Le débat sur la libération des brevets des vaccins contre la Covid 19 est ouvert et s’est intensifié dans le cadre de l’Assemblée de l’OMS qui a lieu actuellement. Marianella Kloka de la rédaction grecque de Pressenza qui suit ce sujet de près est avec nous pour en discuter. (Audio en espagnol).

 

État des lieux des vaccins. La problématique.

À partir du moment où les entreprises et les centres de recherche nationaux du monde entier ont commencé à se lancer dans la course aux vaccins, presque tous les dirigeants sauf Trump peut-être ont parlé du vaccin comme d’un bien commun, un bien mondial. Tous ont promis que si nous avions des vaccins, la vaccination ne se ferait pas à deux vitesses, c’est à dire que les pays riches soient vaccinés rapidement et que les pays pauvres attendent leur tour. Il y a un an, les dirigeants du monde semblaient comprendre que tout le monde devait être vacciné pour que nous puissions sortir de cette pandémie. Aujourd’hui, la situation n’est pas si prometteuse. La réserve mondiale de brevets créée par l’Organisation Mondiale de la Santé pour aider à vacciner dans tous les pays n’a pas obtenu la contribution que nous attendions. Des prévisions indiquent que 83 pays ne pourront pas commencer la campagne de vaccination avant 2023. En même temps, la couverture vaccinale des populations des États-Unis et d’Israël est importante. Mais cela ne permet pas d’empêcher la maladie de nous contaminer. Selon une étude de l’alliance People Vaccines, il est important de souligner qu’au moins neuf personnes sont devenues multimillionnaires depuis le début de la pandémie grâce aux bénéfices excessifs faits par les entreprises pharmaceutiques en situation de monopole dans la fabrication des vaccins. Si on ajoute les gains de ces neuf nouveaux multimillionnaires, le patrimoine net total atteint les 19,3 milliards de dollars. C’est un montant suffisant pour vacciner au moins une fois toutes les personnes vivant dans les pays à faible revenu. Aujourd’hui, ces pays ont reçu seulement 0,2% de l’approvisionnement mondial de vaccins en raison de l’énorme pénurie de doses alors même qu’ils représentent 10% de la population mondiale. « Houston, on a un problème ».

 

Le débat de la libération des vaccins… Quelle est la clé et quelles sont les positions ?

Il est important de comprendre que la protection des droits de la propriété intellectuelle, plus connue sous l’accord TRIPS, existe depuis peu. Elle a été établie suite à une résolution de l’Organisation Mondiale du Commerce en 1994. Selon certains philosophes d’aujourd’hui, cet accord fait partie de la variante du capitalisme introduit par Reagan et Thatcher. On sait que le capitalisme glorifie le marché et puisqu’il créé tant sur le marché, il s’autorégule avec le moins de restrictions possibles. Mais comme le dit l’académicien australien John Braithwaite, nous vivons aujourd’hui dans un capitalisme de monopole. C’est un paradoxe si on y réfléchit bien, c’est un concept peu conventionnel et une nouvelle forme de capitalisme. Au lieu de laisser le marché décider, l’accord TRIPS décide que sur certains produits personne ne peut intervenir pendant au moins 20 ans sous couvert de la protection des droits de la propriété intellectuelle. Le plus révoltant pour tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec un marché maître et régulateur ultime de tout, c’est que l’industrie pharmaceutique et les vaccins brevetés au cours des vingt dernières années ont bénéficié à plusieurs reprises de financements publics pour financer les premières étapes de recherche. Nous payons deux fois, et nous ne pourrons rien faire contre cela. Cependant l’accord TRIPS a apporté une certaine flexibilité pour les cas où l’intérêt public est en jeu. Avec les éléments que j’ai présentés juste avant, je crois qu’il est évident que l’intérêt public mondial est en jeu. Rien ne sera gagné tant que nous ne serons pas tous vaccinés et sécurisés. La proposition d’un WAIVER émanant d’Inde et d’Afrique du Sud est basée sur cette flexibilité. L’initiative WAIVER appuie en faveur d’une élimination temporaire de la protection des droits de la propriété intellectuelle sur les médicaments, les vaccins et les diagnostics qui aident à faire face à la pandémie. Elle peut compter aujourd’hui sur le soutien de 100 pays. Tout récemment, nous avons vu s’ajouter le soutien des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine. Jusqu’à maintenant, l’Union Européenne s’y oppose.

 

Libérer les brevets sans avoir ni la technologie ni l’infrastructure pour produire des vaccins est-elle vraiment la solution ?

La libération des brevets doit s’accompagner d’un échange de connaissances sur les vaccins et surtout lorsque l’on parle d’une nouvelle génération de vaccins à ARNm. Une des critiques de cette initiative est que même si nous libérons temporairement la propriété intellectuelle, nous n’avons pas l’infrastructure mondiale pour augmenter la production. Mais vous avez vu la semaine dernière que nous avons accueilli au Parlement Européen la Directrice Générale de l’Organisation Mondiale du Commerce Madame Okonjo-Iweala qui a indiqué s’être entretenue avec des fabricants du monde entier et qu’elle avait obtenu des garanties sur l’augmentation considérable de la production si nous appuyons l’initiative WAIVER. Je pense que nous devons mettre tout notre arsenal dans cette bataille mondiale et prioriser la sécurité et la santé, par rapport aux profits. Je pense que l’initiative WAIVER est clairement un pas dans cette direction.

 

Quels éléments une bonne politique internationale intégrale devrait-elle considérer ?

Nous n’avons pas tout fait mal. Premièrement nous avons aujourd’hui 6-7 bons vaccins, disponibles en un temps record, et reposant pour certains sur une biotechnologie totalement nouvelle. La science a beaucoup avancé en peu de temps. Nous avons également vu des exemples de solidarité : des pays qui ont envoyé du personnel médical, des masques et des respirateurs vers d’autres pays, des laboratoires qui ont travaillé pour produire des masques et des valves respiratoires gratuits, surtout au tout début alors que tout était totalement nouveau. Nous avons vu de la solidarité à petite échelle comme l’aide aux personnes en quarantaine ou aux citoyens les plus pauvres au travers de distribution de repas, etc. Nous avons vu des exemples de solidarité à grande échelle mais pas aussi grande que nous l’aurions voulu… Par exemple, l’Union Européenne s’est mobilisée pour la première fois dans son histoire pour négocier collectivement avec les entreprises pharmaceutiques et commander des vaccins pour ses 27 pays afin qu’aucun pays ne reste à la traine dans le processus de vaccination. Maintenant, il faut que la même chose se fasse au niveau mondial.

 

Le rôle de l’OMS dans l’assemblée actuellement…

Le directeur de l’Organisation Mondiale de la Santé, monsieur Gebregesius a demandé l’accélération de la vaccination mondiale. Il indique qu’il serait bien de faire en sorte que 10% de la population mondiale soit vaccinée d’ici septembre et 30% d’ici fin d’année. Penser aux 200 pays, favoriser le concept de nationalisme de vaccination. Le changement récent de politique aux Etats-Unis avec la victoire de Biden est prometteur. Les Etats-Unis sont de retour dans le jeu international, ils unissent les forces et financent l’OMS. Je pense que petit à petit nous comprenons que nous ne surmonterons ni la maladie ni les effets négatifs sur la société avec l’augmentation de la pauvreté si nous ne sommes pas un minimum unis.

 

Perspectives

Je pense que tout cela est un exercice pour faire face aux pandémies futures mais surtout un exercice pour faire face aux problèmes liés au changement climatique. La course aux gains et les jeux géopolitiques s’étendent, ce sont les motivations des dirigeants politiques au plus haut niveau aujourd’hui. Mais ils ne nous dirigent pas correctement. Comme on le dit en Grèce, ce type de crise est une campagne, il faut changer les priorités au niveau mondial. Je suis très optimiste principalement parce que les gens commencent petit à petit à le comprendre. Toute initiative met l’être humain au centre et donne la priorité au collectif. Il faut en prendre en soin, le cultiver. Tôt ou tard, avec un coût humain plus ou moins important, nous nous rendrons compte que nous sommes un village humain qui peut se transformer en une nation humaine qui prend en compte et célèbre la diversité tout en créant une conscience commune.

 

Traduction de l’espagnol, Frédérique Drouet