Un débat sur le climat qui se concentre exclusivement sur les émissions de carbone donne l’impression que les mesures climatiques envisagées par les gouvernements vont bientôt faire vraiment mal à l’industrie des combustibles fossiles. Mais se concentrer uniquement sur le CO2 est un choix que l’industrie elle-même a fait comme un moindre mal. Le commerce international du carbone peut être corrompu afin de créer une autre source de profit, et il détourne parfaitement l’attention des autres côtés sombres des combustibles fossiles, qui continuent à détruire sans frein les habitats et les moyens de subsistance.

 

Dirty Oil (pétrole sale) : ce n’est pas seulement une question de carbone, bon sang !

Quatrième partie de la série en 10 épisodes « La bataille pour la reconquête de notre planète Terre »

Les combustibles fossiles comme le pétrole ou le gaz naturel ne sont pas « découverts » comme ça, puis extraits avec un mignon petit derrick et transportés miraculeusement directement à la pompe à essence ou à notre réservoir de chauffage. Il n’y a pas de bonne « fée du pétrole », seulement une infrastructure énorme et complexe, et celle-ci est loin d’être « propre » à chaque étape.

Considérons les trois autres aspects destructeurs de l’industrie pétrolière, qui ne devraient jamais être oubliés dans toutes les discussions sur les gaz à effet de serre (CO2, méthane, protoxyde d’azote N2O ainsi que les gaz fluorés).

1. « Exploration »

Les problèmes générés par les combustibles fossiles commencent dès les commandes d’exploration – et leur financement. La « découverte » de gisements peut sembler noble et pionnière, mais il s’agit d’une énorme affaire en soi, dans laquelle les compagnies pétrolières et les banques, mais surtout les gouvernements, investissent des milliards. On estime ainsi que les gouvernements du G20 dépensent 88 milliards de dollars par an pour subventionner l’exploration de gisements pétroliers, dont 37 milliards d’euros pour l’Allemagne. (1) (N.d.T. : le G20 est un groupe des économies mondiales importantes comprenant entre autres le Canada, la France, les États-Unis, et la Chine).

« Investir » est certes le terme approprié pour les compagnies énergétiques et financières, car elles récupéreront un multiple de leurs dépenses sous forme de bénéfices. Mais pour les gouvernements ou les contribuables, « investir dans les combustibles fossiles » signifie plutôt le contraire : les gouvernements donnent aux compagnies l’argent des contribuables qu’ils ne reverront jamais, et ce que les géants des combustibles fossiles « récupèrent » ensuite en bénéfices provient bien sûr directement des poches des petites gens.

L’objectif est de faire grimper le produit national brut et la croissance économique, car c’est la religion déguisée de notre époque.

Après « l’investissement », « l’exploration » est le prochain euphémisme. L’exploration sismique de nouveaux gisements de pétrole et de gaz sous les fonds marins révèle déjà la brutalité et l’impitoyabilité de notre forme d’économie extractiviste :

« Les canons à air comprimé (air guns) et les explosifs produisent des sons à basse fréquence (moins de 100 Hz) qui donnent des impulsions individuelles ou des chocs d’énergie continus pour produire des ondes sismiques, qui pénètrent ensuite profondément dans le fond marin. Les canons à air, qui peuvent atteindre 250 décibels, sont environ mille fois plus bruyants qu’un moteur de bateau et déchirent tout ce qui les entoure. Dans l’Arctique, la recherche sismique de pétrole et de gaz se poursuit non-stop ». (Hageneder 2021, Nur die eine Erde)

Seul le sonar militaire, qui provoque des échouages massifs de baleines et de dauphins, a des effets plus massifs.

Le bruit constant des plates-formes de forage, des navires de ravitaillement et des pétroliers est également une torture pour d’innombrables habitants des mers, dont la plupart ont l’ouïe très fine. Ainsi, les phoques sont parfois assourdis par les voies maritimes bruyantes. De plus, les moustaches des phoques sont des capteurs tactiles qui aident les animaux à « voir », à plonger et à chasser dans l’obscurité. Les moustaches vibrent à des fréquences de 100 à 300 Hz, une bande de fréquence qui est aujourd’hui fortement couverte par le bruit des moteurs des navires et des plateformes pétrolières.

2. Destruction de l’habitat et des existences

Vient ensuite l’euphémisme suivant, “promotion” (le terme anglais extraction est plus honnête). Comme je l’ai déjà dit, il ne s’agit pas d’un petit derrick mignon comme dans la bande dessinée Lucky Luke. La méga-machine de notre économie extractiviste se met en marche comme pour coloniser une planète nouvellement découverte. On laisse d’abord les autorités locales – dans les pays du Sud global [c’est] souvent l’armée et/ou des équipes de “nettoyage” criminelles engagées par le biais d’entreprises fictives – expulser les autochtones et détruire la faune et la flore.

C’est alors que commence la véritable prise de possession. Personne n’a peut-être décrit cela avec plus de force qu’Alex Perry dans son opus littéraire sur le Mozambique (le pays autrefois idyllique de la côte est de l’Afrique, face à Madagascar). La province de Cabo Delgado, au nord du pays, se caractérisait par des centaines de kilomètres de forêt, des plages et des villages de huttes en terre à peine reliés au monde. Puis le vent a tourné :

« Mais en 2010, un groupe de prospecteurs texans a annoncé avoir découvert l’un des plus grands gisements de gaz naturel au monde au large de la côte, et en 2019, le géant français du pétrole et du gaz TotalEnergies et Exxon-Mobil ont présenté des plans visant à dépenser respectivement 20 et 30 milliards de dollars pour le développement du gisement, faisant de Palma le site du plus grand investissement étranger individuel en Afrique. Le projet devait être réalisé en deux phases. Tout d’abord, 16 370 hectares de la péninsule d’Afungi, au sud de Palma, devaient être débarrassés des exploitations agricoles et des villages, puis entourés de deux clôtures parallèles de 3,6 mètres de haut, à l’intérieur desquelles des entrepreneurs devaient construire un port, un aéroport, un réseau routier, une centrale électrique et une usine de traitement de l’eau, ainsi qu’un service d’urgence, une cafétéria, un bar, une salle de sport et des centaines de cabines avec salle de bain privée pour les cadres de Total, disposées en rangées, reliées par des trottoirs couverts et équipées de lampes. Ensuite, d’immenses zones à l’extérieur d’Afungi seraient transformées en une demi-douzaine de gigantesques camps d’ouvriers – des milliers de cabanes de quatre lits, plus des salles de bain communes et des cantines – pour loger 15 000 ouvriers ».

Perry poursuit :

« Dans un endroit où il n’y avait qu’une route asphaltée, une antenne de téléphonie mobile, un marché, quelques cliniques rudimentaires, presque pas d’électricité et une poignée d’auberges pour les routards, cela signifiait construire une ville entièrement nouvelle à partir de zéro ».

Dans tout le pays, les entrepreneurs du bâtiment et des transports et la plupart des voyous voyaient le « projet » comme une poule aux œufs d’or. 50 milliards de dollars pour le « développement » dans un pays pauvre ont déclenché un enfer de concurrence, de corruption et de discorde sociale. Chers lecteurs, ne croyez pas un seul instant que l’ère du colonialisme et de l’esclavage n’ait jamais pris fin.

Perry :

« Mais la malédiction des ressources perdure encore aujourd’hui dans les transactions entre l’industrie extractive et nombre des régimes les plus répressifs et corrompus du monde, dans le cadre desquels les entreprises versent des milliards aux gouvernements ou à des ministres individuels pour exploiter les richesses naturelles d’un pays, mais récompensent les personnes qui vivent là par des emplois peu payés à 200 dollars par mois, voire moins ».

La résistance de la population locale a été reprise par un groupe islamiste militant. Il est intéressant de noter que l’entrée anglaise de Wikipédia sur Cabo Delgado ne mentionne que le terrorisme des « extrémistes islamistes », mais ne dit pas un mot sur l’industrie pétrolière qui s’y trouve. En revanche, la page wiki allemande se contente de féliciter l’industrie pétrolière pour la création de 5.000 emplois à ce jour.

Lisez ici l’article complet de Perry.(2)

3. Contamination

Ce n’est pas seulement avec la combustion, mais déjà avec l' »extraction » de pétrole brut ou de gaz naturel que commence la contamination multiple et grave de la sphère de vie (écosphère) de notre planète. Pourtant, à l’exception des super-catastrophes – comme récemment la Deepwater Horizon de BP dans le golfe du Mexique – qui sont à peu près les seules à faire la une des journaux, on n’entend presque jamais parler de ces catastrophes locales et régionales.

Le nombre d’accidents et de fuites lors de l’extraction, du transport et du traitement des combustibles fossiles est gigantesque. Et pas seulement en Union soviétique, comme les médias occidentaux n’ont cessé de le souligner de manière programmatique pendant la guerre froide, mais aussi dans la mère patrie de la folie du pétrole, les États-Unis.

Selon Statista (N.d.T.: Statista offre des statistiques sur de nombreux sujets), il y a eu en 2020 plus de 43.000 « incidents » sur des oléoducs américains, (3) Reuters parle de 4 milliards de dollars de dommages et de 122 morts (dans cet ordre) sur 11 ans (2010-2021), (4) et le Center for Biological Diversity (Centre pour la diversité biologique) révèle que depuis 1986, aux Etats-Unis, « les accidents de pipeline ont provoqué en moyenne une fuite de 76.000 barils par an, soit plus de 3 millions de gallons. Cela correspond à 200 barils par jour ». (5) (200 barils représentent plus de 32.000 litres).

Il n’est donc pas étonnant que les protestations contre l’oléoduc Keystone XL et le Dakota Access Pipeline se poursuivent avec autant de ténacité depuis des années. Mais attendez, qu’est-ce que je dis ? Les médias allemands ne parlent presque pas des manifestations de Standing Rock (6) (N.d.T. : Standing Rock est une réserve des indigènes aux États-Unis, où beaucoup cherchent à arrêter la construction du Dakota Access Pipeline) ! Il vaut mieux regarder le Guardian ou certains médias américains. (7)

Vidéo : les oléoducs dangereux des États-Unis
Vidéo graphique sur les accidents de pipelines signalés aux États-Unis de 1986 à 2013

Et cela se passe chez nous ! Loin de nous, là où personne ne regarde, c’est encore bien pire, par exemple au Nigeria. L’Institute for Security Studies (Institut d’études de sécurité) résume la situation en ces termes : « Le delta du Niger, dans le sud du Nigeria, est l’un des endroits les plus pollués de la planète. Des décennies de contamination par le pétrole, résultant de plus de 50 ans d’exploitation pétrolière, continuent d’affecter la santé, le bien-être et les moyens de subsistance des communautés locales ». (8) Les données montrent que « sur les près de 6 000 cas de pollution par du pétrole brut confirmés enregistrés dans ces États depuis 2006, 32 % ont eu lieu après 2016 ».

Bien qu’une grande partie de cette situation soit imputable à des groupes militants et au crime organisé, ce chaos civil n’est apparu qu’après que Big Oil ait détruit le tissu social, environnemental et économique de la région. Le temps commence enfin où les entreprises devront rendre des comptes pour les écocides (plus d’informations dans la première partie). Le 29 janvier 2021, la Cour d’appel de La Haye a décidé que la filiale nigériane de Shell avait violé les droits humains et de l’environnement et qu’elle était responsable des conséquences de deux déversements de pétrole au Nigeria. (9)

Un autre exemple de l’enfer est le Koweït. Lorsque l’invasion irakienne a mis le feu à des puits de pétrole, des équipes d’experts ont mis des mois à les éteindre. Le panache de fumée initial s’étendait sur 800 miles. 11 millions de barils de pétrole brut se sont déversés dans le golfe Persique, formant une nappe de pétrole de neuf miles de long. Près de 300 lacs de pétrole se sont formés sur le sol désertique. Et aujourd’hui, 30 ans plus tard, le Koweït ne sait toujours pas qui doit nettoyer les 19 millions de mètres cubes de sable contaminé. (10)

Et même lorsque des substances volatiles se trouvent en toute sécurité et tranquillité dans des raffineries ou des réservoirs et hors des zones de crise, les récipients soi-disant bien scellés ne sont pas étanches et laissent s’échapper d’énormes quantités de méthane, un gaz plus de 80 fois plus nocif pour le climat que le CO2. Le New York Times a publié un reportage photo étonnant à ce sujet. (11)

La radioactivité est un autre sujet. Année après année, l’industrie fossile génère plus de pollution radioactive que l’énergie nucléaire.

Le pétrole, ses produits et ses déchets font partie des principales sources de substances radioactives naturelles qui sont remontées des profondeurs avec eux. La fracturation des roches de schiste souterraines, en particulier, laisse derrière elle un chaos radioactif. (12)

La plupart des forages produisent beaucoup plus de liquide salé toxique, appelé saumure, que de pétrole ou de gaz proprement dit, jusqu’à dix fois plus. Et la saumure est radioactive à des degrés divers. Les travailleurs de l’industrie ne sont souvent pas informés du danger radioactif et souffrent plutôt tôt que tard dans leur vie de cancers ou d’ulcères et de lésions cutanées. (13)

Pour endiguer le raz-de-marée de déchets toxiques, une grande partie de la saumure est injectée dans le sol par des forages d’injection. Le reste est délibérément répandu sur les routes du pays. L’industrie brade la saumure radioactive à des communautés rurales ignorantes, qui utilisent la solution saline comme dégivrant en hiver et pour fixer la poussière sur les routes non goudronnées en été. Elle est même régulièrement épandue sur des routes jouxtant des champs de maïs, des pâturages de vaches ou des érablières. (14)

Parmi les autres déchets radioactifs que l’industrie fossile génère de manière inévitable, on trouve les déchets de forage, l’eau de reflux, les dépôts de tuyaux, les boues, les sédiments et les filtres.

Les produits finis ne sont pas non plus toujours exempts de radioactivité avant et pendant la combustion. Mais les autorités sanitaires ne voient aucun danger pour les consommateurs en raison des faibles niveaux de radiation. Ou bien les valeurs limites sont-elles fixées à un niveau si élevé, comme pour la téléphonie mobile et l’industrie électrique, qu’elles servent davantage l’industrie que la santé des gens ? Car comme nous l’avons dit, la croissance économique est l’objectif auquel tout le reste doit être subordonné.

La partie 5 examine à quel point notre économie extractiviste et les « marchés libres » peuvent devenir impitoyables et comment cela menace désormais la démocratie et même l’avenir de l’humanité.

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Titres de la série « La lutte pour la reconquête de notre planète Terre » (10 parties) :

Voir les articles publiés ICI

Partie 1 : Les stratégies stupéfiantes de l’industrie des combustibles fossiles (1 de 2)

Partie 2 : Les stratégies stupéfiantes de l’industrie des combustibles fossiles (2 de 2)

Partie 3 : Le dangereux leurre du « zéro net d’ici 2050″.

Partie 4 : Pétrole sale : il ne s’agit pas seulement de carbone, bon sang !

Partie 5 : Les géants du fossile, le libre-échange et la guerre

Partie 6 : comment le réseau d’extrême droite (et pas seulement lui) domine le débat sur le climat.

Partie 7 : L’ampleur choquante du réseau d’influence d’extrême droite

Partie 8 : Crise climatique, Corona et théories du complot

Partie 9 : Comment les théories du complot ne servent qu’un seul maître

Partie 10 : Le « Great Reset » (la grande réforme) et le totalitarisme contre la véritable révolution verte

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Sources de la partie 4

1 https://www.heise.de/tp/features/Oel-und-Kohle-Subventionen-ohne-Ende-4879159.html?seite=all
2 https://www.outsideonline.com/outdoor-adventure/exploration-survival/attack-amarula-hotel-palma-mozambique-africa/?utm_source=pocket-newtab-global-en-GB
3 https://www.statista.com/statistics/1271787/us-oil-pipeline-spillage/
4 https://www.reuters.com/business/environment/new-research-reveals-us-gas-pipeline-leaks-have-not-improved-2022-06-23/
5 https://www.biologicaldiversity.org/campaigns/americas_dangerous_pipelines/
6 https://www.google.co.uk/search?as_q=Standing+Rock&as_epq=&as_oq=&as_eq=&as_nlo=&as_nhi=&lr=&cr=&as_qdr=all&as_sitesearch=www.theguardian.com&as_occt=any&safe=images&as_filetype=&tbs=
7 https://www.theguardian.com/us-news/gallery/2016/aug/25/north-dakota-pipeline-protest-pictures
8 https://issafrica.org/iss-today/endless-oil-spills-blacken-ogonilands-prospects
9 https://www.rechtspraak.nl/Organisatie-en-contact/Organisatie/Gerechtshoven/Gerechtshof-Den-Haag/Nieuws/Paginas/Shell-Nigeria-liable-for-oil-spills-in-Nigeria.aspx
10 https://www.theguardian.com/environment/2021/dec/11/the-sound-of-roaring-fires-is-still-in-my-memory-30-years-on-from-kuwaits-oil-blazes
11 https://www.nytimes.com/interactive/2019/12/12/climate/texas-methane-super-emitters.html
12 https://news.bloomberglaw.com/environment-and-energy/legal-gaps-leave-fracking-a-radioactive-mess#:~:text=Oil%20and%20gas%20production%E2%80%94and,and%20gas%20waste%20is%20stored.
13 https://www.rollingstone.com/politics/politics-features/oil-gas-fracking-radioactive-investigation-937389/
14 https://www.rollingstone.com/politics/politics-features/oil-gas-fracking-radioactive-investigation-937389/

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Fred Hageneder est l’auteur du livre « Nur die eine Erde – Globaler Zusammenbruch oder globale Heilung – unsere Wahl » (Il n’y a qu’une Terre – Effondrement mondial or guérison mondiale – c’est à nous de choisir).