Par Amy Goodman & Denis Moynihan

Facebook est une entreprise à l’envergure internationale dont la valeur marchande dépasse les 1 000 milliards de dollars. Ses plateformes permettent à des personnes du monde entier de rester connectées avec leur famille et leurs amis, de partager des photos et de « liker » les publications des autres. Mais derrière cette façade bienveillante et inoffensive se cache un vaste réseau d’informations dont profite Facebook en encourageant la discorde, la violence et la traite des êtres humains. De nombreux jeunes, en particulier les jeunes filles et les adolescents, se sentent mal dans leur peau et, dans certains cas, souffrent de dépression et ont des pensées suicidaires à cause de ses réseaux. Et Facebook le sait. Une fuite sans précédent de documents internes de l’entreprise est à l’origine de la publication dans le Wall Street Journal d’une série d’articles aux révélations explosives. La personne qui a publié les documents et ainsi dénoncé Facebook, Frances Haugen, a fait sa première apparition publique le dimanche 3 octobre pour défendre sa cause dans l’émission « 60 minutes » de CBS, puis a témoigné devant un sous-comité de la Commission du Commerce du Sénat américain le mardi 5 octobre.

« J’ai observé à maintes reprises chez Facebook qu’il y avait un conflit d’intérêts entre ce qui était bon pour leurs profits et ce qui était bon pour la sécurité des utilisateurs », a déclaré M. Haugen. « Et Facebook a toujours résolu ces conflits de manière à en profiter lui-même. Il en résulte davantage de divisions, de maux, de mensonges, de menaces et de combats. Cette dangereuse conversation en ligne débouche sur une violence réelle qui blesse les gens et peut même entraîner la mort ».

Facebook compterait environ trois milliards d’utilisateurs dans le monde, et possède également les réseaux sociaux Instagram et WhatsApp, qui comptent à eux deux trois milliards d’utilisateurs supplémentaires. Le réseau social Instagram, populaire auprès des adolescents, encourage ses utilisateurs à publier des selfies et des vidéos. Le nombre de followers, le nombre de « j’aime » et de « j’aime moins », ainsi que le nombre de fois qu’un message est partagé, pèsent lourdement et souvent négativement sur le psychisme de beaucoup de ces jeunes utilisateurs.

L’échange suivant entre Haugen et le journaliste Scott Pelley dans « 60 Minutes » n’illustre que trop bien ce problème.

Scott Pelley commente : « Selon une étude, 13,5 % des adolescentes interrogées ont déclaré qu’Instagram causerait une hausse des pensées suicidaires ; et 17 % des personnes interrogées ont déclaré qu’Instagram aggraverait les troubles alimentaires ».

Frances Haugen répond : « Ce qui est extrêmement regrettable, c’est que les propres recherches de Facebook démontrent que les jeunes femmes qui commencent à suivre les contenus liés aux troubles alimentaires sont de plus en plus déprimées, et que cela les incite à utiliser l’application encore plus fréquemment. C’est un cercle de rétroaction qui fait qu’elles détestent toujours plus leur corps. L’étude interne de Facebook conclut qu’Instagram est non seulement dangereux pour les adolescentes, mais également qu’il leur fait du mal – c’est bien pire que d’autres réseaux sociaux ».

Parmi les documents qui ont fuité et que le Wall Street Journal a obtenus, figure une diapositive d’une présentation interne de 2019 de Facebook/Instagram intitulée « Analyse approfondie de la santé mentale des adolescents ». Les chercheurs de l’entreprise y admettent que cette plateforme aggrave « les problèmes d’image corporelle chez une adolescente sur trois ». Le fonctionnement de ce cercle est ensuite présenté avec les détails suivants :

« Les adolescentes ont compris comment Instagram nuit à leur santé mentale :

– pression pour se conformer aux stéréotypes sociaux

– pression de l’argent et de l’image physique des influenceurs

– besoin de se sentir exister : nombre de vues, de « likes » et de « followers »

– conflits avec les amis, harcèlement et discours de haine

– sur-sexualisation des filles

– publicités inappropriées ciblant des groupes vulnérables ».

La manière dont Facebook cible les adolescents a été comparée aux actions des grands fabricants de tabac, qui ont dissimulé pendant des décennies les propriétés nocives et addictives des cigarettes tout en ciblant des fumeurs de plus en plus jeunes.

La toile destructrice des contenus toxiques poussés par Facebook et Instagram va bien plus loin. Comme le révèlent les documents divulgués, Facebook sait depuis des années que ses plateformes sont utilisées par des organisations criminelles. Les cartels de la drogue mexicains ont utilisé le réseau social pour recruter des jeunes et les transformer en tueurs, ainsi que pour publier des vidéos célébrant leurs actes violents.

Les organisations de traite des êtres humains utilisent également Facebook pour recruter des employés de maison pour des emplois au Moyen-Orient. Ils confisquent les passeports de ces personnes souvent originaires d’Afrique, et vendent ensuite leurs contrats de travail. Ces travailleurs sont souvent soumis à des conditions proches de l’esclavage. Certains sont même enchaînés pour qu’ils ne puissent pas s’échapper.

Dans les zones de conflit, Facebook a joué un rôle essentiel en attisant les flammes de la haine raciale et ethnique, encourageant la violence, ce qui a contribué aux massacres et au nettoyage ethnique de populations minoritaires comme les musulmans rohingyas en Birmanie et le peuple tigré en Éthiopie.

Facebook sait que sa plateforme entraine de lourds dommages, mais a refusé de prendre des mesures. Le Directeur Général du géant technologique lui-même, Mark Zuckerberg, est intervenu et a mis à l’écart les chercheurs de l’entreprise qui proposaient des solutions susceptibles d’affecter la rentabilité de Facebook. Facebook et Zuckerberg refusent d’embaucher davantage de modérateurs de contenus – en particulier pour les langues différentes de l’anglais qui sont bien sûr les langues utilisées par la plus grande majorité – ou de modifier l’algorithme secret qui alimente les énormes bénéfices de l’entreprise.

Dans une interview accordée à Democracy Now !, Jessica Gonzalez, co-directrice exécutive de Free Press, qui œuvre à la démocratisation des médias, déclare : « Ce qui est vraiment choquant ici, c’est la quantité de mensonges purs et simples qui sont répétés à l’infini ». « Cela démontre clairement que Facebook n’est pas capable de s’autoréguler et que nous avons besoin que le Congrès et le gouvernement américain interviennent pour garantir transparence et responsabilité.

Nous – notre attention et le temps que nous passons sur ces sites et applications – sommes le produit que Facebook vend aux annonceurs. L’entreprise doit être responsable de ses actes. Nous avons besoin d’une action du Congrès et de mesures antitrust pour freiner ce réseau mondial en constante croissance qui profite de la douleur.

Traduction de l’espagnol, Frédérique Drouet