À la croisée des hommes

12.06.2020 - Saint-André-de-Valborgne, France - Pierre Boquié

À la croisée des hommes
(Crédit image : Stefan Keller | Pixabay | https://pixabay.com/fr/users/kellepics-4893063/)

J’ai gardé en mémoire cette formule entendue un jour lors d’un forum sur la paix : « Les experts sont des gens qui savent presque tout sur presque rien. » Je crois me souvenir que l’orateur voulait parler de ces savoirs à la portée extrêmement limitée auxquels on donne une importance excessive pour masquer certaines vérités qui nous dérangent, mais qu’il est difficile d’attaquer frontalement.

On assiste, depuis le début de la crise du coronavirus, à une saga qui ne semble pas prête de s’arrêter autour de l’efficacité prouvée ou non du traitement proposé par le Professeur Raoult. Comme tout le monde, je m’y suis intéressé, essayant de démêler le vrai du faux dans un domaine où je n’ai aucune connaissance scientifique sur laquelle m’appuyer.

Très vite j’ai compris que la polémique en question ne tournait pas vraiment autour de l’efficacité d’un traitement, mais de la position clivante du désormais célèbre épidémiologiste. Enfin, l’est-elle vraiment ? Tout dépend de quel côté on se place. Du côté de la science et de la médecine ou du côté d’institutions et de pouvoirs qui les encadrent ?

C’est l’éternel problème auquel on se trouve confronté. Qu’est-ce qui est le plus important ? Les hommes et les missions qu’ils poursuivent ou les structures qu’ils mettent en place pour s’organiser collectivement mais qui finissent par se scléroser et ne plus exister que pour organiser leur propre survie ? Qui est au service de qui et pour servir quels intérêts ?

Comme la plupart des gens, je ne connaissais pas Didier Raoult avant que ne vienne nous frapper de plein fouet la pandémie du Covid-19. J’ai donc découvert cette personnalité haute en couleurs et au discours tout à tour rigoureux, direct, riche en formules chocs et un brin provocateur. Dès le départ j’ai compris que j’avais affaire à un spécialiste de haut niveau faisant preuve de beaucoup de pédagogie pour expliquer des processus biologiques complexes. J’ai découvert aussi un homme passionné par son métier, aux convictions fortes et aux qualités humaines et éthiques indéniables. Je l’ai donc écouté attentivement. Il faisait l’objet de tant de critiques, que je me suis interrogé un temps à savoir si je ne me laissais pas tout simplement impressionner par le personnage et l’assurance tranquille qu’il affiche.

J’ai plutôt, à titre personnel, une certaine méfiance vis-à-vis de la médecine moderne que je considère trop focalisée sur une approche clinique et symptomatique du corps humain. J’ai eu moi-même à en souffrir par le passé. Je m’en tiens éloigné le plus possible, préférant faire attention à mon hygiène de vie pour éviter de tomber malade. Et ce n’est qu’en absolue nécessité que je fais appel à cette science, conservant toujours mon libre-arbitre d’accepter ou non un traitement, sans attendre de remède miracle. La capacité qu’a le corps humain de toujours tendre vers la santé et l’auto-guérison, c’est cela le vrai miracle. La médecine ne fait que l’accompagner et je ne lui en demande pas plus.

Écouter, analyser, croiser les informations pour tenter de comprendre

J’ai donc écouté plusieurs interviews du Pr Raoult, dont les deux dernières qu’il a accordé à David Pujadas le 26 mai et Ruth Elkrief et Margaux de Frouville le 3 juin. Outre les explications qu’il donne sur ses observations en tant que médecin et ses convictions en tant que chercheur, il se livre aussi beaucoup en tant qu’homme, son combat, ce qui le porte. Se retrouvant au centre d’une polémique à laquelle il pouvait s’attendre, sans toutefois imaginer l’ampleur qu’elle prendrait, il se voit obligé de se défendre, de se justifier. L’attitude que l’on adopte dans ce genre de situation est révélateur de ce que l’on est, au-delà de la position que l’on défend. Garde-t-on son calme ou non, répond-t-on aux accusations par la contre-attaque, ou bien se contente-on de réaffirmer posément, patiemment, ce que l’on croit profondément, en utilisant tous les arguments de valeur dont on dispose pour étayer sa thèse ?

Un exposé détaillé et clair d’une problématique scientifique pointue peut nous renseigner sur le degré de compétence d’un spécialiste, mais c’est véritablement à travers les valeurs et la passion qui sous-tendent son discours, que nous serons en mesure d’évaluer le degré de confiance que nous pouvons lui accorder.

Dans une de ces interviews, le Pr Raoult a évoqué la « méthode de Tom » comme étant celle qu’il utilise, sans plus de précision. J’ai supposé qu’il en avait déjà parlé précédemment.  Après quelques recherches, j’ai découvert que Tom est le nom de son fils et que, pour lui, respecter le serment d’Hippocrate, c’est soigner toute personne comme s’il avait à soigner son propre fils. On se prête à rêver d’une médecine atteignant un tel niveau d’éthique…

J’ai remarqué aussi qu’il n’hésite pas à dire « je ne sais pas » ou « je ne suis pas compétent dans ce domaine ». C’est d’ailleurs un point sur lequel il dit insister auprès de ses élèves : le principe même du savoir c’est d’en connaître les limites, car au-delà on entre dans le domaine de la croyance. Lorsque les journalistes insistent pour l’amener à prendre position sur la politique menée par le gouvernement, par exemple, il reste très prudent, contextualise ses propos, ne cherche pas la polémique. « Chacun dans son rôle ».

La manière qu’il a parfois de retourner l’interrogation vers l’interviewer pour l’obliger à sortir de sa prétendue objectivité pour considérer les choses du point de vue du malade, et mettre un instant de côté les polémiques stériles, me plait bien aussi. Il ne perd jamais de vue son objectif de médecin qui est de soigner avant tout et il s’indigne que parfois d’autres considérations moins nobles viennent entraver les prises de décision.

Et c’est là où visiblement il dérange. Le Pr Raoult, scientifique mondialement reconnu sur le plan épidémiologique, remet en cause certaines pratiques et dérives du système dans lequel il évolue qui, en temps de crise, révèle ses failles et entrave des prises de décision orientées sur l’objectif prioritaire qui devrait primer sur tout le reste : sauver des vies.

Lorsque le président Macron disait « nous sommes en guerre », la formule me plaisait modérément concernant la lutte contre un virus, mais je l’ai mieux comprise dans la bouche du Professeur Raoult. Il le dit avec plus de subtilité : « Nous devons adopter une stratégie de guerre. » En d’autres termes, entre les mains de généraux compétents et courageux, il faut bâtir des stratégies qui mobilisent les moyens disponibles, à l’exclusion de toute autre considération, pour apporter une réponse rapide et efficace au danger qui menace.

S’appuyant sur l’expérience chinoise qui a pu circoncire en un temps record la propagation de la maladie – même si un doute subsiste sur le nombre réel de morts du Covid-19 dans ce pays – il s’est lui-même lancé dans une expérimentation de la chloroquine sur les malades qu’il accueillait à l’hôpital de Marseille et a pu, au bout de trois semaines, à la mi-mars, publier une étude qui rendait compte des effets positifs de cette molécule dans le traitement de la maladie.

Apparemment, cette annonce n’a pas rencontré auprès de ses collègues l’écho qu’elle aurait dû venant d’un éminent spécialiste. Elle fut même un temps qualifié de fake news sur le site du gouvernement pour être retirée par la suite.

Un incident que je qualifierais de « décevant » a retenu mon attention. Le directeur des rédactions du Monde a dénoncé une action du pouvoir exécutif en vue de lutter contre les fake news. Plutôt que communiquer directement sur le sujet, sachant que sa parole est largement discréditée, le gouvernement a mis sur son site officiel des liens pointant directement vers des articles de différents journaux, dont celui du Monde. Le journaliste craignait que les lecteurs pensent que son journal collaborait avec l’exécutif et il en concluait que cela affaiblissait sa crédibilité. Je n’en revenais pas, en pensant à certains régimes qui censurent et emprisonnent les journalistes. Ici, les journalistes se plaignent que le gouvernement leur donne la parole sur son site officiel. Mais c’était oublier que cette qualification de fake news concernant le Pr Raoult et son étude sur la chloroquine émanait à l’origine du journal Le Monde… Une histoire d’arroseur arrosé ?

C’est bien ce qui est arrivé en tous les cas à un autre média spécialisé dans la recherche médicale et de renommée internationale, le Lancet, qui a dû retirer précipitamment une étude manifestement bâclée, voire bidonnée, qui concluait à l’inefficacité et même la dangerosité du traitement administré par le professeur Raoult.

Ne jamais perdre de vue la réalité de la condition humaine

Je n’ai cité que quelques épisodes de cette saga, dans laquelle il est facile de s’égarer, mais de quoi parle-t-on exactement ? Comme le rappelle dans une de ses vidéos le Pr Raoult, les résultats qu’il a obtenus, et que personne ne conteste, ont été obtenu sur de vrais malades, près de quatre mille, des gens que lui et son équipe d’environ 300 professionnels de santé ont vraiment vu défiler dans leur unité de soin et qui en sont sorti guéris. Ces résultats n’ont pas été obtenus de manière virtuelle en compilant des données sur un ordinateur. Des données qui ont probablement fait l’objet d’une transaction commerciale qui interdit d’y avoir publiquement accès pour en vérifier l’authenticité. Enfin c’est que si semble probable pour le moment car cette nième affaire ne fait à peine que débuter.

Ce n’est que lorsqu’il tente d’expliquer aux journalistes qui le cuisinent dans quel contexte institutionnel il exerce son métier que Didier Raoult en arrive à apparaitre comme une sorte de lanceur d’alerte. Les dérives de la recherche médicale sous la pression du lobby pharmaceutique sont bien connues et ont fait l’objet de plusieurs scandales, certains même sanctionnés par la justice (Médiator). L’éminent professeur reste pudique dans sa communication sur le sujet et on a le sentiment qu’il en dit le minimum. Il évite de stigmatiser les individus et contextualise toujours ses propos.

Il y a un facteur personnel qu’il évoque dans les deux interviews et qui explique à mon sens en grande partie l’attitude du chercheur en épidémiologie face à cette crise. Il s’agit d’un événement qu’il n’a pas personnellement connu, mais qui lui a été rapporté par ses parents comme ayant été un grand traumatisme pour eux : la débâcle de juin 40. Elle aurait fait plus de morts à cause de la panique qui s’est emparée de la population, qu’il n’y en a eu sur les champs de bataille. L’énergie qu’a déployé le médecin pour alerter les autorités aurait pour origine cette crainte de voir se reproduire pareil scénario catastrophe.

Alors, est-ce que je crois le Professeur Raoult ? Disons que je vous ferai une réponse à la Raoult : « J’ai tendance à le croire, même si je ne sais pas s’il a raison. Débrouillez-vous avec ça ! » En fait, j’applique le principe que lui-même a édicté auprès de ses étudiants : ne jamais se sentir obligé de devoir donner une réponse à quelque chose que l’on ignore.

L’opacité ne semble pas régner de son côté de toutes les façons, mais de celui du camp de ses opposants. Et le problème avec l’opacité, c’est qu’elle vous empêche d’y voir clair. Vous ne savez pas exactement ce qu’elle cache. D’où les théories du complot qui peuvent naître et, si elles se répandent, créer encore plus de confusion.

Difficile d’ailleurs d’identifier un ou des visages dans cette opposition. Elle est fragmentée en un nombre impressionnant de responsables ou de lobbyistes qui protègent un système. Ce n’est que lorsqu’un nombre significatif d’entre eux retrouveront le chemin de ce qui devait représenter au départ le moteur de leur engagement, que ce système pourra se réorienter naturellement au service de la cause prioritaire dont il n’aurait jamais dû s’écarter : le soin des malades.

Un professeur du CHU de la Pitié-Salpêtrière, André Grimaldi, est venu rappeler au micro de Guillaume Erner sur France Culture le 11 mai, ce que la crise du Covid-19 a révélé de la dérive du système de santé : « En quelques mois le Covid a réalisé ce qu’on n’avait pas pu faire en plusieurs années. L’ensemble de l’administratif et de la gestion s’est mis au soin dans un premier temps. Pour décider des moyens et des traitements, ce sont les équipes soignantes qui ont eu le pouvoir de décision et ça a redonné du sens à tout le personnel soignant. »

Je viens de commencer la lecture d’un livre qui semble prometteur, sur un sujet assez méconnu et qui nous concerne tous : la douleur. Il est écrit par des tenants de la médecine moderne, avec néanmoins une approche qui m’a semblé rejoindre mes propres convictions. Le premier chapitre s’intitule « L’esprit est le corps, le corps est l’esprit ». Pas mal, pour un début. Il s’agit de Tu comprendras ta douleur de Martin Winckler et Alain Gahagnon.

J’aime bien lorsque des ponts sont jetés entre des univers qui d’ordinaire ne se parlent pas, se concurrencent, se chamaillent pour déterminer qui détient la vérité, alors que bien souvent ce n’est qu’affaire de points de vue qui, en se complétant, permettre d’acquérir une vision plus large… et partagée !

« Il est ridicule de ne point échapper à sa propre malignité, ce qui est possible, et de vouloir échapper à celle des autres, ce qui est impossible. » Marc Aurèle

Sources :
• 24 H Pujadas, le mardi 26 mai sur LCI
• Ruth Elkrief et Margaux de Frouville, le 3 juin sur BFMTV
• Pour Didier Raoult, appliquer « la méthode de Tom » est « le fond du serment d’Hippocrate », Huffington Post le 26 mars
• La question du jour par Guillaume Erner, le 31 mars sur France Culture
• Les Pieds nickelés font de la science, le 2 juin sur la chaine YouTube de l’IHU Méditerranée-Infection
• L’invité(e) des matins  par Guillaume Erner, le 11 mai sur France Culture

Catégories: Europe, Opinion, Politique, Santé
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