La Monnaie complémentaire ou Monnaie d’échange Argentine (MIA : Moneda de Intercambio Argentina) sera présentée comme un mécanisme de paiement créé par le Mouvement National des entreprises récupérées (Movimiento Nacional de Empresas Recuperadas) pour le secteur autogéré, et ceux qui veulent y adhérer. Devise sur les billets : « La coopération surpasse la concurrence ». Eduardo Murúa explique l’antécédent suisse en vigueur et d’autres projets face à la crise : la substitution des importations et une loi pour consolider les coopératives sans patron (en raison de son mécanisme de fonctionnement horizontal).

Par Sergio Ciancaglini pour lavaca

Le peso argentin actuel a 30 ans. Il est né le 1er janvier 1992 comme équivalent à 10.000 australes et à un dollar, lorsque des gens qui ont fait et défait trop de choses étaient au pouvoir.

Aujourd’hui, avec un peso argentin on peut acheter deux élastiques alors que l’inflation progresse ; ou un tiers d’un sachet de sucre à diluer dans 1,33 grammes de café ; cela suffit aussi, cash, pour deux allumettes ; 0,7 grammes de rôti ; 0,2 grammes de dentifrice ; 0,8 grammes de gâteau végétalien ; 3,4 centimètres de papier toilette ; 6,25 millilitres de lait (120 gouttes) si ce qu’ils vendent dans les supermarchés c’est du lait ; la même quantité d’eau en bouteille ; 1,5 grammes de mate ; 3 grammes de pain ; 1,2 millimètres de cigarette ; 1,30 % d’un croissant. Il s’agit d’un marché moléculaire, d’une monnaie subatomique destinée à la nano-consommation, et on ne sait pas si les choses seraient meilleures ou pires autrement, mais ça vaut toujours la peine d’être vigilant. Au moment de la publication de cet article, il est possible que les proportions détaillées ici soient devenues des microparticules encore plus imperceptibles.

« La monnaie est sans valeur. Alors nous avons dit : quand ils nous ont pris les usines, nous les avons récupérées. Ils nous ont pris la monnaie ? Nous allons la récupérer. Faisons notre propre monnaie ».

C’est ainsi que Vasco Murúa le raconte (son prénom, presque introuvable parmi ceux qui le connaissent, est Eduardo). Il est le fondateur du Mouvement national des entreprises récupérées (MNER) et tout ce que cette organisation a réalisé face au désespoir de pouvoir sortir du chômage, l’intelligence et l’entêtement, ont conduit le gouvernement actuel à nommer Murúa au ministère du développement social en tant que directeur des politiques d’inclusion économique, dédié en pratique au secteur des entreprises sans patron (en raison de son mécanisme de fonctionnement horizontal). Elles sont plus de 400 et le lancement de Renacer (Registre national des entreprises récupérées) confirmera qu’elles impliquent quelque 18 000 personnes, démontrant qu’il est possible de travailler avec une autre logique de production et de relations.

Au-delà de son rôle de fonctionnaire, il décrit l’État comme colonialiste, ou comme « stupide, idiot et mauvais » pour avoir fait des choses comme subventionner les entreprises via l’ATP (NdT. Programme d’Aide au Travail et à la Production (ATP), par lequel l’État paie une partie des salaires du secteur privé) pendant la pandémie, avec la moitié des salaires, même les plus élevés, « alors que notre secteur a reçu des plans de renforcement du travail qui représentaient la moitié du salaire minimum ». Ce soutien était important (tout est important pour les coopératives de travail), mais en même temps c’était perçu presque comme une aumône, et Murúa s’est interrogé : « Ils ne nous voient pas ni ne nous écoutent, je sens qu’il y a une sous-estimation par rapport à nos camarades ».

Depuis la fin du siècle dernier, le Mouvement national des entreprises récupérées MNER est l’un des groupes qui a rassemblé les expériences des travailleurs constitués en coopératives de travail ayant repris les entreprises dans lesquelles ils travaillaient, face à la faillite, à la liquidation et/ou à la fraude perpétrées par les patrons eux-mêmes. Le fil conducteur du mouvement, son fil de sécurité, est une trilogie d’actions : Occuper, Résister et Produire.

Et cette nouveauté sous forme de billets de banque, qui, si tout va bien, sera présentée autour du 25 mai prochain, comporte trois autres mots : Monnaie complémentaire ou monnaie d’échange Argentine (MIA : Moneda de Intercambio Argentina)

« Si vous achetez de la coca-cola, l’entreprise coca-cola se développe. Si vous achetez l’autogestion, l’autogestion se développe ». Susy Shock, artiste transgenre.

Femmes au travail

« Nous étions en train d’étudier la question depuis des années, le besoin d’avoir une monnaie d’échange au sein de l’économie populaire », explique Murúa ».

L’idée a des implications symboliques et aussi politiques : « Le Fonds monétaire international (FMI) contrôle l’économie, il ne permet même pas d’émettre de l’argent, et dans cette discussion sur l’émission se trouve l’un des obstacles à la croissance. Si l’État capitaliste ne facilite pas l’émission, la production et la consommation du peuple, alors que le peuple émette lui-même. Nous le proposons à partir du secteur humble que sont les entreprises récupérées, mais c’est une idée que nous laissons ouverte, nous ne voulons pas l’hégémoniser. C’est une façon de suggérer qu’il existe d’autres façons de construire d’autres marchés ».

Les billets de banque sont disponibles en deux dénominations. Le 500 MIA (monnaie complémentaire) – équivalent à 500 pesos, du moins pour l’instant – qui est bleuté, avec l’image d’une personne soudant des pièces métalliques. Il porte au revers une carte de l’Argentine entourée de mains jointes sous une phrase : « La coopération surmonte la concurrence ». Deux mots sont ajoutés au logo Mouvement national des entreprises récupérées MNER : la dénomination « Monnaie MIA » et « Bien commun ».

Le billet de 1 000 MIA présente des caractéristiques similaires, mais se distingue par sa couleur verte. Au recto, il montre trois femmes travaillant avec des masques. Elles viennent de la section d’emballage de la coopérative Mielcitas Argentinas de La Matanza, – récupérée durant la période obscure de Macri – dans laquelle 66 des 88 personnes qui ont repris la production sont des femmes sans patron : le billet est une reconnaissance imprimée et exprimée envers celles qui ont réussi à s’imposer face à la destruction du travail.

Comment ça fonctionne ?

L’expérience est déjà en cours avec un plan pilote entre certaines coopératives comme Farmacoop (anciennement Roux Ocefa, le premier laboratoire récupéré au monde), et Recoop, un distributeur en gros de produits provenant d’entreprises récupérées, principalement des produits alimentaires (yerba mate, huile, fromages, bonbons, pâtisseries, saucisses, parmi beaucoup d’autres offres) et aussi des produits d’hygiène (alcool, masques, crèmes), ou des produits de petit et gros électro-ménager, cumulant plus de 350 produits.

Bruno Di Mauro, de Farmacoop, explique : « Nous avons distribué 1 000 MIA, pour commencer, à chacun des 45 membres de la coopérative qui peuvent s’approvisionner auprès de Recoop, et dans un réseau d’une cinquantaine de commerces de quartier qui ne cesse de s’étendre. L’avantage est que chez Recoop, ils peuvent acheter au prix de gros. Avec les MIA qu’elle reçoit, Recoop effectue des achats auprès de Farmacoop. Le mécanisme devient donc plus fluide et il y a une incitation à acheter sur le marché coopératif lui-même. Et quand vous voyez qu’un fromage ou tout autre produit fabriqué par les coopératives est meilleur que ce qu’on vous vend à l’extérieur, tout commence à changer ». Autre idée : « Fidéliser les fournisseurs qui achètent des produits aux entreprises récupérées pour qu’ils rejoignent la dynamique. Nous ne voulons pas que cela reste un simple échange entre coopératives, mais que cela aille au-delà des entreprises récupérées afin que les commerces ou les entreprises achètent à Recoop avec MIA ».

Bruno décrit un avantage possible de cette idée : « En période de pénurie de monnaie, nous ne serions pas si affectés, nous pourrions nous financer avec ce système. Nous parlons de la monnaie, qui est le symbole suprême du capitalisme en tant que forme d’échange. Mais le MIA peut renforcer le concept d’économie circulaire au sein de l’économie populaire, pour commencer à s’approprier davantage de mécanismes qui nous permettent l’autonomie et l’indépendance. Si on est pris dans une période comme celle du Macrisme, on n’a pas un peso, on est payé en 90 jours et on ne peut pas se permettre ce décalage. Avoir sa propre monnaie permet de se financer, de continuer à consommer et de faire tourner la roue ».

Murúa : « L’offre de produits va augmenter de plus en plus, même de la part d’entreprises privées, avec deux objectifs : stimuler la demande des entreprises et réduire le coût de la vie pour nos collègues ». Le système fonctionnera au départ comme une augmentation des retraits (revenus des membres des coopératives). « Je ne l’ai pas vu comme une augmentation. Je disais : à celui qui gagne 50, il faut donner 45 et 5 en MIA, c’est déjà un avantage car avec le MIA il a plus de pouvoir d’achat. Dans tous les cas, il faudra y aller doucement pour ne pas avoir de désagréments, car ce n’est pas courant, on ne l’a jamais fait avant. Mais nous sommes très confiants ».

Murúa dit que le cas qui l’a le plus encouragé à penser à la nouvelle monnaie est né en Suisse, avec l’expérience du Wir, une monnaie qui fonctionne depuis 1934 à travers la Wirtschaftsring-Genossenschaft (Coopérative du cercle économique), qui travaille avec les petites et moyennes entreprises et a également créé la Wir Bank. Wir signifie « nous » en allemand. Elle compte 50 000 membres, réalise 17 % des affaires de la Suisse, a un chiffre d’affaires annuel de 1,5 milliard d’euros et les échanges dans cette monnaie représentent 1 à 2 % du PIB du pays. « Je n’invente rien », dit Murúa en riant, « mais le Wir montre jusqu’où peut aller une proposition bien fondée ».

Le doute : Nombreux sont ceux qui pensent que le monde du travail n’a pas à se mêler de « sciences économiques », et encore moins à créer une monnaie, mais il en a toujours été ainsi avec les entreprises récupérées. Il semblait absurde que des travailleuses et des travailleurs n’ayant aucune connaissance en gestion, en marketing, en administration, en leadership, puissent reprendre des entreprises mortes, les ranimer comme avec un défibrillateur d’idées et d’actions, les faire fonctionner et que, malgré les effondrements de ces dernières années, elles soient là, debout et créent des emplois. Là où les hommes d’affaires et les gouvernements de tous bords ont échoué, ces expériences ont triomphé.

Dans le même temps, l’univers est plein d’économistes de prétendues « écoles », orthodoxes ou hétérodoxes, pro-gouvernementaux, d’opposition ou réformistes, faisant leurs affaires par le biais du panel télévisuel, de la consultance et/ou occupant des ministères et des postes de pouvoir. En tant que pontifes de l’actualité, et/ou « célébrités », ils n’ont été que légèrement menacés par les infectiologues pendant la quarantaine. Mais la réalité économique continue d’être absorbée par l’incertitude et la déliquescence que chacun perçoit dans un monde de plus en plus inégal, concentré et en voie d’autodestruction possible (environnementale, climatique, sociale), presque comme la seule idée de « développement ».

Peut-être le MIA symbolise-t-il d’autres voies (la coopération plutôt que la concurrence) pour une proposition modeste mais à fois transformatrice : rendre la vie quotidienne plus supportable.

Acte lors de la déclaration de la Loi pour la Récupération des Unités Productives : expropriation, compensation des crédits et transfert aux coopératives autogérées. « Une loi qui ne fait de mal à personne ». Photo : Lina Etchesuri

La prochaine étape

Murúa considère que tout ce projet est légitime « mais nous l’étudions de près car nous savons que nous serons attaqués, comme toujours. Nous sommes habitués à transformer la légitimité en légalité. Nous voulons que les gens puissent travailler, produire et consommer, ce qui générera également plus de travail et plus d’organisation ».

Regard sur le présent : « Nous sommes dans un état de fragmentation et de démobilisation face au pouvoir international et local. Quand ils voient les gens très en colère, ils donnent quelque petit sou, une prime, un plan, pour tenir un peu plus longtemps. Si on ne sort pas de cette logique, on ne s’en sortira pas. Nous n’avons pas la domination industrielle, ni financière, ni alimentaire. Depuis la dictature, c’est un Etat que nous ne pouvions changer, qui admet ce que veut le pouvoir mondial, que ce soit les nord-américains ou les chinois : que nous vivions de soja et de vaches, avec un revenu extraordinaire généré par notre peuple et notre terre, et qui part à la poubelle avec les exportations et la fuite des capitaux ».

Et comment se sent-on lorsqu’on fait partie de ce même État ? « Nous sommes ici comme un produit de la faiblesse de mon organisation et de toute la fragmentation du peuple. S’il y avait une lutte dans la rue, nous ne participerions pas à l’État. Malheureusement, le peu que nous avons pu faire pour les entreprises récupérées est déjà plus que ce que les gouvernements précédents ont fait en 22 ans ».

Concernant les mouvements sociaux : « Ce qu’ils disent dans plusieurs cas, c’est que sortir pour exiger, pour se confronter, ne nous mènerait pas à une amélioration de la vie des gens, mais plutôt à plus de chaos vis-à-vis des grandes structures internationales. Comme pour dire : Hé, on n’y arrivera pas, on n’est pas en mesure de gérer ce qui se passe ».

Je suis convaincu que nous devons continuer à descendre dans la rue et à parler de politique main dans la main avec l’État. Même pendant la pandémie, il fallait le faire. Si nous l’avions fait, moi y compris, le gouvernement aurait pu négocier de meilleures conditions avec le FMI. Diagnostic : « Nous savions que nous nous dirigions une fois de plus vers un divorce total entre le peuple et la classe politique. Lorsque nous avons essayé de réunir des dirigeants syndicaux, sociaux et politiques, cela s’est mal passé. Dans le bon sens du terme, on pourrait dire « il n’y a pas de coïncidences ». Dans le mauvais sens du terme, ce serait : « Je suis à l’aise, je ne fais pas de compromis, je négocie et je fais semblant d’être distrait ». Comme cela s’est produit avec tant de dirigeants et de députés qui sont restés muets entre 2015 et 2019, et par la suite avec la pandémie. La droite a donc appris et elle est en train de récupérer une partie du mécontentement social que nous, les organisations populaires, avons accumulé. La droite dit des bêtises, mais concentre cette colère sur la classe politique et l’Etat. »

Et face à ça ? « Nous essayons de discuter de nouvelles formes de travail et disons, tout comme nous avons récupéré les usines, nous pouvons montrer qu’avec l’autogestion, la planification de l’État et les connaissances des universités, nous pouvons mener à bien un processus de substitution des importations et devenir ce que nous avons été, un pays souverain, avec une sérieuse récupération des emplois. Et nous pourrions économiser en deux ans 50% des dollars qui vont aux importations de Chine ou d’ailleurs. L’État sait ce qui est importé. Si nous étudions comment ce produit est fabriqué, nous pouvons créer des entreprises autogérées grâce au fait que la technologie devient de moins en moins chère. Nous avons déjà réalisé des études : en 14 mois, cet investissement en machines est rentabilisé. Et nous pouvons être compétitifs sur les prix car nous ne sommes pas des hommes d’affaires qui veulent des rentes ou des plus-values, mais ce que nous cherchons, c’est à générer des emplois. Cela changerait totalement le pays ».

Murúa a une crainte : « Depuis la dictature jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pu disposer d’un leadership qui ne fasse autant d’erreurs. Mais si l’année prochaine, le peuple fait les mêmes erreurs qu’en 2015, je pense que ce sera une catastrophe ».

Tout en constatant que peu de choses se mobilisent, si ce n’est la colère et la dispersion, le MNER avance non seulement avec la nouvelle monnaie et le débat sur la substitution des importations, mais aussi avec une loi pour la récupération des unités productives qui met fin à l’insécurité juridique des entreprises récupérées actuelles et futures. L’événement principal a eu lieu à la coopérative huilière de La Matanza au début du mois de mai, en présence du président Fernández. Le projet prévoit l’expropriation des entreprises en faillite ou liquidées et leur transfert aux coopératives.

Murúa : « C’est une loi qui ne nuit à personne, car nous allons compenser les créances que l’État a en faillite, et les créances des travailleuses et des travailleurs. Et nous allons garder l’entreprise pour produire aussi longtemps que la coopérative existera. Tous les espaces que nous n’utilisons pas pour la production, comme toujours, seront utilisés pour créer des écoles techniques, des lycées populaires et de la culture ». Les entreprises récupérées continuent d’être des usines de produits, de services, de nouveaux modes d’organisation et de production, d’idées et même de monnaies. À Occuper, Résister et Produire, s’ajoute un autre concept hautement philosophique : la créativité. « Nous avons appris que si nous ne créons pas, alors nous sommes vraiment dans le pétrin ».

 

Source : https://lavaca.org/mu170/moneda-de-cambio-dinero-para-una-nueva-logica-economica/

 

Traduit de l’espagnol par Ginette Baudelet