#MeToo : Blanche-Neige balance son porc

28.12.2017 - Londres, Royaume-Uni - Silvia Swinden

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#MeToo : Blanche-Neige balance son porc
« Si tu me touches, c’est le procès assuré » (Image créée avec MS Clipart)

Le déluge d’accusations de harcèlement sexuel dont nous sommes témoins aujourd’hui suite à l’affaire Harvey Weinstein offre l’opportunité d’engager des changements profonds dans notre société. Mais avant toute chose, il nous faut étudier d’où proviennent ces comportements abusifs, afin de pouvoir les modifier.

Dans ce climat actuel de révolte et de colère, il est tentant de voir la vengeance comme la voie à suivre pour amorcer ces changements : c’est après tout la norme culturelle chez nous. Mais c’est précisément cette culture que nous devons modifier. C’est le moment pour le mouvement non violent de faire des propositions positives et empathiques afin d’offrir un nouvel équilibre dans les relations humaines.

Comprendre n’est pas excuser. Que justice soit faite représente une étape capitale dans le processus de guérison des victimes. Nous devons donc nous demander quel type de justice produira les meilleurs résultats. La justice rétributive (la norme, encore une fois) punit, mais n’enseigne rien. Le rôle de la justice consiste bien sûr en la désignation d’un coupable et la reconnaissance de sa victime (car dans notre société où tout tourne autour du pouvoir, il arrive souvent que l’on blâme en fait la victime). Pour autant, une certaine forme de justice réparatrice offrirait également une approche plus créative en vue d’améliorer la situation. Blâmer les victimes n’est pas nouveau : on retrouve déjà cette configuration dans la mythologie antique. Si l’on en croit Ovide, la beauté de Méduse lui valut d’être violée par Poséidon. Dévorée par la jalousie, Athéna transforma la jeune femme en Gorgone, un monstre hideux à la chevelure entrelacée de serpents qu’aucun homme ne pouvait regarder, sous peine d’être changé en pierre.

Il est également important de cerner le contexte culturel dans lequel grandissent hommes et femmes. L’éducation n’est pas qu’une affaire de salle de classe : elle commence à la maison, avec les histoires que l’on raconte aux enfants avant d’aller au lit. Les femmes dans les contes de fées sont cantonnées dans des rôles traditionnellement passifs, faibles et obéissants : la femme au foyer de base, qui a toujours besoin d’être secourue (on notera que seules les sorcières sont puissantes). Quand ce ne sont pas Cendrillon ou Raiponce qui attendent d’être libérées par un prince charmant, c’est le Petit Chaperon rouge qui doit être sauvée par un chasseur, figure s’il en est du mâle dominant. Plus inquiétantes encore, les histoires de la Belle au bois dormant et de Blanche-Neige, sauvées par le baiser d’un prince alors qu’elles sont endormies (voire mortes) et donc bien incapables de donner leur consentement. Ces récits sont déjà pourtant édulcorés afin de pouvoir être lus aux enfants : la version originale des contes recueillis par les frères Grimm est bien pire. Dans certaines versions plus anciennes, la Belle au bois dormant se fait violer par le roi et se réveille mère de deux enfants. Elle se marie avec son violeur, et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’autres enfants. Passons sur le fait que Blanche-Neige était sans aucun doute mineure durant les faits.

Les exemples de femmes obligées d’épouser leur violeur sont foison dans la littérature, à commencer par la Bible, coutume qui s’est perpétuée dans nos sociétés pour protéger « l’honneur » de la famille. La misogynie n’est pas en reste non plus : Dans le Timée, Platon écrivait par exemple que les hommes qui se comportent mal se réincarneraient en femmes. On peut également citer d’autres philosophes célèbres tels que Rousseau, Darwin, Nietzsche, Hegel, ou Schopenhauer, le misogyne en chef. Comment peut-on nier l’influence de ces penseurs si reconnus sur le regard que l’on porte sur les femmes dans notre société ? Et pourtant, non seulement des femmes comme Laura Ceretta, Mary Wallstonecraft et les suffragettes sont parvenues à s’opposer à cette vision, mais des hommes se sont également unis à leur combat en faveur de l’égalité des droits.

L’équilibre entre les genres semble s’être rompu autour de la fin du paléolithique, quand la vénération des déesses de la fertilité a progressivement été remplacée par celle des dieux masculins, au sein de sociétés plus patriarcales.

Le féminisme est apparu en réaction de ces antécédents. Grâce à la pilule, les femmes ont commencé à vivre leur sexualité plus librement, mais la contraception a également rendu certains abus plus acceptables (c’est-à-dire, sans conséquence). C’est particulièrement le cas dans le contexte des relations de pouvoir dans lesquelles certaines femmes se voient contraintes d’offrir des faveurs sexuelles en échange de services, un avancement dans leur carrière par exemple (dans les domaines des arts, des affaires ou de la politique, pour n’en nommer que quelques-uns).

On note cependant des progrès dans l’éducation de nos sociétés : on ne voit plus dans les films le cliché de la jeune femme poursuivie par un monstre, tombant à terre pour n’être que mieux relevée par son héros. De Buffy à Wonder Woman, les héroïnes participent à redresser la balance, mais pour régler le problème du harcèlement sexuel, on ne va pas demander aux femmes d’apprendre à mettre des raclées. Ni de devenir des Margaret Thatcher en puissance. Pour une vraie réconciliation après 10 000 ans de « guerre des sexes » (où le seul pouvoir de la femme repose dans son aptitude à accepter ou refuser des relations sexuelles, comme dans la pièce de théâtre d’Aristophane « Lysistrata » où elles refusent d’avoir des relations avec leurs maris tant qu’ils n’auront pas mis fin à leur guerre), il nous faut une révolution culturelle, chez les hommes comme chez les femmes. Il est important de souligner que des hommes sont également victimes de harcèlement sexuel, cela peut arriver à tout le monde.

La fin de la violence (harcèlement sexuel, violences domestiques ou autres) contre les femmes ne pourra avoir lieu qu’avec la fin de la violence dans la société en général. Les hommes violents et les prédateurs sexuels ont tendance à manquer d’estime de soi : ils ont l’impression de ne pas être jugés à leur juste valeur et se sentent déshumanisés par leur environnement. Ils cherchent à compenser cette situation en exerçant autant de pouvoir que possible. Parallèlement, les femmes les plus à même de tomber dans leurs griffes sont celles qui manquent de confiance en elles, pour les mêmes raisons, auxquelles il faut ajouter un taux plus élevé d’abus sexuels durant l’enfance.

Une éducation humaine, à la maison comme à l’école ou à l’écran, doit se fonder sur le renforcement de la confiance en soi, la solidarité et les valeurs basées sur la non-violence. Les enfants ont besoin d’histoires qui stimulent leur imagination. Ils ne doivent pas être exposés à des représentations de violence, d’abus ou de discrimination tant qu’ils ne sont pas capables d’en débattre avec un minimum de sens critique. N’oublions pas que l’apprentissage se fait principalement par l’expérimentation et l’imitation. Imiter ce qu’il voit et reproduire ou non cette conduite selon les conséquences de ses actions représente la forme la plus commune du développement du comportement chez l’enfant. Plus tard, avec l’arrivée de l’intentionnalité et de la conscience de soi – du moins chez certains – se présente l’opportunité de développer de nouveaux comportements basés sur des attitudes plus complexes et intentionnelles, et donc des possibilités d’évolution plus intéressantes.

Il existe évidemment un grand nombre d’interventions possibles dans les domaines de l’éducation, des médias, des relations professionnelles, de la justice, etc. qui permettraient un premier pas vers un changement de la culture dans laquelle nous vivons. Il n’y a pas de solutions simplistes pour combattre des habitudes culturelles si profondément enracinées. Cependant, une forte motivation à mettre fin au harcèlement sexuel est assurément l’un des points de départ pour une transformation plus large de l’être humain et de notre société.

Commençons par faire entrer un plus haut niveau de conscience dans nos interactions humaines, quel que soit le contexte. Avoir conscience de soi, observer avec plus d’attention ce qui se passe autour de nous et comment l’on peut en être affectés. Choisir d’avoir telle ou telle réaction, de manière non pas mécanique mais intentionnelle. Autant de comportements qui participeront à ouvrir de nouvelles possibilités pour nous-mêmes et pour autrui. Sortir de notre état habituel de demi-sommeil ou d’éveil tourmentés de rêvasseries, ça ne s’improvise pas, et il faut le faire dans un certain but.

Pourquoi ne pas tout simplement s’affaler devant la télé et consommer sans aucun regard critique les valeurs que l’on nous vend dans les pages de publicité ? Pourquoi ne pas se laisser croire que le sexe, l’argent, encore le sexe, le prestige et encore plus de sexe, bien que provisoires, peuvent donner un sens à notre vie ? Parce que c’est faux. Parce qu’ils ne sont pas une solution. Parce que parfois, ils peuvent blesser les autres. Et parce que parfois, à travers eux, ce sont les autres qui nous blessent. Il ne s’agit pas de renoncer à tous les plaisirs, mais de trouver un sens profond et permanent qui nous permette d’organiser nos vies de manière cohérente et solidaire. Et pour cela, nous devons être éveillés, garder les yeux ouverts, être conscients de nous-mêmes.

Discutons-en !

 

Traduit de l’anglais pas Laurane Tesson

Catégories: Droits humains, Humanisme et Spiritualité, Opinion
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