

Plus d’une centaine de sociétés non-violentes ont été identifiées, étudiées et documentées, tout particulièrement dans un site encyclopédique[37]. Des études comparatives ont été réalisées permettant de comprendre leur éthique et leurs stratégies pour éviter la violence et la guerre :

  • l’automodération,
  • la négociation,
  • le maintien à distance,
  • l’intervention,
  • les rencontres pacificatrices et
  • l’humour[38].

Ces recherches sont souvent ignorées ou dévalorisées et donc méconnues. Elles proposent pourtant des pistes novatrices possibles pour sortir de la violence et de la guerre à l’échelle de l’humanité. Alors que la violence montre chaque jour son incapacité à résoudre humainement les conflits, il est temps que la non-violence soit enfin prise au sérieux. Elle doit désormais être enseignée de l’école à l’université afin de fonder une nouvelle culture et nourrir un projet de civilisation tourné davantage vers la coopération et la vie. « Le choix aujourd’hui, disait Martin Luther King, n’est plus entre la violence et la non-violence, il est entre la non-violence et la non-existence. »[39]

Notes

[1] Voir Barthélémy de Ligt, La Paix créatrice : histoire des principes et des tactiques de l’action directe contre la guerre, Librairie Marcel Rivière, 1934, et Guy F. Hershberger, War, Peace, and Nonresistance, Scottdale, PA : Herald Press, 1944, p. 173.
[2] Pierre Brodin, Les Quakers en Amérique du Nord au xviie siècle et au début du xviiie siècle, Dervy-Livres, 1985.
[3] Voir William Lloyd Garrison, Selections from the Writings and Speeches of William Lloyd Garrison, R.F. Wallcut, 1852 et Adin Ballou, Christian non-resistance in all its important bearings, Illustrated and Defended, Philadelphia, J. Miller M’Kim, 1846.
[4] Henry David Thoreau, La Désobéissance civile, Éditions Climats, 1992.
[5] Myriam Boussahba-Bravard, « Résistance passive et citoyenneté : la rébellion de la contribuable anglaise 1900-1914 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2009/2 (n° 56-2).
[6] Léon Tolstoï, Le Royaume des cieux est en vous, Editions Le Passager clandestin, 2010 (avec une introduction d’Alain Refalo).
[7] Jean-Marie Muller, Gandhi, l’épopée de la marche du sel, Albin Michel, 2007.
[8] Eknath Easwaran, Nonviolent soldier of Islam, Badshah Khan, a man to match his moutains, Nilgiri Press, 1999.
[9] Voir Jacques Sémelin, Sans armes face à Hitler. La résistance civile en Europe, 1939-1945, Les Arènes, 2013.
[10] Voir Jacques Sémelin, La survie des Juifs en France, 1940-1944, CRNS Editions, 2013.
[11] « Une Force entre dans l’Histoire : Les luttes non-violentes au xxe siècle », Alternatives Non-Violentes, n° 119-120, 2001.
[12] Sylvie Laurent, Martin Luther King, biographie intellectuelle et politique, Seuil, 2015.
[13] Pierre Marie Terral, Larzac : de la lutte paysanne à l’altermondialisme, Éditions Privat,
coll. « Histoire », 2011.
[14] Christian Delorme, La Marche, Bayard, 2013.
[15] Le Monde, 25 août 1968.
[16] Jacques Julliard, Le Génie de la liberté, Seuil, 1990, p. 41-42.
[17] Expressions de Vaclav Havel.
[18] Christian Mellon, « Le renversement de Marcos en février 1986 », in Alternatives Non-Violentes, n° 119-120, Été 2001.
[19] Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, Payot, 2015.
[20] Bernard Dréano, « Violence et non-violence du printemps arabe », in Alternatives Non-Violentes, n° 163, 2012.
[21] Anne Sibley O’Brien, Perry Edmond O’Brien, Après Gandhi, un siècle de résistance non-violente, Le Sorbier, 2010, p. 166.
[22] Daniel Berrigan, Pas de chaînes pour l’humanité, Casterman, 1971.
[23] Alice Cook, Gwyn Kirk, Des femmes contre des missiles : Rêves, idées et actions à Greenham Common, Ed. Cambourakis, col. « Sorcières », 2016.
[24] Wangari Maathari, Celle qui plante des arbres, J’ai Lu, 2011.
[25] Gene Sharp, De la dictature à la démocratie, L’Harmattan, 2009.
[26] Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non-violente, Seuil, 1981.
[27] Gene Sharp, The Politics of Nonviolent Action, (3 volumes), Porter Sargent, 1973.
[28] < www. nvdatabase. swarthmore. edu >.
[29] Érica Chenoweth, Maria J. Stephan, Pouvoir de la non-violence : Pourquoi la résistance civile est efficace, Calmann-Lévy, 2021.
[30] Gene Sharp, La Lutte nonviolente, Pratiques pour le xxie siècle, Ecosociété, 2015.
[31] Collectif, The strategy of civilian defence, Faber and Faber, London, 1967.
[32] Collectif, La Dissuasion civile, Fondation pour les Etudes de Défense nationale, 1985,
[33] Voir à ce sujet le travail sur le terrain de l’organisation internationale NonViolentPeaceForce, < www. nonviolentpeaceforce. org >.
[34] <www.selkirk.ca/mir-centre-for-peace >.
[35] Erica Fraters, Réfractaires à la guerre d’Algérie, Éditions Syllepse, 2005.
[36] Glen D. Paige, Non-killing Global Political Science, Center for Global Non-killing, 2002, édité en Français sous le titre Non-meurtre : vers une science politique mondiale, Center for Global Non-killing, 2013, préface de Jean-Marie Muller.
[37] < www. peacefulsocieties. org >.
[38] Leslie E. Sponsel, « L’anthropologie de la paix et de la non-violence », Diogène, juillet-décembre 2013, n° 243-244.
[39] Discours au Mason Temple, Memphis, Tennessee, 3 avril 1968, in Les Mots de Martin Luther King, Presses du Châtelet, 2018.

 

(*) L’auteur, Alain Refalo

Enseignant et membre de l’institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits (irnc).