Le théologien, psychanalyste et auteur Eugen Drewermann est un défenseur radical de l’humanité, de l’amour et de la paix ; il est également une autorité morale reconnue par de larges cercles en Allemagne. Dans son discours, comme à son habitude émouvant et éloquent, délivré lors du congrès “vivre sans NATO – idées pour la paix “ (Ohne NATO leben – Ideen zum Frieden), il aborde tous les aspects et relie tous les points en un tout.

C’est pourquoi nous publions ici son discours sur le thème « Comment retrouver la paix et comment la préserver ? » avec des sous-titres en anglais et la transcription en français.


TRANSCRIPTION

Comment pouvons-nous retrouver la paix et comment pouvons-nous la préserver ?

Mesdames et Messieurs, chers amis de la paix.

Je suis très reconnaissant de l’invitation à ce déjeuner, mais surtout de l’intérêt que vous portez à une question qui est la plus importante de nos jours :

Comment pouvons-nous retrouver la paix et comment pouvons-nous la préserver ?

24 heures sur 24, nous sommes assourdis, effrayés et entraînés dans une campagne pour une nouvelle ère où l’on nous enseigne que tout ce qui a été tenté depuis 1945 pour nous diriger vers la paix n’a été qu’une seule erreur (NdT. : exemples de cette campagne):

– Egon Bahr et Willy Brandt et la réconciliation Est-Ouest, c’était faux !

– Faire la paix avec moins d’armes, Helmut Kohl, c’était faux !

– “Nous n’avons pas été assez fermes contre la Russie”, telle est maintenant la leçon à adopter.

Et je tiens cette conférence pour dire “Non !” de manière générale à ce programme de changement de direction, car il n’est rien de plus qu’un saut mortel vers le passé. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours entendu dire que les Russes venaient et que nous avions besoins de bombes, de bombes atomiques, que nous avions besoin de l’OTAN, que nous devions être très bien équipés militairement. Mais ce n’est pas ainsi que l’on parviendra à la paix.

La guerre est contraire à la culture de l’humanité

Le 3 avril, la ZDF (N.d.T.: La ZDF – deuxième chaîne de télévision allemande (Zweites Deutsches Fernsehen) est une institution indépendante à but non-lucratif) a diffusé en fin de soirée l’image d’une Ukrainienne qui avait perdu son fils à Boutcha, une femme en larmes et pleine d’amertume. Le garçon avait 27 ans quand il a été abattu alors qu’il voulait se rendre à son lieu de travail, à environ 500 mètres. Il est maintenant allongé dans la chambre de cette femme. Elle a étendu un tapis sur lui. Et elle crie désespérément : « Qu’ils aillent tous où va mon garçon, sous la terre ! » On ne peut que trop bien comprendre la détresse, la tristesse, la colère, l’impuissance de cette femme.

Mais que fait [suite à ces images] une politique qui utilise le désespoir et la souffrance des gens pour prolonger toujours plus une guerre insensée en livrant toujours plus d’armes ? Et comment un parti qui se dit chrétien en arrive-t-il à pousser le gouvernement à livrer enfin des armes lourdes en Ukraine, à mener une guerre d’usure contre la Russie, à “ruiner la Russie”, pour reprendre les mots de Mme Baerbock ?

Tout cela ne sert pas la compassion pour ceux qui souffrent. Seule la souffrance s’universalisera si cette guerre se poursuit. Il y aura alors d’innombrables images de ce genre. Elles ne diminuent pas ! C’est justement au nom de cette Ukrainienne endeuillée que nous devons demander que l’on cesse de s’armer, et que l’on entame des négociations de paix. La sympathie pour l’Ukraine ne doit pas servir à armer Zelensky pour une longue guerre sous le parrainage des membres de l’OTAN. Il doit être possible de s’entendre et de faire la paix. Ce ne sont pas seulement les victimes de la guerre qui sont à plaindre passivement, en tant que proches des morts. Ce sont aussi les soldats eux-mêmes.

Le 21 juin 1941, nous, les Allemands, avons attaqué l’Union soviétique avec 3 millions de soldats de la Grande armée allemande et nous avons dit au revoir avec 27 millions de morts. Environ 30 millions, c’était l’objectif prévu par les nazis afin de dégarnir tout le corridor en vue de stratégies démographiques germaniques. Apparemment, tout cela est comme oublié.

Mais le fils d’un soldat de l’époque m’a encore parlé ces jours-ci de ce que cela fait à des jeunes de 20 ou 25 ans : « Pendant quarante ans, mon père n’a pas dit un mot de sa vie, mais ensuite, sur son lit de mort, il m’a confié un secret sur comment était la guerre. Il avait été évacué de Stalingrad par l’un des derniers avions, amputé des deux jambes. Son récit : Dans chaque endroit où nous avancions, il n’y avait plus personne. Là, tout à coup, une porte s’ouvre, et un vieil homme en sort, tenant un petit enfant par la main. Mon camarade sort son fusil, et je lui crie : ‘Non !’ Mais il tire. Mon père n’a jamais cessé de pleurer ce jour-là. Quarante ans plus tard, le traumatisme d’avoir assisté à un meurtre restait là. »

Nous, les humains, nous ne sommes pas faits pour devenir des soldats. Si nous voyions ce que l’on nous ordonne de faire, nous ne le ferions pas. Harold Nash a participé en tant que pilote de bombardier de la Royal Air Force à l’attaque menée par le maréchal Harris en juillet 1943 dans le cadre de l’’opération Gomorrhe’ contre la ville hanséatique de Hambourg. En une seule nuit à Hammerbrook, plus de 40 000 personnes sont mortes, privées d’oxygène dans leurs bunkers par les bombes incendiaires de l’état-major.

Harold Nash décrit ainsi son impression : « c’était en dessous de nous comme un ruban de velours noir bordé de perles. Mais nous savions que ce que nous provoquions là en bas était pire que l’enfer de Dante. Mais nous ne voyions que des incendies, nous ne voyions pas les gens. Sinon, nous n’aurions pas pu faire cela. »

En un mot, ce que nous appelons la guerre, ce que nous appelons l’armée, c’est la subversion de tout ce que la culture signifie. Erich-Maria Remarque a pu décrire cela exactement 12 ans après ce qui a été appelé la première guerre mondiale dans son livre « Rien de nouveau à l’Ouest » :

Si cela – il entendait par là les tirs d’artillerie, les attaques à la baïonnette, les grenades, les gaz toxiques, les chenilles de chars, le typhus -, si cela a été possible, alors tout ce que nous avons appelé culture, de Platon à Schopenhauer, a été en vain.

L’armée est le contre-monde du monde civil. Tout ce qui vous est interdit de faire : mentir, tuer, piller, voler, assassiner, est pratiqué dans la guerre en tant qu’une stratégie ordonnée et est imposé à des garçons et même des filles de 18 ans tout à fait normaux et normales.

Et l’armée allemande ici à Berlin, fait de la publicité avec l’inscription sur les omnibus “fais ce qui compte vraiment” !

C’était le ‘body-counting’ (compter les cadavres) tous les jours en 1970 pendant la guerre du Vietnam sous le général Westmoreland. Quelle unité avait fait tomber combien de corps numérotables ? Il y avait des primes pour cela. Tuer efficacement parce que ça compte. Quel degré d’inhumanité faut-il atteindre pour accepter cette propagande ? Elle roule dans les rues de Berlin et mérite toute forme de contestation.

Remarque pouvait aussi dire comment on arrive à devenir soldat :

Six semaines de cours de caserne ont suffi pour que nous rampions dans la boue devant un ancien postier, uniquement parce qu’il porte les bonnes épaulettes, et pour que nous tuions tous ceux qu’il nous ordonne de tuer. Nous sommes devenus des bêtes, des assassins. Si ton propre père venait de l’autre côté, tu le déchirerais avec ta grenade. C’est ce qu’on a fait de nous.

Vous pouvez observer jusqu’à aujourd’hui comment cela se passe dans chaque manuel de chaque cour de caserne de chaque État du monde : l’âme est retirée du corps et le corps devient une simple marionnette. « Les yeux droit devant ! Pivotez à gauche ! Marche ! » Tout ceci est si insensé que le but de cet entraînement n’en est que plus évident : les candidats ne doivent pas penser. Ils doivent cesser d’avoir une conscience personnelle. Ils doivent cesser d’être des sujets responsables de leurs propres sentiments et décisions. Ce que leur a dit leur mère, ce que leur a dit leur père, leur professeur, leur pasteur, ce que leur ont dit les livres ne compte plus. Ce qui compte désormais, c’est ce que le sergent instructeur, le singe hurleur commande en arrière-plan, et uniquement cela. Le bien et le mal ne sont plus des catégories valables. Les candidats ne sont pas responsables des ordres eux-mêmes, mais seulement de leur exécution.

Même les Américains ont compris que c’était des principes inhumains lors des procès pour crimes de guerre de 1947. Les supérieurs nazis ont été accusés, et ils ont tous répondu :

Nous avons fait ce que font tous les soldats. Les ordres sont les ordres.

À l’époque, l’accusateur américain pouvait dire en substance : C’est pourtant là votre véritable crime. Vous avez revêtu l’uniforme et cessé d’être des êtres humains. Vous avez enfoncé le casque d’acier sur votre tête et avez cessé de penser. Vous avez attaché le baudrier sur votre ventre et c’était écrit dessus “Dieu avec nous”. Et vous n’avez pas compris à quel point vous blasphémiez Dieu lorsque vous croyiez ce que les nazis et le Führer, à la place de Dieu, imposaient à votre conscience. L’abandon de la personnalité est le véritable crime, la condition préalable à tout le reste.

Mais alors, nous aurions besoin d’êtres humains qui tiennent bon et ne se laissent pas transformer par les ordres. C’est là le véritable courage nécessaire pour avoir la paix dans ce monde : dire “non” en assumant sa responsabilité personnelle.

Hermann Hesse, lorsque la République fédérale d’Allemagne de l’Ouest s’armait en 1955, a pu répondre à l’un de ses lecteurs qui lui demandait ce que signifiait son roman “Demian” par l’exemple suivant : « Il est possible qu’ils t’enrôlent et te disent ‘prends le fusil ! Vise ! Appuie sur la gâchette !’ et tu le fais. Ensuite les journaux diront que tu es un soldat loyal et courageux. Ensuite, l’aumônier militaire te bénira peut-être pour avoir obéi aux ordres. Le monde civil sera d’accord avec toi pour dire que tu l’as défendu. Mais il est également possible qu’une petite voix s’élève en toi : ’tu ne tueras pas’. Alors tu prends le fusil et tu le brises sur tes genoux. Tu les as alors tous contre toi, la presse, les pasteurs, l’opinion publique. Tu es alors un anticonformiste, un fantaisiste, un pacifiste. Mais tu as dit “non” pour dire « oui » à toi-même. »

C’est le véritable combat auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, plus que jamais. Il n’est pas possible de rester humain et de se laisser entraîner à devenir soldat. Les deux ne vont pas ensemble !

Pas moins qu’Albert Einstein, dans les années 1920, l’avait déjà dit. Ce n’est qu’en éliminant l’armée que nous pourrons, sans cette société parallèle, ne pas toujours retomber dans l’âge de la pierre, dans une tuerie inférieure à ce que nous appelons la raison historique. Il ne peut y avoir civilisation qu’à la condition que nous disions “non” une fois pour toutes à la détermination à la guerre, préformée dans la politique, entraînée dans les cours des casernes, industrialisée dans l’armement.

Sortir de la spirale de la peur

Bien sûr, on nous dira que c’est un programme utopique, que l’on ne peut pas le suivre car nous serons alors sans défense. Nous devons alors avoir peur. Et c’est justement pour cela – par peur – que nous avons l’armée. Toute l’histoire humaine au cours des six – ou dix mille dernières années peut être déterminée par ce paramètre. Depuis les associations organisées jusqu’aux structures étatiques et aux alliances, tous ont peur d’un agresseur potentiel.

Et comment nos États y répondent-ils ?

Pas en surmontant la peur. Bien au contraire ! En faisant encore plus peur à chaque agresseur potentiel ; c’est ainsi que nous, qui avons peur, répondons. En d’autres termes : Nous avons certes déjà des armes meurtrières abominables, mais peut-être que les Russes, ou les Chinois, n’importe qui, ont des armes pires. Nous ne le savons pas. Mais parce que cela pourrait être le cas, nous devons certainement inventer des armes qui sont encore pires que celles de l’adversaire ne le seront jamais. Le programme : calmer la peur en répandant la peur. Et le moyen pour y parvenir : systématiser et installer des instruments de meurtre toujours plus odieux, une spirale sans fin.

Ce que nous avons vécu pendant la guerre froide s’est même appelé la paix par dissuasion mutuelle, l’équilibre des puissances (‘balance of power’).

Et qu’est-ce qui ressort de cette logique de la peur ?

Le 6 août 1945, le groupe de bombardiers comprenant Enola Gay (N.d.T.: Enola Gay était le bombardier utilisé pour larguer une bombe atomique sur Hiroshima) a décollé des îles Mariannes avec le major Tibbets à bord. Avec l’aide des bulletins météorologiques, le groupe de bombardiers a été dirigé vers Hiroshima. Et à 8h15, avec une seule bombe, plus de 100 000 personnes sont mortes en quelques secondes. À cette époque, le monde retenait son souffle.

Karl Barth, un théologien suisse, a déclaré : « Nous ne devons plus jamais parler de la guerre. Il ne peut plus y avoir de guerre. Elle est l’injustice par excellence. Hiroshima est la fin de ce qui n’a jamais été appelé guerre. »

Ce que l’on ne soupçonnait pas, c’est que 14 jours plus tard, les Américains envoyaient leurs cameramen dans les décombres d’Hiroshima pour tout enregistrer. Pas pour documenter l’horreur et la rendre éternellement impossible, non ; pour découvrir à quelle distance l’onde de choc, l’onde de radiation, l’onde de chaleur avaient irradié et détruit les gens, afin de faire mieux, plus efficacement, la prochaine fois. Et cela a continué ainsi jusqu’en 1952. Une bombe à fission à l’uranium a sa limite physique lors de l’émission des neutrons, une masse critique. On ne peut pas en stocker plus ensemble. Donc il faut aller chercher l’énergie solaire, la fusion de l’hydrogène en hélium, amener ce mécanisme du ciel sur la terre ; la bombe à hydrogène, elle est physiquement sans limite. Quand nous l’aurons, nous aurons la pire des armes, nous serons alors supérieurs à la Russie soviétique, donc nous devons l’avoir. Et ça a continué comme ça. Lors de l’essai de la bombe à hydrogène, on a dû amener 40 000 vertébrés pour savoir exactement ce qui se passait : Quand les tympans éclatent-ils, quand la peau est-elle brûlée, à quelle génération des malformations apparaissent-elles à cause de modifications génétiques dues au rayonnement radioactif ? C’est pour pouvoir le faire, et non pour l’empêcher, qu’on l’a testé.

C’est ainsi que la peur de l’autre pousse à des idées paranoïaques toujours plus délirantes d’armement militaire. Et cela ne crée pas de sécurité, c’est la menace, créée par l’être humain, de l’humanité entière, et par personne d’autre. Nous devons donc sortir de cette spirale et apprendre la chose la plus simple et la plus importante : la paix ne vient pas de la force des armes, de la supériorité de l’armement. Le Sermon sur la montagne a parfaitement raison, dans les mots de Jésus : Dans ce monde j’ose appeler heureux, les hommes qui ont le courage de rester sans défense. Eux seuls préparent la paix (Mt 5, 5-9).

Le désarmement au lieu de l’armement !

Pas seulement moins d’armes, mais plus d’armes du tout !

Emmanuel Kant, il y a plus de 200 ans, pouvait l’imaginer. Quand un État s’arme, il fait peur à l’État voisin, qui s’arme à son tour. Et il y a une escalade en spirale de la violence. À la fin, les dépenses d’armement sont si élevées qu’il faut faire la guerre pour que cela soit rentable. Montesquieu pouvait déjà dire, face à la politique d’armements des Prussiens, que nous avons désormais plus d’armes que de nourriture. Nous avons désormais plus d’armes que de nourriture. Nous avons aujourd’hui 60 millions de réfugiés, des réfugiés internes rien qu’en Afrique. Mais nous devons déjà promettre 100 milliards pour l’armement dans un avenir proche, pour les deux prochaines années. Avez-vous déjà entendu dire que nous aurions eu aussi ne serait-ce que deux milliards de dollars pour les réfugiés, que nous aurions eu un milliard de dollars pour les personnes réfugiées sur l’île de Lesbos ou l’île de Samos depuis cinq ans, chaque hiver, sans qu’on y prête attention ? Nous n’avons pas d’argent pour cela. Mais pour l’armement, toujours.

Comment briser le cercle vicieux de la peur ?

Tout simplement en arrêtant d’avoir peur et de nous laisser faire.

Le problème se situe également au niveau du mouvement pacifiste. Il a toujours gagné en popularité quand nous arguons que nous sommes nous-mêmes menacés. Le déploiement des Pershing 2 a déjà été évoqué dans le discours prononcé avant le mien. À l’époque, à Bonn, l’affluence était énorme. En 1991 également, lors de la première guerre du Golfe, des milliers de personnes étaient présentes sur les places de marché, car on avait peur. La marine américaine avait plus de 400 bombes atomiques dans le golfe Persique. Qu’en est-il de l’approvisionnement en énergie ? Des scénarios catastrophes. La peur devrait être un motif de paix. Mais ce que nous vivons en est un tout autre. C’est tout d’abord un motif d’armement et de préparation à la guerre.

Et puis, après l’effondrement de l’Union soviétique, on s’est trouvé un nouvel ennemi pour l’OTAN, l’islamisme. À l’époque, cela ne posait aucun problème que Poutine déclenche la deuxième guerre de Tchétchénie de manière totalement insensée. C’était une action de la campagne antiterroriste entreprise en commun. C’était un crime, pas moins que l’invasion de l’Ukraine. Mais cela a été accepté parce que nous faisions la même chose.

Quand allons-nous sortir du cycle de la peur ?

C’est là que le Mahatma Gandhi a sans aucun doute raison. La paix ne vient pas de la motivation de la peur, au contraire elle vient uniquement de la force de sa propre personne. Par la fidélité à soi-même, par le courage d’avoir sa propre conscience. En indien : Satyagraha (s’accrocher obstinément à la vérité), « pense toi-même » aurait dit Kant, « reste toi-même » a dit Gandhi. La résistance à la volonté de faire la guerre et à l’armement pour la guerre consiste en fait seulement à ne plus se laisser intimider. Et ce serait la campagne de ce midi : nous devrions expliquer à ceux qui nous gouvernent : Nous ne vous laisserons plus nous effrayer avec des scénarios d’horreur sans cesse renouvelés comme “les Russes arrivent !”, comme “les Chinois arrivent !”. Que vous veniez, c’est déjà assez grave. Et maintenant nous vous faisons peur à vous là-haut, parce que nous ne voulons plus qu’on nous fasse peur. Nous voulons éliminer une fois pour toutes le cycle de la mort de l’escalade permanente, qui peut tuer encore plus efficacement, mieux et de manière plus complète. Ceux qui nous représentent ont le devoir de s’asseoir ensemble et de négocier leurs objectifs et leurs intérêts avec tolérance.

Si nous voulons surmonter la peur, c’est un peu comme si vous regardiez votre propre chien dans les yeux. Votre voisine vous a dit qu’il mordait, mais vous l’aimez bien et vous savez qu’il a simplement peur, c’est pourquoi il peut mordre. Vous devez le calmer, mais pas le cravacher. Nous savons ça pour les quadrupèdes. Avec les êtres humains, il semble que nous n’ayons pas besoin de faire la même chose. Regardons dans les yeux de celui que nous déclarons être notre ennemi. C’est précisément de nous qu’il a peur, parce que nous avons peur de lui. Et ce cercle vicieux doit prendre fin.

Il y a eu une splendide occasion en 1973, lorsque Helmut Schmidt a parlé avec Brejnev du déploiement des Pershing 2. Et Brejnev a dit : Cela nous fait peur. Et Schmidt a répondu : Vos missiles nous font peur. Quelle occasion merveilleuse de dire : Nous arrêtons cela. Personne ne doit avoir peur de l’autre, c’est fini. Au lieu de cela, Schmidt a imposé le déploiement des Pershing 2 et a considéré jusqu’à la fin que cela faisait partie de sa politique de réussite, non pas militaire, mais économique : on avait brisé la Russie avec les armements. C’est ce que nous voyons en arrière-plan. Si nous n’avions affaire qu’au réflexe de la peur, nous serions dans une situation psychologiquement compréhensible et généralement humaine. Mais ce à quoi nous assistons, c’est l’abus du réflexe de peur par une politique ciblée qui utilise la peur pour imposer ses propres stratégies de pouvoir. Et c’est là que nous touchons au problème qui doit être abordé aujourd’hui : sortir de l’OTAN.

L’OTAN défend la puissance des États-Unis, mais pas la paix

Depuis sa création en 1949, presque en même temps que la fondation de la République fédérale d’Allemagne de l’Ouest, nous avons une alliance militaire dont l’objectif stratégique a en fait été défini déjà en 1945.

À l’époque, Winston Churchill a pu déclarer qu’ils avaient abattu la mauvaise truie : Adolf Hitler. La guerre devait en fait être poursuivie immédiatement, contre Staline, contre Moscou. Et les Allemands sont les meilleurs soldats pour cela. Ils étaient déjà à 40 kilomètres de Moscou. Si nous les gagnons, et les laissons marcher, la Russie, affaiblie après 27 millions de morts, sera définitivement finie. C’est notre chance. C’est avec un tel programme que la République fédérale a été fondée, comme glacis de déploiement contre l’Union soviétique.

Et l’adhésion à l’OTAN en 1955 s’inscrivait parfaitement dans ce schéma. Ce que peu d’entre vous savent, c’est qu’une guerre secrète a été menée en toute illégalité. Il s’agissait d’empêcher à tout prix une prise de pouvoir par les partis communistes en Italie, en Grèce ou ailleurs, en mettant en scène des guerres civiles, une surveillance et des assassinats ciblés. Même le président du parti social-démocrate d’Allemagne SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands) figurait sur la liste des menaces pesant sur les objectifs impériaux américains. S’il était arrivé au pouvoir, on aurait pu craindre pour sa vie. L’armée secrète Gladio faisait dans la clandestinité ce que l’OTAN faisait de toute façon officiellement.

En 1952, sous Adenauer, nous étions déjà là, en train de signer le traité de la Communauté européenne de défense. Sept ans après le désastre de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands devaient être déjà de nouveau là, parce que les Américains le voulaient. À l’époque, les Français ne le voulaient pas, pas de nouveau des Allemands en uniforme à l’est du Rhin. Trois ans plus tard, nous avions ce que nous avons conservé jusqu’à aujourd’hui. Nous devons être armés contre la Russie.

En 2001, nous nous sommes étonnés que l’on puisse défendre la liberté de l’Allemagne dans l’Hindou Kouch. J’avais onze ans lorsque j’ai entendu de la bouche de Konrad Adenauer que nous allions défendre la liberté de l’Allemagne en Corée. Aucune de ces phrases n’a perdu de son actualité, ni même de son absurdité. Cette attitude a été amplifiée, élevée au rang d’habitude par la répétition de ce qui est faux. Et ce que vous avez sous la forme de l’OTAN n’est pas seulement une spirale sans fin d’armement, mais aussi de propagande pour l’imposition du pouvoir impérialiste.

Qui menace qui, tout simplement ?

La politique américaine s’appuie sur plus de 750 stations militaires à travers le monde.

Si vous comptez largement, la Russie en a plus de 30. Le budget militaire des Américains s’élève à 750 milliards de dollars. Celui des Russes s’élève à peine à un dixième de cela. L’Amérique à elle seule dépense plus que les neuf pays suivants dans la série des pays qui s’équipent militairement, la Chine, la Russie, l’Allemagne et la France ensemble. Et le programme est aussi obsolète qu’il peut l’être.

En 1989, ce sont précisément les Russes qui ont proposé pour la troisième fois, cette fois par l’entremise de Gorbatchev, de démilitariser pour que la paix règne enfin. De l’Oural à l’Atlantique, plus d’armes ; à la place, la conversion du savoir, de l’argent, de l’industrie, de l’effort pour des objectifs qui pourraient humainement soulager la misère sur cette planète. C’était sur la table. On avait promis à Gorbatchev que l’OTAN ne s’étendrait pas d’un centimètre vers l’Est. On ment aujourd’hui en disant que cela n’a pas été le cas, mais c’est écrit. Genscher (N.d.T.: Un ancien ministre des Affaires étrangères en Allemagne) s’est demandé si les nouveaux États fédéraux pouvaient être utilisés à des fins militaires et a promis que non. Nous aurions pu avoir la paix si seulement nous avions pu la vouloir. Mais en 1990, les instituts politiques (‘think tanks’) américains réfléchissaient déjà à la manière de proclamer un 21e siècle américain. L’Union soviétique s’est effondrée, et nous devons à présent conquérir le vide laissé dans le pouvoir pour nous-mêmes.

C’est le programme de tout ce qui a suivi. Une guerre après l’autre au Proche-Orient. Depuis 2001, les États-Unis, et non les Russes, ont bombardé sept États islamiques. Mais on voulait s’approprier tout ce que la Russie ne défendrait pas activement. Et c’est là où nous en sommes aujourd’hui. L’Afghanistan vient d’échouer, mais le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, le flanc sud. Les pays baltes de toute façon. Et maintenant, en plus, deux nouveaux États, plus de 1000 km de frontières avec la Suède et la Finlande : Nous pouvons placer des missiles juste là. Imaginez-vous ce qui se serait passé si la Russie avait tenté de provoquer une deuxième crise à Cuba ou d’installer des bases militaires contre les États-Unis au Venezuela, au Nicaragua, en Bolivie ; nous aurions exactement la même crise que celle de 1962 à Cuba. Le Commandement aérien stratégique était alors déjà dans les airs avec des bombes atomiques prêtes à l’attaque. L’Amérique d’abord ! Elle ne se laisse pas menacer, nous sommes forts, dira M. Stoltenberg en tant que chef de l’OTAN. Et nous ne reculerons pas d’un centimètre. Nous préférons avancer plusieurs centaines de kilomètres contre la Russie, mais ce ne serait pas une menace ; ce serait un malentendu de croire qu’il s’agit seulement d’une extension de puissance, c’est plutôt la réponse à la tentative de Poutine de restaurer l’empire soviétique.

Nous devons nous défendre contre ces récits officiels. Nous ne sommes pas menacés par la Russie. On nous fait croire à un danger qui n’a d’autre but que la géopolitique stratégique des États-Unis et l’extension de leur puissance. Le fait que les choses soient décrites différemment ne les empêche pas d’être ce qu’elles sont.

Les Verts ont aujourd’hui un argument qui va au-delà de la peur, de la volonté insolente de puissance et de la revendication de l’impérialisme : Le monde est à nous et à personne d’autre.

Pour quelle raison ? Parce que nous sommes américains, parce que nous sommes ‘les bons’, parce que nous sommes ‘les premiers’ et parce que nous les européens, devons participer.

La guerre que mène Poutine peut être qualifiée de crime. C’est ce qu’elle est. Mais on pourrait aussi dire ce qui est devenu une formule en France : Elle est pire qu’un crime. Elle est une erreur ! Car la Russie subit maintenant tout ce qu’elle voulait éviter : Des missiles en nombre incalculable, tout près de la frontière. L’approvisionnement militaire de l’Ukraine est en cours. Qu’elle devienne ou non un membre de l’OTAN, le fait est établi depuis longtemps. Tout ce qui devait être évité est maintenant là, l’ensemble de l’Union européenne UE, homme contre homme, les talons serrés les uns contre les autres. L’allégeance aux États-Unis, – cela ne pouvait pas mieux tomber. ”Nous l’attrapons aux noix !” “We get him at the nuts!” dirait-on en américain. Nous y sommes parvenus. D’ailleurs, le langage grossier des militaires est typique. Tout ce qui était autrefois synonyme d’amour et de tendresse doit être perverti pour qu’on puisse être soldat.

Mais il y a une chose concernant la morale qu’on apprend en même temps, le deuxième niveau de mensonge : la soi-disant responsabilité. Par compassion pour les êtres humains, nous devons refuser la guerre. Nous devons surmonter la peur qui nous y mène par un esprit de communauté, dans le respect de la peur de l’autre, que nous cultivons en premier lieu en tant qu’adversaire.

C’est ce que nous venons de dire. Mais il y a une chose que l’on va nous dire maintenant : Nous devons, par responsabilité, lancer des interventions humanitaires et maintenir des troupes d’intervention militaires prêtes à intervenir dans le monde entier.

Vingt ans en Afghanistan n’ont pas changé ces idées, bien au contraire. Au Mali, nous sommes toujours présents aux côtés des Français, et nous pouvons continuer à énumérer les exemples.

‘Responsabilité internationale’

On ne le dira pas assez fort : nous, l’un des pays les plus riches du monde, avons une responsabilité envers le monde, certes, mais il faut alors voir comment elle est perçue. Nous laissons les gens qui ne savent plus où aller se noyer en Méditerranée, nous laissons Frontex (N.d.T.: Agence européenne des frontières et des garde-côtes) s’organiser militairement pour les renvoyer dans des camps de concentration en Libye, nous leur coupons les voies de fuite parce qu’ils ne sont qu’une nuisance et qu’ils coûtent de l’argent. Les réfugiés ukrainiens sont aujourd’hui les bienvenus pour des raisons politiques. Dans 20 ans, ils maudiront encore la Russie et détesteront Poutine. C’est politiquement correct. Les personnes qui demandent simplement un endroit pour vivre en tant qu’êtres humains, ne sont pas les bienvenues et doivent être tenues à l’écart. Nous serions alors responsables de plus de 50 millions de personnes qui meurent de faim chaque année. En Afrique de l’Est, une nouvelle sécheresse menace maintenant.

Quelle est notre responsabilité dans ce domaine ?

Elle est telle que la Bourse alimentaire de Chicago (Chicago Food Exchange) spécule sur la faim ; tout le monde peut apprendre cela en économie d’entreprise. Moins un produit est mis sur le marché, plus il est cher quand il est nécessaire. Une sécheresse en Afrique de l’Est signifie moins de nourriture en Afrique de l’Est. Donc les prix vont augmenter, et celui qui est un vrai ‘faiseur d’argent’ (‘money maker’) doit maintenant saisir l’opportunité sinon il perd ses chances. Comment peut-on faire de l’argent de la mort de millions d’affamés ? C’est le capitalisme tel que nous le pratiquons. La responsabilité telle qu’on nous la prêche. Masquer la vraie misère que nous devrions résoudre et inventer des peurs virtuelles qui sont totalement superflues. 100 milliards pour l’armement, promis en un clin d’œil, l’armement de la Bundeswehr (les forces armées de la République fédérale d’Allemagne), pleinement engagée depuis peu, c’est ainsi que nous devons aborder le futur.

En réalité, nous privons l’humanité de futur en l’emprisonnant dans des tirades absurdes sur le pouvoir. C’est pourquoi nous disons en toute responsabilité : non à l’armement, non à l’armée, et refusons le service militaire.

[Applaudissements]

La perversion de la morale

Et puis, en fait, c’est encore plus grave. On pourrait penser que la morale serait un instrument permettant d’empêcher l’inhumanité. Ce n’est pas le cas lorsque le mot ‘guerre’ est prononcé. Vous verrez que la morale est utilisée déjà en avance comme une arme. Vous lisez le journal. Avec qui sommes-nous en guerre maintenant ? Avec Poutine. Et il est :

Un assassin, dit Monsieur Biden,

Un criminel, dirons-nous tous,

Un démon, dira le journal Bild,

Un diable, le mal absolu, que nous devons, pour des raisons morales, combattre et détruire absolument, par tous les moyens.

Cela aussi, nous l’avons vécu ici depuis 1945. Aucune guerre n’a été menée par l’Occident sauf contre Hitler. Ho Chi Minh – Hitler, Saddam Hussein – Hitler, Kadhafi – Hitler, Milosevic – Hitler ; nous avons toujours combattu le mal absolu par-dessus tout pour des raisons morales. L’idée est tellement fausse que vous trouverez en 1520, sous la plume d’Érasme de Rotterdam, la description en quelques phrases du dévoilement de cette auto-hypnose de l’humanité.

Il y a exactement un demi-millénaire, Érasme demandait : Quand il y a une guerre, qui parmi les combattants va donc déclarer que sa cause n’est pas la bonne ? Personne ! Comme on ne peut pas être d’accord, à la table de négociations, sur le bien et le mal, le juste et le faux, on se pousse à la folie, en déclarant que le champ de bataille est le lieu d’une justice divine, du destin. Et alors, le meurtrier le plus efficace, parce qu’il a vaincu, s’arrogera le droit d’affirmer qu’il a toujours eu raison. En réalité, il n’aura fait que prouver qu’il est plus inhumain que celui qu’il a vaincu. Car la victoire implique l’utilisation de moyens de destruction les plus terribles.

Et cela, vous devez vraiment l’apprendre maintenant. Avant chaque guerre, des mensonges et des déclarations de propagande vous amènent à haïr l’adversaire potentiel. “Il a toujours été mauvais ; c’était toujours la faute des Russes”. En réalité, cela ne l’a jamais été de tout le XXe siècle, mais cela devait l’être parce que nous voulions avoir du pouvoir sur son couloir. Disons-le encore plus précisément.

Brzezinski (N.d.T.: Ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis), pouvait se targuer, en tant que maître à penser de la politique étrangère américaine, d’expliquer ce que nous devions craindre: Non pas les Russes, mais que l’Europe occidentale et la Russie s’unissent pour former un espace économique allant de Lisbonne à Vladivostok. L’Eurasie en tant qu’espace économique fermé, ce serait la fin de l’illusion américaine de puissance mondiale. C’est ce que nous devons craindre. C’est pourquoi le Nordstream 2 ne doit pas être construit, c’est pourquoi nous devons débarquer à grands frais du gaz liquide issu de la ‘fracturation’ (‘fracking’) dans des ports spéciaux qui seront encore construits pour que l’Amérique s’impose.

Mais tout cela est agrémenté de raisons morales : Ceux qui sont là-bas sont méchants. C’est comme ça que ça doit être : Quand vous devez tuer des gens, ce n’est plus des gens que vous avez le droit de tuer, mais vous avez affaire à de la vermine, des agents de la peste, des poux, des diables, peu importe. Et ce qui est terrible, c’est que des notions qui appartiennent à la morale et qui, justement pour cette raison, impliquent que tous les êtres humains parce qu’ils sont des êtres humains, les divisent en différents camps : ‘les bons ici’ et ‘les méchants là-bas’. Et il va de soi que nous sommes toujours les bons, et bien sûr, ceux qui sont de l’autre côté des frontières sont les méchants absolus. Cette méthode à elle seule modifie tout ce que nous pourrions appeler l’humanité.

Phil Zimbardo, un psychologue américain, a écrit deux livres à ce sujet : “L’expérience de la prison de Stanford”, et “L’effet Lucifer” sur Abu Ghraib. Il voulait simplement décrire ce qui se passe lorsqu’un groupe de personnes se présente comme ‘les bons’ et s’attribue la tâche de combattre le groupe opposé comme ‘les méchants’.

Nous venons de voir avec l’armement, que nous devons nous armer d’une manière toujours plus dangereuse, plus brutale, plus terrible. Nous devons à présent tirer la même conclusion sur le plan moral. Nous, qui sommes ‘les bons’, en quelque sorte l’archange Michel dans sa lutte contre le diable, nous allons nous-mêmes, de cette manière, absorber ‘le mal’ que nous voulons combattre, dans notre propre âme et dans nos propres pensées. Nous devons être plus méchants que tous les méchants imaginables. Nous voulons envoyer le méchant en enfer, mais nous faisons du monde entier, et en premier lieu de nous-mêmes, le domaine du diable. Cette division de la morale corrompt même les personnes bien intentionnées, qui peuvent ou même doivent faire les pires choses. Nous devons briser cette spirale à un moment ou un autre. Et une fois de plus, le Sermon sur la montagne aurait parfaitement raison : Ne luttez pas contre le mal, est-il écrit. (Chapitre 5 de Matthieu, verset 39).

C’est précisément pour ces raisons que quand vous combattez le mal, Isaac Newton a raison :

La pression engendre une contre-pression. Le mal que vous combattez s’insinue en vous. Dans votre âme, il n’améliore rien. Le ‘choc’ de deux pressions se produit, s’élève au carré, s’amplifie toujours plus. La lutte contre le mal n’est donc pas du tout possible.

Mais alors, comment ?

Il y a un instant, je disais que nous pourrions regarder dans les yeux de votre chien méchant, ou plutôt de votre adversaire supposé dangereux, et vous intéresser à sa peur. Vous êtes alors sur le point de faire la seule chose à faire du point de vue moral ; vous cherchez à comprendre pourquoi l’autre agit ainsi. Si vous ne voulez pas lire le Sermon sur la montagne, vous pouvez aussi l’entendre de la bouche du Bouddha 500 ans plus tôt : bien sûr, il y a le bien et le mal, mais les deux ont leurs causes.

Nous ne pouvons alors pas éviter de donner raison au pape lorsqu’il dit que la guerre en Ukraine a des raisons. Des raisons qui nous sont propres. Pourquoi, dans notre société, les gens deviennent-ils méchants ? Pas parce que cela leur vient à l’esprit ou parce que cela les amuse. En 2001, vous pouviez encore voir Poutine au Bundestag allemand (le parlement fédéral allemand), où il a fait un discours en allemand, et où les députés de l’époque lui ont fait une ovation debout (‘standing ovation’). C’était en 2001.

En 2005, vous avez vu Schröder, (ancien chancelier allemand), dont on ne peut même plus prononcer le nom parce qu’il est un ami de Poutine, debout sur les marches de l’université de Königsberg, à Kaliningrad, en face du monument Kant de Marion von Dönhof ; à environ 400 mètres des abris qui ont été transformés en musée en souvenir de l’époque où Königsberg était encore une forteresse qui devait résister aux assauts de l’Armée rouge. Là, les ordres sont échangés en russe et en allemand. Certaines scènes sont jouées.

La sagesse d’Emmanuel Kant, les pensées sur la paix perpétuelle confrontées à la folie perpétuelle des abris – Nous devons nous battre ! Putin et Schröder ensemble pour inviter à une paix européenne.

Elle ne devait pas voir le jour. Lorsqu’un an plus tard à Munich, lors de la conférence de M. Ischinger sur le réarmement, Poutine a plus ou moins déclaré qu’une guerre froide menaçait si nous continuions ainsi, les gazettes allemandes ont pu écrire : Poutine : guerre froide ! Il voulait l’éviter ! Nous la voulions, oui bien sûr, par l’extension permanente de l’OTAN. Elle avait seize États en 1989, elle en a trente aujourd’hui, trente-deux après-demain, la Moldavie et la Géorgie sont déjà dans la ligne de mire. Cela doit continuer ainsi. Pas de réconciliation ! Profiter de la faiblesse de l’autre ! Gagner en puissance ! S’imposer stratégiquement par tous les moyens !

La guerre au Proche-Orient a fait à elle seule plus de deux millions de morts. Avez-vous entendu dire que nous avions commis un crime ?

Si Assange enregistre les images que Chelsea Manning a transmises sur une attaque d’hélicoptère contre des civils à Bagdad, si l’on montre avec quel jargon on tire sur des gens, sans remords, sans scrupules, et que cela se retrouve sur l’Internet, le crime n’est pas le crime des GI’s, mais le fait qu’il soit communiqué sur Internet. Pour cela, Assange devrait être emprisonné pendant 175 ans, doit être poursuivi depuis dix ans, doit être poussé à faire de fausses déclarations. Peut-il, le cas échéant, rester à Londres uniquement parce qu’il est tellement malade qu’il ne pourrait pas être transféré aux États-Unis, et non parce que nous, les Européens, avons dit un jour qu’il devrait être possible de révéler les crimes militaires pour qu’ils cessent ?

Le mensonge doit cesser !

[Applaudissements]

Ce que nous voyons, c’est que la réaction morale la plus simple face à l’armée criminelle doit être réprimée par le secret, et c’est l’histoire de l’armée en général. Vous ne devez jamais savoir ce qui est fait et planifié. Vous êtes les citoyens qui doivent se sentir protégés par un État fort qui ne veut que le bien. Encore une fois : Emmanuel Kant pouvait dire que la morale de la politique est très simple : agis en public de telle sorte que tu puisses déclarer publiquement ton intention. Tous les mensonges, la diplomatie secrète, l’espionnage, les armes que l’adversaire ne doit pas connaître, mais qui doivent le dissuader, prendraient fin instantanément.

Et la morale s’accompagnerait d’une autre chose : Nous ne devrions plus nous laisser convaincre que la séparation du bien et du mal est juridiquement et éthiquement inéluctable. Si quelqu’un fait vraiment quelque chose qui, selon l’évaluation morale, doit être qualifié de mal, nous n’avons pas le devoir de le combattre, mais de voir à partir de quels contextes, avec quelles intentions, dans quelles conditions l’autre a été acculé au point de penser qu’il devait agir ainsi. Et ces circonstances dont nous sommes nous-mêmes en partie responsables, nous devons les retirer.

Qu’en est-il de l’Ukraine ?

Jusqu’au dernier jour, la guerre n’aurait pas été inévitable si l’on avait accepté ce que la Russie demandait : la neutralité militaire et politique de l’Ukraine, enfin la paix dans le Donbas, et l’appartenance de la Crimée à la Russie.

Au lieu de cela, le Royaume-Uni a eu besoin de saper précisément l’amorce d’une telle négociation possible et de renforcer ensuite le dos de Zelensky avec toujours plus de promesses. Il doit tenir bon, c’est lui le plus fort, il doit se déchaîner contre les Russes.

Je ne veux pas donner plus de commentaires historiques et culturels sur la politique qui se cache derrière, mais je me permets de rappeler que Kiev a été une fois, vers 900, le lieu d’origine de l’orthodoxie russe, et que la culture russe y a ses racines. Que l’Ukraine a fait partie de la Russie depuis plus longtemps que les États-Unis d’Amérique n’ont existé. Il est de notoriété publique que les Ukrainiens n’ont pas été exactement heureux sous le règne des tsars, et encore moins sous Staline. Aussi, les Russes ont commis des erreurs gigantesques. Le grenier à blé, l’Ukraine, avec des millions de personnes mortes de faim sous Staline dans les années 1930, c’est toute une série de crimes que nous ne pouvons pas ignorer, et qui peuvent confirmer et expliquer la haine de certains Ukrainiens envers la Russie. Nous ne pouvons pas oublier non plus que lorsque les nazis ont envahi le pays, des régions entières de l’Ukraine ont accueilli les Allemands comme des libérateurs de Staline. Et aujourd’hui, dans le gouvernement de Kiev, il y a encore un certain nombre de gens qui pensent de cette manière, qui sont partisans de Bandera.

Impérialisme et capitalisme

Nous devrions comprendre tout cela et y répondre par le pacifisme, mais pas par l’armement – pas en renforçant le dos d’un État contre l’ennemi. La réconciliation devrait être un objectif, mais nous devrions alors cesser de pratiquer une politique de puissance impériale, et nous devrions alors comprendre que l’impérialisme n’est pas seulement un geste de puissance politique, mais aussi, d’une certaine manière, une nécessité capitaliste. Un système économique comme le nôtre ne peut pas vouloir la paix. Il insiste sur la croyance que le mieux est l’ennemi du bien, c’est -à dire que nous devons toujours plus vite, en nous faisant concurrence, nous débarrasser de l’autre. Plus vite, plus grand, plus loin, plus riche, plus rentable, c’est la guerre dans l’espace économique. Et il ne doit pas y avoir de survivants, seulement des vainqueurs. ‘Le gagnant prend tout’ (’The winner takes it all’). Et le deuxième est le pire des perdants ; s’il avait pu courir un peu plus vite, il aurait gagné. Dommage, dommage !

Nous ne pouvons accepter ce monde de compétition permanente même si on nous l’enseigne déjà à l’école, déjà au jardin d’enfants, en nous encourageant à comparer nos performances. Ce qui n’est pas encouragé avec cette méthode, c’est la simple humanité, le développement de la compassion, de la sensibilité, de l’empathie, l’engagement des sentiments promis les uns aux autres, la signification des promesses qui promeuvent la paix. Nous ne pouvons que rejeter une politique qui nie systématiquement tout cela, une presse permanente qui voudrait chaque jour écrire le contraire dans notre âme, car ainsi, ce qui est humain est consciemment distordu.

Prouvez-le simplement avec un exemple. Prenez la bataille de Verdun en 1916. Des centaines de milliers de morts ! Et que disent les journaux ? Comme nos soldats gardent courageusement leur position sous le feu ennemi, comme ils ripostent et infligent de terribles traumatismes et blessures, un hymne à une victoire obtenue grâce à une orgie d’horreur. Jamais – je l’affirme – aucun journal n’a écrit la vérité sur ce qu’est un champ de bataille. Tucholsky le pouvait. Il a appelé la guerre de 1914-1918 ‘la grande boucherie’. Pire que l’abattage des cochons, c’est l’abattage des hommes ; mais c’est bien pour cela que nous l’appelons une bataille, que nous appelons cela un champ de bataille. Et aucun journal ne nous montre la réalité. À la fin, il faut effacer les sentiments de culpabilité du reste de l’humanité avec des trophées, des défilés, des confettis et de nouveaux accompagnements médiatiques.

En 1991, lors de la première guerre d’Irak, Bush l’aîné et une cinquantaine d’États ont envahi un pays du tiers-monde laissant derrière eux – on peut l’estimer – environ 700 000 morts : il a fallu six mois aux États-Unis, dans le pays de Dieu (‘in God’s own country’) pour célébrer la victoire après une guerre de six semaines, avec des défilés entre Los Angeles et New York City. Finalement, après le Vietnam, l’Amérique avait vaincu et montré au monde, après l’effondrement de l’empire soviétique, qui était le maître du monde. Il fallait s’en réjouir, et cela a continué ainsi.

La grande chance de la non-violence

Ou 2001, 9-11 (nine eleven). Un seul a dit la vérité à l’époque. J’ai pu la répéter le même jour, sur la chaîne Freies Berlin (Berlin libre), en discutant avec mon ami Michael Longard : l’Amérique doit se garder de réagir par la violence. Si elle comprenait cela, la paix serait proche. Deux jours plus tard, dans le sud de l’Italie, j’ai entendu, lors d’une conversation, le dalaï-lama répondre à une journaliste américaine assez horrifiée qui lui demandait ce qui s’était passé à 9-11 Nine Eleven.

“C’est une grande chance pour la non-violence”, a répondu le dalaï-lama, une grande chance pour la non-violence.

Pardon, Monsieur ? Une grande chance !

Imaginez qu’en 2001, l’Amérique se soit demandé : pourquoi nous détestent-ils ? Quelles sont leurs raisons ? La politique coloniale pendant des siècles, en dévastant toute la ceinture culturelle du Moyen-Orient, en créant une dépendance, en traçant des frontières, en exploitant. Il y a cent raisons pour lesquelles ils ne nous apprécient pas. Nous devons nous pencher sur cette question. Il n’y a qu’une chose que nous ne pouvons pas faire : répondre à la haine par des attaques militaires organisées, dans lesquelles nous faisons du monde entier un champ de bataille invisible, mais très concret.

Et puis : des assassinats par drones ! Encore des secrets ! Le gouvernement allemand ne doit pas savoir que pendant ce temps plus de 10 000 meurtres par drones autorisés par Barack Obama, lauréat du prix Nobel de la paix, ont été orchestrés uniquement via Ramstein. (N.d.T.: Ramstein est une base américaine en Allemagne). Il a aussi déclaré, lors de sa visite en Allemagne, qu’aucun missile ne partait du sol allemand. C’est le ‘double discours’ (double-speak’) habituel. Ils sont dirigés, les missiles, depuis le sol allemand. Mais ils ne doivent pas le savoir, pas Mme Merkel, pas M. Steinmeier. Si c’était le cas, nous devrions refuser l’Amérique et dire que nous cessons d’être votre colonie. Nous aurions dû le faire en 1949, maintenant c’est fini.

[Applaudissements]

Et nous sommes définitivement fatigués d’être vos fantassins dans vos jeux de pouvoir. Maintenant les Européens doivent attaquer la Russie, pour que vous puissiez encercler et attaquer la Chine dans le Pacifique en appliquant une politique d’isolement ; Aukus – l’Australie, la Grande-Bretagne (UK), les États-Unis plus le Japon, Taïwan, peut-être aussi l’Inde, une ceinture complètement nouée autour de la Chine, le prochain État que nous devons démoniser et terroriser. Nous pourrions apprendre par le biais de la route de la soie ce que signifie l’économie : l’un donne à l’autre ce qu’il n’a pas, et reçoit donc ce qu’il n’a pas. La paix serait le commerce.

[Applaudissements]

Et cela de Lisbonne à Vladivostok, nous aurions pu l’avoir !

Mais alors nous devrions dire non à la politique impériale des États-Unis, à l’OTAN !

Sortons de l’OTAN !

Avec elle la paix n’est pas possible parce pour elle il ne doit pas y avoir de paix.

[Applaudissements]

Aussi, la paix ne doit pas exister, parce que nous croyons que nous pouvons nous permettre de faire la guerre grâce à notre supériorité en matière d’armement, grâce à notre supériorité militaire, parce que nous sommes les plus forts. Nous sommes déjà ‘numéro un’ (‘number one’), et maintenant nous devons montrer que nous sommes et que nous restons un 21e siècle américain.

Nous devrions répondre par ce que nous avons appris en Europe sur l’humanité, sur la bonté, grâce à nos philosophes, grâce au Nouveau Testament, grâce à la tradition culturelle qui nous apprend en Europe qu’une guerre ne crée que du malheur. Pendant 30 ans, de 1618 à 1648 nous avons vu comment on peut dévaster toute l’Europe uniquement avec des jeux de pouvoir, sous prétexte de religion, de légalité absolue.

Nous avons appris cela, et vous auriez pu l’apprendre en 1863 lors de votre guerre civile. Nous pourrions nous tendre la main au-dessus de l’Atlantique pour faire la paix. Mais si vous voulez continuer à faire ce que vous avez fait jusqu’à présent, nous ne le ferons plus avec vous et nous disons :

Sortons de l’OTAN !

Responsabilité pour le monde !

Non à l’armement !

Et

Oui à une humanité universelle ! Je conclus avec plaisir avec une phrase du Mahatma Gandhi. Nous réfléchissons constamment à ce qu’il faut faire pour sauver la paix, pour préserver la paix. C’est très simple : Il n’y a pas de chemin vers la paix. La paix elle-même est le chemin.

Et celui qui ne commence pas par-là ne peut pas y arriver. Ensuite, vous avez tout le programme du Nouveau Testament : désarmer unilatéralement, c’est ce que Jésus, cinq jours avant qu’on ne le mette en croix, montre à l’humanité – lors de son entrée à Jérusalem. Il cite une parole du prophète Zacharie : « Si quelqu’un qui pourrait changer le monde au nom de Dieu venait vraiment, sa première mesure serait de briser les arcs, de brûler les chars de guerre ». (Zach 9,9 ; Mc 11,2.)

C’est le programme de Jésus. Et puis Paul a tout à fait raison quand il dit, 1ère épître aux Corinthiens, si vous voulez le lire, chapitre 2 verset 8 : les dirigeants de ce monde appellent la nature de Dieu, sa bonté, purement et simplement folie. Et c’est pour cela qu’ils ont tué Jésus.

Nous devons dire que ce que ceux hauts placés appellent folie en référence à la bonté de Dieu, ne fait que montrer la paranoïa dans laquelle eux-mêmes existent. Et nous nous évadons une fois pour toutes de l’asile de fous de cette politique.

Nous décidons d’être libres.

Et nous arrivons à ce que Wolfgang Borchert pouvait dire en 1947 à Bâle, sur son lit d’hôpital, comme son héritage à l’humanité.

Homme à l’établi !’

Quand ils reviendront et te diront de fabriquer des tubes de canon et des grenades au lieu d’ustensiles de cuisine et de tuyaux d’eau – homme à l’établi, dis NON !

Homme au laboratoire, quand ils reviendront et te diront d’inventer la nouvelle mort contre l’ancienne vie – homme au laboratoire, dis NON !

Et mère en Allemagne, mère en Ukraine : Quand ils reviendront et te diront, tu dois donner naissance à des enfants : Des garçons pour le front, des filles pour les hôpitaux – Mère en Allemagne, Mère en Ukraine, dis NON !

Et pasteur en chaire ! Quand ils reviendront et te diront tu dois bénir les armes et proclamer la guerre comme le jugement de Dieu – pasteur en chaire – dis NON !

Car si vous ne dites pas NON, cela continuera toujours ainsi et cela sera toujours bien pire.

Je vous remercie vivement de votre attention.

[Applaudissements]

 

Traduction de l’allemand, Evelyn Tischer