Le virus des hauteurs

26.04.2017 - Santiago du Chile - Oleg Yasinsky

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

Le virus des hauteurs
Illustration de la page couverture du livre « El Virus de altura » (Le virus des hauteurs) de Juan Chambeaux, reposant sur les écrits de Laura Rodríguez (image de Samy Benmayor)

Ces jours-ci, nous entendrons beaucoup parler de la tragédie syrienne et de sa nouvelle étape. Nous entendrons également parler du massacre d’autochtones, de militants sociaux et de journalistes au Mexique et en Colombie; de l’effondrement du rêve européen, outré et étouffé par le néo-libéralisme; et de bien d’autres choses plus ou moins terribles. Le monde du connu, meublé par nos vieilles croyances et coutumes a échoué. Et le monde nouveau n’est pas… encore… « Antes de amar de nuevo, lava tu corazón… » (Avant d’aimer à nouveau, lave ton cœur…), nous recommande une chanson. Alors essayons… Rêvons un peu.

J’ai la chance de connaître quelques personnes merveilleuses qui ont su surmonter les prescriptions et les prédictions, et qui ont touché de leur lumière tous ceux d’entre nous qui les ont rencontrées. Elles ont été, sans se présenter elles-mêmes ainsi, des messagères de ce nouveau monde que nous cherchons ensemble.

Quand j’avais 24 ans et que l’Union soviétique était comme la planète que nous connaissons aujourd’hui, c’est-à-dire perdue, confuse, mourante et profondément irrationnelle, j’ai connu un homme sage à Moscou, par l’entremise de quelques amis chiliens. Cet homme, comme tout véritable sage, ne semblait pas l’être; c’était un homme attentif et simple. Je me souviens que nous avons passé environ deux heures à discuter de Gorbatchev et de l’avenir de la perestroïka, qui subjuguait encore les téléspectateurs occidentaux. Je me souviens de sa joie contagieuse et, surtout, du sentiment étrange de calme et de confort que l’on ressentait à ses côtés, comme accueillis dans son humilité et sa sagesse. Il s’appelait Silo, Mario Luis Rodríguez Cobos; il a été le fondateur du Mouvement Humaniste en Argentine et au Chili à la fin des années 60 et en raison de son rêve obstiné d’humaniser la terre et, en passant, de freiner le capitalisme qui prévalait en URSS, il visitait l’Académie des sciences de Russie et ses amis, des scientifiques russes insensés, tandis que notre monde s’effondrait.

J’ai beaucoup appris de lui et dans les moments où le monde nous semblait être un miroir cassé en mille morceaux impossibles de réunir, où tous les médias de toutes provenances nous convainquaient que tout ce que nous avions appris du socialisme ne valait rien et était inutile, que l’homme et le bonheur étaient autre chose et que, pour progresser nous devions changer, je pense que ce qui nous a sauvés, moi et plusieurs de mes amis, c’est un simple exercice que nous avons appris de l’humanisme siloiste.

Dans cet exercice, on abordait le thème du « guide interne ». En principe, chacun d’entre nous possède dans sa conscience l’image d’un homme ou d’une femme idéale, qui peut être un personnage réel ou inventé, par exemple un héros du cinéma ou de la littérature. Ses trois principales caractéristiques sont toujours la bonté, la force et la sagesse. Dans les moments les plus difficiles de notre vie, consciemment ou inconsciemment, nous nous dirigeons à ce personnage pour lui demander conseil ou tout simplement pour savoir comment il agirait face à telle ou telle situation. Nous faisions des exercices pour mieux définir ou perfectionner ce guide. Maintenant, de nombreuses années plus tard, je sais que mon guide interne m’a sauvé de bien de choses stupides et que j’ai pu apprendre beaucoup de choses intéressantes.

Au Chili, dans le domaine social, l’humanisme siloiste a abouti à la création du plus jeune parti politique et du premier parti à s’inscrire comme parti d’opposition à Pinochet. Quand il a gagné la démocratie, le Parti Humaniste (cette organisation n’a jamais eu le moindre rapport avec l’antihumaniste Parti Humaniste mexicain) est entré au gouvernement, a occupé des postes dans des ministères et des ambassades et, quelques années plus tard, il a été le seul à se retirer volontairement du gouvernement après avoir découvert et dénoncé la grande trahison du peuple qui a donné lieu à la « transition démocratique » chilienne.

Le thème du pouvoir, ou plutôt de son mythe et ses mécanismes, a toujours été l’un des thèmes centraux des études.

Dans les premières années après le retour de la démocratie au Chili, Laura Rodríguez, députée humaniste, était la plus jeune députée de l’histoire du pays. Après sa mort prématurée, un livre étonnant reposant sur ses écrits a été publié. Dans ce livre, intitulé « El virus de altura » (Le virus des hauteurs), elle présente ce virus comme « quelque chose qui arrive à beaucoup de gens qui occupent une charge publique, politique ou non politique. Il arrive parfois que les artistes l’attrapent également. Le virus des hauteurs, c’est quand les gens pensent avoir atteint un certain statut grâce à leurs propres qualités, et non grâce aux nombreuses personnes ayant contribué à leur succès. Donc, en gros, on oublie le travail et toutes les choses qui ont contribué à ce que l’on parvienne à ce statut et, surtout, on oublie les gens et, ce faisant, on commence à prendre des décisions contre le peuple ».

En parlant des symptômes de cette maladie, Laura raconte son expérience : « …Il y a un an, j’ai fait un exposé sur un sujet que je considérais de mon domaine. La salle, qui n’était pas grande, était bondée. De mon siège, sur une plate-forme depuis laquelle je voyais par-dessus la tête du public, j’ai même vu quelques personnes debout. L’animateur a dit quelques mots aimables à mon égard pour me présenter et, bien que les réunions commencent toujours ainsi, je me suis senti bien en écoutant les adjectifs qui qualifiaient mon travail peu énorme. Une fois la présentation terminée, l’animateur me tendit le micro. (…) J’ai salué le public, plutôt pour m’assurer que la qualité et le son des haut-parleurs soient suffisants pour que tous puissent entendre mes paroles, que chaque œil ne se décolle pas de ma figure et que tout le monde porte son attention sur mon discours. Je ne me souviens pas comment j’ai commencé et cela n’avait pas d’importance pour moi, parce que ce qui m’intéressait n’était pas que de bien transmettre un message ou d’établir une bonne communication avec le public, mais surtout d’être perçu comme un spécialiste en la matière et que le public se rende compte rapidement que, bien qu’ils aient eu des connaissances dans le domaine, j’étais le détenteur de la connaissance et personne ne m’arrivait à la cheville. “Qu’on le veuille ou non, pensais-je, ils avaient un intérêt à venir me voir”. Ainsi, pendant un court laps de temps, le cylindre métallique m’appartenait, je l’avais tiré de son piédestal et je l’utilisais comme un chanteur de rock. Il ne manquait plus que je le propulse dans les airs, puis que je le rattrape. J’avais monté le ton de ma voix. Je rugissais dans les haut-parleurs, sans que ce fut nécessaire, qui transmettaient ma moindre expiration. Maintenant, la salle me semblait petite. Je gesticulais et me déplaçais autour de la scène confortablement. (…) Un homme leva la main pour faire une remarque. J’ai trouvé cela d’une impertinence incroyable parce que, avant que j’aie fini de donner les explications qui introduisaient le sujet, quelqu’un m’interrompait sans aucun droit. Je poursuivis, ignorant ce doigt solitaire qui se hissait stoïquement au-dessus des têtes. Comme l’homme persistait dans son attitude, je me suis arrêté et l’ai réprimandé durement d’une voix forte et en colère. L’homme, ainsi que tout le public, a semblé rapetisser. La salle, qui était déjà petite, est devenue minuscule et j’en suis venu à penser que ces oreilles attentives, ces yeux rivés sur moi, n’étaient pas dignes de mes paroles. Je ne sais pas, lecteur, s’il t’est déjà arrivé de te prendre en photo mentalement. C’est comme si, tout à coup, tu te regardais de derrière. Comme si de la hauteur de ta nuque, tu avais installé un œil qui t’observe et qui vérifie ce que tu fais, ressens et pense à ce moment précis. Je me suis senti ainsi pendant une seconde. J’étais presque en mesure de voir mon arrogance. J’ai observé ma transformation monstrueuse et j’ai dit : « Quelque chose d’étrange se passe pour moi. »

Aujourd’hui, je parle de mon expérience au sein du Mouvement Humaniste parce que ce fut pour moi un apprentissage extrêmement important et la première fois où j’ai compris la nécessité de sortir des paradigmes établis par les anciens mouvements de droite et de gauche. Le symbole de notre proposition politique était le ruban de Möbius qui unit les faces externe et interne en un infini. L’humanisme siloiste a été mon chemin vers les communautés rebelles du Chiapas; îles de l’archipel mondial d’espoir et de lucidité qui, dans différentes régions du monde, émergent sous des noms différents.

Dans son livre « Silo, le maître de notre époque », la chilienne Pía Figueroa, historienne de l’art et directrice de l’Agence internationale de nouvelles Pressenza, se souvient :

« …Sa tasse de café dans la main, il vint s’asseoir avec moi dans le salon (…). Il prit place sur une vieille chaise (…) qui avait appartenu à ma mère et, avant elle, à ma grande-mère. Je la savais fragile et inconfortable (…). J’avertis Mario qu’il risquait de tomber et proposai qu’i s’installe dans le fauteuil. 

« Non merci, dit-il. Dans des sièges moelleux ou des sofas de velours, on ne peut pas penser. Une place un peu inconfortable, dans laquelle tu dois rester attentif à ta posture corporelle pour maintenir ton équilibre , contribue beaucoup à avoir une bonne disposition mentale. Les sièges inclinés et doux au toucher ne font que diffuser les sensations, étendant la perception tactile et diluant les limites du corps dans l’environnement, ce qui empêche la concentration de l’esprit. Afin d’avoir de l’énergie pour penser, il est nécessaire que les images soient dotées de brillance, que l’on puisse les fixer ou les laisser passer, que l’on puisse les manier (…). Et même, insista-t-il, je te recommande de toujours avoir dans ta maison, une chaise inconfortable comme celle-ci. Je ne comprend pas comme ceux qui nous gouvernent peuvent conduire politiquement leur peuple dans des salons où tout est feutré, moelleux et matelassé. Les idées ne surgissent pas de l’opulence, et encore moins les propositions nouvelles (…). Mais, il ne s’agit pas seulement de l’activité du penser. Si tu veux bien comprendre les autres, si tu veux te mettre à leur place, tu devrais prendre – en les imitant – leur propre posture corporelle. Essaie de suivre les gestes et les attitudes physiques d’autres personnes et tu verras que, rapidement, tu arriveras à comprendre la direction de leurs actes mentaux (…). Prend des positions physiques un peu inconfortables, et tu découvriras que, pour que le neuf puisse surgir, l’instable est préférable à ce qui, en apparence, est sur. »

L’académicien dissident Andreï Sakharov, concepteur de la bombe atomique soviétique, est également l’auteur d’une des plus grandes absurdités du siècle dernier. Il prêchait l’avenir en parlant de la convergence entre le socialisme et le capitalisme, ce qui réunirait le meilleur des deux systèmes. Comme la plupart des Soviétiques, le grand savant confondait capitalisme et démocratie. Nous connaissons le résultat : la convergence entre la bureaucratie stalinienne et le capitalisme sauvage basé sur l’anticommunisme a généré en un temps record une société préhistorique, violente et profondément malheureuse.

Il nous faut faire converger les humanismes de nos différentes cultures et histoires, des humanismes persécutés par tous les pouvoirs de l’État, comme ce fut le cas au Moyen Âge ou pire encore. Pour nous retrouver et apprendre à cheminer ensemble vers la construction de ce que certains d’entre nous appellent la nation humaine universelle et d’autres – un monde où beaucoup de mondes coexistent – qui sera certainement le même bâtiment.

 

Traduit de l’espagnol par Silvia Benitez

Catégories: Humanisme et Spiritualité, International, Opinion
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