« Le néolibéralisme est devenu un style de vie, bien plus qu’une idéologie ou une politique économique », Pierre Dardot

23.10.2018 - Santiago du Chili - Pía Figueroa

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« Le néolibéralisme est devenu un style de vie, bien plus qu’une idéologie ou une politique économique », Pierre Dardot
Pierre Dardot (Image de Pressenza)

Pierre Dardot est doctorant et philosophe spécialiste de l’œuvre de Marx et Hegel. Il a fondé avec Christian Laval le groupe Question Marx en 2004. En collaboration avec cet auteur il a publié plusieurs livres sur Marx et son œuvre, tels que Sauver Marx ? (2007) et Marx, Prénom : Karl (2012), qui ont attiré l’attention des groupes de gauches dans divers pays. Sa dernière réalisation est Commun, traduite en espagnol en 2015, où il explique pourquoi ce principe s’impose comme le mot central de l’alternative politique pour le 21ème siècle.

Selon Dardot et Laval, la notion de « commun » constitue ni plus ni moins une alternative positive et possible à la raison néolibérale. Cette dernière est « la nouvelle raison du monde », une nouvelle rationalité ou logique qui « fait monde », dans la mesure où elle englobe toutes les sphères de l’existence humaine. La raison néolibérale conduit les pratiques depuis son propre intérieur, gouvernant au moyen d’une pression exercée sur les individus due aux situations de compétences qu’elle créé. C’est ainsi que la logique de marché s’étend à toutes les sphères de la vie sociale et pas uniquement à l’économique.

Nous avons beaucoup échangé avec le philosophe Pierre Dardot, qui soutient l’idée que si l’on ne comprend pas comment fonctionne le néolibéralisme, on ne peut le résister ni le dépasser. Il soutient également qu’il est nécessaire de le reconnaître comme perméable dans les différentes activités humaines, influençant bien plus que les systèmes économiques qui réduisent les fonctions de l’Etat et coupent les budgets des politiques sociales, qui privatisent les services et les ressources naturelles afin d’étendre ses fonctions individualistes et compétitives aux domaines culturels et même aux relations interpersonnelles, en imposant des pratiques. La logique de marché s’étend bien plus qu’aux limites de la sphère strictement économique pour devenir un ensemble de pratiques qui s’expriment dans tous les domaines de l’existence humaine. Elle imprègne même la subjectivité et configure un style de vie, de telle sorte que l’individu est considéré comme une sorte de « capital humain », comme une petite « entreprise » dans laquelle se jouent les règles de la compétition y compris contre soi-même. Le néolibéralisme actuel est de ce fait une forme de société et même une forme d’existence, qui compromet notre manière de vivre, les relations avec les autres et la façon dont nous nous représentons à nous-mêmes.

Avec Christian Laval, sociologue français également, Pierre Dardot reprend les approches de Michel Foucault pour entamer une reconstruction de l’histoire et du présent qui finit par surgir dans l’un de ses livres, La nouvelle raison du monde. Son œuvre plus récente, déjà traduite en espagnol et publiée par Gedisa, s’appelle Commun. Dans celle-ci les auteurs analysent les luttes qui ont proliféré à partir de 2011 à différents endroits dans le monde de manière synchronique (15M espagnol et le campement à Plaza Sol, le phénomène de la place Taksim à Istanbul ainsi que Occupy Wall Street qui a pris place au parc Zuccotti etc) et alertent sur le fait que « le commun » devient une constance et la cause à sauver, avec laquelle on pourrait proposer une alternative politique pour la prochaine forme révolutionnaire, celle du 21ème siècle.

Ces pratiques sont des modes de résistance active à la logique du néolibéralisme. Des formes coopératives et collaboratives d’éducation, de production, de consommation et même d’habitat surgissent dans divers domaines (agriculture, art urbain ou nouvelles technologies), avec des pratiques spécifiques et démocratiques, qui émergent de la lutte et qui cherchent à décentraliser le pouvoir en assemblées, en communautés actives et interconnectées via Internet et les réseaux sociaux. Dans chacune de ces places, durant le temps qu’elles furent occupées, l’engagement volontaire s’est imposé comme une pratique collective démocratique et comme l’unique moyen pour que les individus puissent vivre à l‘abri des pressions économiques, marchandes, de compétition et de l’obsession du « toujours plus ». C’est la façon que les individus ont trouvé pour se convertir en authentiques « sujets démocratiques ». Dans le cas de l’Espagne, une fois l’occupation de la place levée, cette sensibilité s’est étendue, telle une peau, à beaucoup d’autres places et s’est enracinée dans les quartiers.

Indépendamment de ce qui s’est passé par la suite, dans ces exemples concrets des occupations de places, le futur a été anticipé, réaffirmant que ces formes alternatives qui s’expriment en politique, en économie ou dans la culture sont inséparables de l’objectif global recherché, à savoir la transformation radicale de la société. Cette logique, cette rationalité alternative, ce n’est pas seulement une critique ou un mode de penser en opposition, mais surtout une forme créatrice puisqu’elle pose la question des institutions démocratiques qu’il est nécessaire de construire pour conduire ensemble n’importe qu’elle activité. Cette logique est appelée la « raison du commun ».

Il s’agit d’une raison politique et d’une forme de conduite qui n’est plus basée sur la compétition, qui échappe au style de vie néolibéral, puisqu’en elle prime comme intangible la fraternité et qu’elle s’ancre dans le sens profond du « commun », comme principe politique dans lequel l’unique obligation qui existe réside dans la coparticipation à la délibération et la décision collective.

Si nous regardons bien, il s’agit de nouvelles pratiques de démocratie réelle, d’une praxis institutionnelle, au sens où un nouveau mode de relation se met en place. Des pratiques institutionnelles qui dépassent le néolibéralisme en instaurant dans les consciences et dans le domaine social des nouvelles réalités, impensées jusqu’alors. Instituer, ce n’est pas partir de zéro ou institutionnaliser, c’est reconnaître et donner forme à quelque chose qui existe déjà, c’est transformer ce qui existe.

Nous pensons que la création d’institutions communes, la coordination démocratique sans centralisation et la transformation des institutions existantes pourraient nous rapprocher d’une notion de « politique » qui prendrait un sens différent, qui s’approcherait d’une égalité dans la délibération et la décision par lesquelles les individus s’efforcent de déterminer ce qui est juste. La coproduction de normes ou de règles qui compromettraient tous ceux qui participent à une activité serait juste. Nous pourrions ainsi se reconnecter avec l’idée aristotélique de la politique.

La lutte pour l’émancipation exclut sans aucun doute les figures d’élites et de stratèges qui décident depuis une position de supériorité le choix des moyens à mettre en pratique. Mais il est nécessaire d’avoir des objectifs et de concevoir des tactiques. Le problème est de savoir comment se met en place une telle organisation, commune, horizontale, ancrée et coordonnée. Il est nécessaire de rompre avec la logique des quelques « représentants » du peuple. L’organisation politique de l’avenir doit renoncer à « représenter » la majorité et doit passer à une démocratie directe. Elle doit agir en favorisant la convergence pratique des résistances dans les secteurs d’activité les plus divers, c’est-à-dire dans la construction du « commun » véritablement transversal qui procède d’une co-activité et d’une coparticipation.

 

Traduit de l’espagnol par Romane Vilain.

Catégories: International, Interviews, Politique
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