La politique de la santé et la souveraineté du peuple

01.03.2021 - Bruxelles - Riccardo Petrella

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La politique de la santé et la souveraineté du peuple

Au nom de la sécurité sanitaire « nationale », les groupes dominants ont pris des mesures contraires à l’objectif qu’ils ont tant vanté « personne ne sera laissé pour compte ». En réalité, le « nationalisme vaccinal » est un bon alibi, derrière lequel agissent des oligarchies multinationales, mondiales, très puissantes en termes économiques, industriels et financiers.

L’injustice l’emporte

Avant même la commercialisation des vaccins dont les autorités médicales compétentes ont accordé le droit exclusif de propriété et d’utilisation pendant 20 ans à des entreprises privées poursuivant un but lucratif, les pouvoirs publics ont admis qu’à la fin de 2021, entre 70 et 80 % de la population mondiale resteraient en dehors de la vaccination. Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a confirmé le 17 février que 75 % de tous les vaccins disponibles n’ont été utilisés que par 10 pays et 130 pays n’ont pas reçu une seule dose de vaccin à ce jour. Si tout va bien, ce qui n’est pas garanti, il faudra attendre la fin de 2024 pour espérer que la population mondiale atteigne le minimum d’immunité collective de sécurité. En attendant, des dizaines de millions d’êtres humains auront disparus prématurément avec la bénédiction des actionnaires des entreprises pharmaceutiques. En outre, quelques centaines de millions de personnes supplémentaires seront allées gonfler l’armée des appauvris et des travailleurs pauvres. Enfin, les vingt premiers milliardaires du monde auront vu leur richesse augmenter de plusieurs dizaines de milliards. (1)

La souveraineté du peuple dans tout cela ?

Depuis les années 70 et 80, parmi les processus les plus significatifs de démolition de la démocratie, nous pouvons inclure, en plus de la traditionnelle opposition à la démocratie des forces politiques et sociales conservatrices et réactionnaires de la droite et de l’extrême droite :

  • l’antiétatisme lié, entre autres, à l’anticommunisme d’importantes franges de mouvements associatifs, même progressistes ;
  • l’intérêt pour « les coûts de la politique ». Au nom de l’efficacité et de la réduction des impôts directs, toute forme de choix politique a été réduite à une question de gestion optimale des ressources limitées disponibles et de réduction des dépenses publiques (à l’exception des dépenses militaires) ;
  • la promotion de la « troisième voie » au nom de « au-delà de l’État et du marché ». C’est ce qui s’est avéré être en réalité, à savoir « beaucoup moins d’État » et « beaucoup plus de marché ». La « troisième voie » a été le cheval de Troie par lequel la classe politique qui avait été élue pour promouvoir et défendre les droits universels, la justice sociale, les classes sociales les plus exploitées et les plus marginalisées, la libération des abus des puissants, la paix (disons, pour simplifier, la social-démocratie occidentale) a littéralement abdiqué, en se soumettant aux impératifs de la mondialisation économique, efficiente, extractive et dévastatrice de la nature et de la société. Des gens comme Blair et de nombreux autres dirigeants comme lui en Europe et ailleurs (sans parler des « progressistes » américains qui prêchent le culte de la transition…) portent une grande responsabilité historique dans ce qui s’est passé au cours des 40 dernières années.

Je fais spécifiquement référence aux « vagues mondiales » de libéralisation, de déréglementation et de privatisation de toute forme d’activité économique et en particulier de tout bien et service auparavant commun et public. Nous avons donc assisté au remplacement de l’État de droit, du gouvernement social et démocratique par un système appelé « gouvernance économique mondiale », basé sur la concurrence/exclusion, les échanges/négociations/conflits entre les parties prenantes. C’est la fameuse « gouvernance des porteurs d’intérêt (les « stakeholders ») basée sur la marchandisation de tout bien essentiel et irremplaçable pour la vie ; sur la marginalisation des droits humains et sociaux ; sur la privatisation du pouvoir politique, comme le démontre la puissance impériale des grands groupes économiques privés du monde tels que les GAFAM (Google-Apple-Facebook-Amazon-Microsoft), les Big Pharma,…..

Ces vagues ont été facilitées, sinon « justifiées » selon les dominants, par la scientifisation et la technologisation croissantes de la vie, de plus en plus dissociées des valeurs du constitutionnalisme politique social-démocrate selon le modèle scandinave.

La domination des soi-disant « raisons » de la science et de la technologie en faveur d’une utilisation mystifiante et utilitaire de la technoscience a joué un rôle prépondérant dans les processus mentionnés. Par deux modalités clé. D’une part, en permettant de balayer les limites temporelles (« l’économie instantanée », les nanotechnologies, la finance au millionième de seconde…) et spatiales (les frontières biologiques entre les espèces ont sauté, « l’économie sans frontières »). D’autre part, pousser les pouvoirs publics locaux (nationaux) à transférer le pouvoir de propriété, d’utilisation et de contrôle et, par conséquent, de régulation de la vie sur Terre, aux producteurs de nouveaux systèmes et services à forte intensité technologique organisés au niveau mondial.

L’évaporation de la souveraineté du peuple

Dans ce contexte, le rôle décisif des brevets sur les êtres vivants et l’intelligence artificielle accordés à des sujets privés dans un but lucratif apparaît clairement. Les brevets sont la plus haute expression, avec la capitalisation boursière des entreprises, de la primauté du droit des intérêts privés à gouverner le monde.

Les brevets (industriels, commerciaux…), comme les droits d’auteur, existent depuis longtemps. Mais les brevets sur les organismes vivants (cellules, molécules, génomes…. du monde végétal, animal et humain) sont récents. Ils remontent à 1980, lorsque la Cour suprême des États-Unis a autorisé, pour la première fois dans l’histoire, une entreprise (la société General Electric) à breveter à des fins lucratives une molécule qu’elle avait « découverte » et qui pouvait promouvoir une action positive sur l’environnement. Pour des « raisons » purement commerciales et économiques, l’Union européenne a adopté en 1998 une directive sur la brevetabilité du vivant, à l’instar de celle des États-Unis, malgré la forte opposition de nombreux milieux scientifiques, politiques, culturels, sociaux, humains et religieux importants. Depuis lors, le fleuve des brevets (plus de 110 000 au total sur le vivant et l’intelligence artificielle) a débordé de toutes parts favorisant une appropriation privée rapide et généralisée de la propriété et de la gouvernance du vivant par les détenteurs de brevets (la grande majorité étant constituée de sociétés privées « mondiales »).

Le cas des brevets sur les vaccins anti-Covid19 est une confirmation malheureusement dramatique de l’évaporation de la souveraineté du peuple. A trois niveaux.

Le niveau décisionnel. Il est rare que les institutions parlementaires nationales aient participé directement et de manière significative aux décisions relatives à la promotion et au financement de la recherche et du développement des médicaments et à leur production (par qui, où, combien de doses, comment financer…). Tout a été décidé par des comités « techniques », souvent mixtes (public et privé), dominés par des représentants de l’industrie pharmaceutique et du monde de la finance. Dans ce contexte, les scientifiques ont agi comme des serviteurs et les gouvernements comme des notaires de soutien, adoptant la législation par des décrets gouvernementaux, réduisant ainsi le rôle des institutions parlementaires à peu de choses, voire à rien.

Le niveau de partage des connaissances et des informations. Non seulement les gens n’ont pas participé, mais ils ont été systématiquement ignorés et maintenus dans l’ignorance. Le Parlement européen a dû taper du poing sur la table pour obtenir l’accès aux contrats/accords signés avec une poignée de sociétés pharmaceutiques mondiales par les autorités publiques européennes, au nom de 650 millions de citoyens. Et quand ils ont obtenu l’accès au contrat avec Astra Zeneca (une multinationale anglo-suédoise), le texte a été dissimulé, 90% du contrat rendu illisible. Le Parlement européen a été ridiculisé et la Commission est responsable de ce ridicule. Un scandale. La Commission européenne a fait valoir l’obligation de secret imposée par les entreprises et acceptée par les pouvoirs publics. Mais comment des représentants nommés par les élus du peuple peuvent-ils accorder le droit au secret aux entreprises et, d’autre part, refuser l’accès à l’information au peuple qui est à la source de leur pouvoir ? Ce qui est encore plus grave, c’est que ni les citoyens européens ni la majorité des députés européens ne se sont battus pour défendre jusqu’au bout le sacro-saint droit des peuples à l’information et à la démocratie. (2)

Nous ne savons toujours pas combien de milliards d’euros ont été accordés aux entreprises privées par les pouvoirs publics. Certains chiffres parlent même de 93 milliards. Ce que l’on sait, c’est qu’aucune entreprise pharmaceutique occidentale n’aurait commencé le développement et la production de vaccins s’il n’y avait pas eu de pouvoirs publics pour les financer. Le refus de partager les connaissances et de donner des informations pertinentes au peuple par l’intermédiaire de ses représentants est un acte de violence explicite fait au droit à la connaissance. Comment le peuple, comment les citoyens peuvent-ils agir en toute liberté et conscience s’ils sont maintenus dans l’ignorance ? Sur la base de quel principe de légitimité les gouvernements continuent-ils à prétendre qu’ils ne peuvent pas donner les informations pertinentes aux citoyens ?

Dans un monde de plus en plus scientifique et technologique, le droit à des connaissances pertinentes est tout aussi fondamental que le droit à l’eau potable et à l’air. Le choix fait par nos dirigeants est extrêmement grave, d’autant plus qu’ils prétendent depuis longtemps que les gouvernements décident de la santé publique sur la base de ce que disent les scientifiques. Ce faisant, ils inculquent une conception de la politique, non seulement dans le domaine de la santé mais aussi dans celui de l’économie en général, où la principale « raison » déterminant les choix politiques est la « raison » d’un savoir non partagé, secret, réservé aux initiés (technocrates). Un savoir incompréhensible pour presque toute la population mondiale et, de facto, le monopole imprenable des grands seigneurs de la technocratie financière. En d’autres termes, les dirigeants admettent que la majorité des êtres humains sont ignorants et doivent le rester, et que, comme dans le passé ils devaient essentiellement obéir à la volonté et aux raisons de Dieu, ils doivent aujourd’hui obéir aux raisons de la science et de la technologie.

Le niveau de responsabilité. Selon les entreprises privées, les autorités publiques ont accepté que les entreprises ne soient pas tenues responsables des conséquences négatives des vaccins et des « accidents » imprévisibles. Les États ont décidé de prendre en charge une telle responsabilité ! Les peuples n’ont même pas été avertis. Non seulement les personnes ne sont pas mises en mesure de participer aux décisions et d’assumer leurs responsabilités en conséquence, mais elles se voient confier de graves responsabilités à leur insu et sans recours. La moquerie de la souveraineté du peuple, faite au nom du régime actuel des brevets, ne pourrait pas être plus décourageante.

Une seule proposition. Adieu à la souveraineté du peuple ? Non.

Les groupes sociaux dominants dans les pays les plus puissants affirment que leurs décisions sont dictées par des raisons scientifiques et techniques. La science, disent-ils, et avec elle la technologie, dicte les choix politiques. Ils prétendent que la souveraineté du peuple appartient au peuple mais qu’elle s’exprime à travers la classe des scientifiques et des technologues, en pratique à travers la classe de leurs financiers et des stakeholders. Assurer le bon fonctionnement et la pérennité de ce système est la fonction des brevets réglementés par les traités ADPIC de l’OMC. Le pouvoir de la science n’est pas ouvert, transparent, partageable. Il est de plus en plus centralisé et exclusif.

Nous sommes confrontés à un massacre de la démocratie. Bien entendu, les vaccins et les médicaments ne sont pas conçus ou fabriqués dans les salles parlementaires ou les bureaux ministériels. Mais la politique de la science, de la santé, oui. Cela ne se fait pas et ne devrait pas se faire dans les clubs de stakeholders au Forum économique mondial, dans les Bourses et dans les bureaux des actionnaires des sociétés pharmaceutiques et de l’industrie du vivant, mais dans les « maisons des citoyens », dans les débats publics ouverts, dans les comités de représentants élus du peuple, dans les référendums et les consultations populaires, les institutions d’autogestion.

Notre proposition est la suivante : la lutte contre la pandémie de Covid19 et d’autres maladies endémiques pour le droit universel à la santé, et en particulier pour l’abolition des brevets, doit s’inscrire dans une lutte claire et cohérente, à tous les niveaux, pour la libération de l’humanité et de la vie de la domination de la finance privée et de la technocratie asservissante aux mains des oligarchies mondiales. Leur domination est alimentée et renforcée par les processus de concentration de l’appropriation privée du pouvoir scientifique et technologique (justement les brevets, entre autres outils). L’heure n’est pas à la transition (écologique, énergétique, digitale ou autre) selon les règles du système en place, mais à la libération de l’humanité des « seigneurs de la vie », et de leurs nouvelles formes de colonisation du monde, qui sont à l’origine des méga bouleversements et des crises actuelles.

 

(1) https://europa.today.it/attualita/2020-anno-meraviglioso-uomini-ricchi.html. Ensemble, les 20 personnes les plus riches du monde ont gagné environ 1,77 trillion de dollars, soit 1 440 milliards d’euros de plus qu’en 2019, et ont augmenté leur richesse de 24 % par rapport à l’année précédente. 13 pays seulement dans le monde ont un PIB supérieur à la richesse personnelle des 20 milliardaires les plus riches. Intolérable. En haut de la liste, Jeff Bezos, 56 ans, le chef de Amazon, se vante d’une valeur nette personnelle de 193,7 milliards de dollars en 2020, soit une hausse de 68,7 % par rapport à 2019. Seuls 52 pays dans le monde (sur près de 190) enregistrent un PIB plus élevé.

(2) Le 18 février, grâce à une fuite d’une source inconnue, le programme télévisé Report a pu consulter le contrat avec Astra Zeneca sans suppression ni dissimulation. Cela a confirmé la nette subordination des pouvoirs publics aux intérêts des entreprises. Voir https://www.rai.it/programmi/report/news/2021/02/Esclusiva-Report-Svelati-gli-omissis-del-contratto-AstraZeneca-5ba52de9-8612-49b2-86a0-bbecf0ba3640.html

Catégories: Politique
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