Par Dr Binoy Kampmark

Elle est de plus en plus truffée de rebondissements, une forme d’oppression étatique au ralenti, mais l’affaire d’extradition de Julian Assange risque maintenant de se prolonger jusqu’au milieu de l’année, traînée, ironiquement, par l’accusation. Étonnamment, ce renvoi semble être un point sur lequel les procureurs – sous l’impulsion de l’imperium américain – et l’équipe de défense de WikiLeaks, semblent avoir trouvé un accord par inadvertance. C’est la plus grande affaire de ce genre et elle déterminera, pendant toute une époque, la manière dont le journalisme et la publication d’informations nationales classifiées seront traités. Il n’est dans l’intérêt d’aucune des deux parties de faire un faux pas à ce sujet.

La dernière audience de mise en état avant le procès d’extradition complet d’Assange de 17 chefs d’accusation d’espionnage et un de complot en vue de commettre une intrusion informatique portait sur une question de logistique. Les procureurs semblaient être mécontents, déplorant des problèmes de disponibilité de leur personnel. Un exemple frappant concernait le procureur principal du gouvernement américain, James Lewis, qui sera chargé d’un procès en Irlande du Nord qui serait « très pertinent et très important ». Il serait ainsi indisponible pendant une période de trois mois après le début de l’affaire d’extradition.

Clair Dobbin, représentante des États-Unis, a été la première à demander la scission de l’audience. Elle a fait valoir que plusieurs décisions juridiques devraient être prises après la procédure de février, y compris la question délicate de savoir si certains témoins devaient rester anonymes ou non. WikiLeaks souhaite qu’ils le restent ; l’accusation voudrait que le voile soit levé.

Bien qu’elle ait déjà fourni au tribunal une déclaration sous serment, Dobbin a affirmé qu’il fallait faire plus pour répondre aux preuves de la défense (c’est généreux de leur part). En outre, les experts contactés par l’accusation étaient « des praticiens et des universitaires extrêmement occupés, avec des agendas très remplis », et beaucoup d’entre eux s’interrogent encore sur la place d’Assange dans le paradigme de la sécurité. Cette déclaration en soi est étrange, tout comme l’est l’ensemble des efforts déployés contre l’éditeur de WikiLeaks.

Faire traîner la procédure était également avantageux pour l’équipe Assange. Malgré un travail acharné pendant les fêtes de fin d’année, la question de l’accès reste paralysante pour la défense. « Nous ne pouvons tout simplement pas entrer car nous demandons à voir M. Assange pour obtenir ses instructions », s’est indigné un des avocats d’Assange, Edward Fitzgerald. « Pour être franc, nous avons besoin de plus de temps avant de présenter le corps principal de nos preuves. »

Le but du journalisme, et sa poursuite légitime dans cette confrontation épineuse, brutale et plutôt longue, est au cœur de la bataille. La formulation de l’acte d’accusation américain prétend nier le rôle du journalisme dans cette affaire et les procureurs se penchent plutôt sur la question de l’espionnage et du piratage. Il paraît, affirme-t-on, que les espions ne peuvent pas être des journalistes ; l’espionnage et la publication ne doivent pas être considérés comme des sujets comparables ou même liés. Cette même affirmation suggère que toute forme de journalisme portant sur la sécurité nationale, celle qui expose les abus de pouvoir, est illégale.

Cette série d’assertions n’a fait que confirmer ce point, bien qu’il soit affiné pour exclure les étrangers spécifiquement. En d’autres termes, la protection consacrée à la presse par le premier amendement de la Constitution des Etats-Unis ne peut pas s’appliquer aux ressortissants non américains, une affirmation audacieusement dangereuse.

Comme l’a constaté avec une certaine amertume Kristinn Hrafnsson, rédacteur en chef de WikiLeaks, « Grâce aux documents soumis et aux déclarations sous serment présentées par les États-Unis au tribunal, nous avons maintenant compris qu’ils ne considèrent pas que les ressortissants étrangers bénéficient d’une protection au titre du premier amendement ». Dans une déclaration faite à l’AAP, il a présumé que les États-Unis avaient également « décidé qu’ils pouvaient s’en prendre aux journalistes où qu’ils résident dans le monde, qu’ils disposent d’une compétence universelle et qu’ils pouvaient demander l’extradition comme ils le font en essayant de prendre un ressortissant australien du Royaume-Uni pour des publications qui ont eu lieu en dehors des frontières américaines ».

Le dossier américain insiste également sur le fait que, si l’extradition aboutit, Assange sera soumis à cet euphémisme troublant connu comme des « mesures administratives spéciales ». Même dans un système pénal bureaucratique, un tel langage entraîne une disparition formelle et légale du sujet.

La journaliste italienne Stefania Maurizi sous-entend avec une morosité qui se comprend que « la boîte de Pandore s’ouvrira » si les procureurs réussissent à gagner leur procès. L’extradition d’un journaliste australien ou italien par les États-Unis justifierait tout aussi bien la même action de la part de l’Arabie Saoudite et de la Russie. Ce terrifiant précédent est réitéré comme une possibilité distincte dans tout le spectre des commentaires, une extension extraterritoriale du pouvoir des États-Unis de punir les écrivailleurs, les blogueurs et les éditeurs du monde entier.

L’issue de cette série de procédures incertaines semblait irriter la juge de district Vanessa Baraitser, qui a concédé la scission, mais a sévèrement refusé toute autre demande de changement de date. Elle a toutefois cédé à une autre audience de gestion de l’affaire qui est prévue pour le 19 février. L’audience d’extradition complète commencera le 24 février au Woolwich Crown Court de Londres, s’ajournant après une semaine, puis se poursuivant le 18 mai avec une audience de trois semaines. Les pièces d’échecs de cette rencontre critique ont de nouveau été déplacées.

On a cependant pu entrevoir une petite lueur d’espoir dans cette période sombre. En effet, la nouvelle est tombée qu’Assange, détenu en isolement dans l’aile médicale de la prison de Belmarsh jusqu’ici, sera déplacé dans une aile avec d’autres détenus. Joseph Farrell, ambassadeur de WikiLeaks, l’a décrit comme « un repli extraordinaire », « une énorme victoire pour l’équipe juridique d’Assange et pour les militants, qui insistent depuis des semaines pour que les autorités de la prison mettent fin au traitement punitif d’Assange ». On ne peut pas en dire autant de l’accès légal et médical, qui font tous deux cruellement défaut.

La décision d’effectuer ce déplacement semble avoir été initiée par des prisonniers à Belmarsh. Le directeur de la prison a été sollicité à pas moins de trois reprises par un groupe de condamnés qui insistaient sur le fait que le traitement réservé à Assange était injuste. Le militant des droits de l’homme Craig Murray s’est par la suite exprimé à propos de cette « petite victoire pour les bases mêmes de l’humanité – et il a fallu des criminels pour l’enseigner à l’État britannique ».

De telles victoires ont tendance à être mitigées en milieu d’incarcération. Assange pourra espérer que les détenus qu’il fréquentera resteront fidèles à sa cause. Les nouveaux quartiers accueilleront une quarantaine d’entre eux, et il ne sera pas à l’abri du danger. Même en prison, le cas et la détresse d’Assange ne cessent de surprendre.

 

Dr. Binoy Kampmark a occupé un poste au Selwyn College, à Cambridge. Il enseigne à l’Université RMIT, à Melbourne. Email: bkampmark@gmail.com

 

Traduit de l’anglais par Maryam Domun Sooltangos

L’article original est accessible ici