ForWeavers : un projet de préservation du patrimoine culturel immatériel

06.02.2017 - Marie-Laurence Chanut Sapin

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ForWeavers : un projet de préservation du patrimoine culturel immatériel
(Crédit image : Alexandre Sattler)

Préserver les identités et diversités culturelles, c’est favoriser le maintien des personnes dans leur lieu de vie, leur village, leur région ou leur pays. Cela signifie également faire reculer l’uniformisation, une des conséquences néfastes, qui s’est pourtant imposée, de la mondialisation. L’industrie de la mode, devenue extrêmement polluante[1] pour satisfaire une course excessive à la consommation, sait dans certains cas utiliser les ressources de la nature et les savoir-faire artisanaux pour protéger la planète et ses habitants. Entreprendre dans ces deux directions se concrétise par la recherche, la détection et la sauvegarde dans 24 pays du monde 36 textiles naturels aussi précieux qu’uniques.

 L’objectif de ForWeavers est la préservation du patrimoine culturel immatériel. Selon la définition de l’Unesco[2], cela comprend  « les traditions ou les expressions vivantes héritées de nos ancêtres et transmises à nos descendants, comme les traditions orales, les arts du spectacle,  les pratiques sociales, les rituels et événements festifs, les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers ou les connaissances et le savoir-faire nécessaires à l’artisanat traditionnel » . La préservation des textiles rares se range dans cette définition. En France par exemple les tapisseries d’Aubusson et les dentelles d’Alençon sont classées par l’Unesco, respectivement en 2009 et en 2010.

 Nous avons rencontré Ali Rakib, qui est à l’origine de ce projet un peu fou et qui depuis plus de 5 ans parcourt le monde pour identifier ces textiles, ceux qui les confectionnent dans le but de les proposer à la haute couture internationale. Depuis, nous savons que parfois il faut savoir suivre son destin et que tisser est aussi un acte spirituel.

 

 Pressenza Quelles sont les origines de ForWeavers ?

Ali Rakib : Au Moyen Age, des guildes[3] des différents métiers existaient regroupant ainsi les forgerons, couturiers, etc… ForWeavers peut être considéré comme une version moderne de guilde internationale des tisserands. Cette plateforme, qui va proposer à la vente des tissus d’exception, permet au tisserand qui peut être situé au fond de la jungle de Sumatra, de se consacrer uniquement à son art et son savoir-faire, le tissage. Le défi est de trouver des débouchés pour ces tissus auprès des créateurs de mode qui sont à la recherche de matériaux purs en alternative aux textiles artificiels et synthétiques. Une soie dont l’unicité est réelle, dont le toucher et le bruit sont nouveaux, crée de l’émotion chez ces créateurs attentifs à l’authenticité. ForWeavers devient le trait d’union entre les tisserands les plus isolés du monde et les créateurs les plus inspirés de France ou d’ailleurs.

 

D’où est parti ce projet et qu’est-ce qui l’a motivé ?

A.R : Enfant, lors de mes vacances d’été dans ma famille berbère du sud du Maroc, je me suis rendu compte que les jeunes générations quittaient le village au profit d’un travail en ville et qu’ils ne revenaient pas. De plus, ils posaient un regard très négatif sur leur propre culture, considérant que moudre du blé ou tisser à la main était archaïque. Le tee-shirt à la mode ou la « high-tech » avaient à l’inverse la force d’attraction de la nouveauté et d’une vie plus facile. Le risque de disparition de toute cette culture riche de chants, de savoir-faire, de dialectes, de danses, de recettes de cuisine et de rituels m’attristait profondément. Et j’ai eu vite conscience que cela touchait tous les pays du monde. Pour moi, ces identités et diversités culturelles font toute la différence entre un être humain d’un robot et méritent d’être maintenues.

J’ai pensé possible de stopper cet exode rural mû par nécessité économique en cherchant à soutenir le travail dans les villages.
J’ai tout d’abord étudié le marché du thé, qui s’est avéré compliqué et ne touchait pas tous les pays. J’ai alors choisi le textile qui est tout aussi ancien et surtout commun à tous les êtres humains.

Pour conserver les savoir-faire liés au tissage, il faut préserver les populations elles-mêmes. ForWeavers permet aux tisserands de rester dans leurs villages en répondant aux commandes qui leur sont passées. Ils tissent et ils teignent de façon naturelle avec des végétaux et de minéraux. De ces matières pures, de ces savoir-faire savamment et longuement exercés surgissent des tissus remarquables, attendus par un marché exigeant. Conscients de la nécessité d’une continuité de ce mode de vie, les anciens prolongent l’acte de tisser en transmettant leurs techniques aux plus jeunes, favorisant ainsi la communication intergénérationnelle.  Et ce qui se lègue aussi, plus subtilement, sont les histoires qui racontent les dessins des tissages.

P : Comment ForWeavers se situe-t-il par rapport aux 3 piliers du développement durable[4]  ?

A.R : Pour le début de l’aventure et afin de les protéger, nous souhaitons que tous nos partenaires tisserands restent autonomes, ce qui signifie qu’ils vendent leur production textile à d’autres clients. Il va de soi que nous veillons à ce qu’ils puissent payer l’école des enfants et avoir accès aux soins médicaux. À terme, ils pourront choisir d’être salariés de la coopérative ForWeavers qui deviendra elle-même productrice. Notre objectif n’est pas de faire de profits indécents.

Lorsqu’il s’agit de jeunes femmes qui n’ont pas pu aller à l’école, à l’inverse des garçons, apprendre à tisser est une forme d’éducation informelle car elles apprennent à compter (métrage des fils) à lire, à créer. Elles pourront devenir autonomes  dans un contexte social qui les maintient en dépendance de leurs maris ou de leur famille.
La dimension écologique peut être illustrée par un exemple simple : les arbres fruitiers tels que le bananier, le lotus, la papaye et l’ananas donnent des fruits que l’on mange, mais leurs feuilles ou leurs troncs donnent des fibres que l’on peut transformer en fils pour les tisser. Cela évite le pourrissement du tronc qui attire les moustiques porteurs de maladies.

Chine, dans la province du Yunnan, une femme dans son champ à contre jour.

P : Comment déniches-tu ces tisserands qui peuvent se situer dans des régions reculées ?

A.R : Je voyage depuis longtemps pour me reconnecter à la nature et cela a été l’occasion de découvrir des tisserands. Je commence toujours par discuter avec les taxis qui connaissent toute leur région, leur culture et bien souvent une personne qui fabrique du tissu. Comme c’était très chronophage, j’ai établi une cartographie à partir des centres ressources de l’Unesco, des Nations unies et d’ONG dont les employés connaissent le terrain et deviennent des relais. Au Népal par exemple, j’ai travaillé pour Handicap International. Certains de mes collègues étaient présents dans le pays depuis 20 ans, le connaissaient par cœur, parlaient 3 ou 4 dialectes différents et bien entendu étaient aussi connus de la population. De fait, ils étaient de très bon conseils pour mon sourcing.

 

P : Comment arrives-tu à comprendre les codes des autres cultures pour qu’une confiance s’instaure entre toi et tes interlocuteurs ?

A.R : Au cours de mes voyages, j’ai toujours eu l’habitude de m’immerger dans la culture locale pour la découvrir. Il est souvent bénéfique d’observer et de chercher à comprendre même si en règle générale, les habitants sont très tolérants envers les voyageurs. Il convient d’être attentif et savoir respecter par exemple, dans un village Dogon, les coins qui appartiennent aux esprits. Y mettre les pieds signifie leur porter préjudice. Les guides sont très importants car ils peuvent expliquer beaucoup de choses. Lorsque je trouve un tissu, je cherche toujours à savoir quel est son rôle dans la société. Certains tissus sont vraiment liés à l’histoire du village. Les proposer à la vente me parait inadapté car ce sont des artéfacts archéologiques qui pourraient avoir leurs places dans un musée. De plus, il m’a semblé reconnaître dans les yeux des anciens que c’est une sorte de sacrilège. Pour cela, je préfère les refuser.

À l’inverse, il arrive que j’essuie aussi un refus. En Amazonie brésilienne, je suis tombé sur un coton naturellement orange avec une fibre extrêmement longue qui permet de développer un tissu d’une grande finesse. Dans ce cas, le village a estimé qu’il vivait sans nécessité d’une quelconque assistance économique. Et bien que déçu de ne pas avoir le tissu, j’étais content qu’ils soient en capacité de le dire. D’autres fois, dans certaines cultures matriarcales, je n’ai pas eu accès aux tissages car c’est contrôlé par les femmes. L’accès n’est pas permis aux hommes, il faut l’accepter.

P : Les différentes techniques de filage et tissage sont-elles identiques ?

A.R : Revenons aux sources et parlons technique. Beaucoup d’échanges de marchandises ont eu lieu avec la très ancienne route de la soie[5] et cela a favorisé les maillages. Historiquement, il y avait des similarités régionales sur le sens de torsion du fil. Les Occidentaux avaient l’habitude de torsader le fil de gauche à droite sous forme de Z et les Orientaux de droite à gauche sous forme de S. À partir du 15ème siècle, en Italie, on trouve des tissus avec des mélanges de fils torsadés dans un sens ou dans l’autre. Les savoir-faire se sont croisés et mêlés. On remarque aussi un lien entre l’écriture et le tissage. L’écriture asiatique est verticale en allant de haut en bas et l’écriture mésopotamienne est horizontale, de gauche à droite ou de droite à gauche. Le tissage a suivi le même cheminement, il est vertical en Asie et horizontal dans le croissant fertile. Cette théorie ne fait pas l’unanimité mais semble assez solide.

 

 P : Qu’est-ce que cette aventure raconte de toi ?

A.R : En observant mes grands-parents inquiets du devenir du patrimoine familial et de la perte probable de la langue berbère, j’ai pris conscience qu’il fallait produire un changement. Puis parcourir le monde, parfois dans des conditions extrêmes, m’a ouvert les yeux et je pense maintenant regarder l’être humain avec un œil d’anthropologue, plus compréhensif. Ma mère était brodeuse au Maroc puis en France et mon grand-père était chercheur d’eau et d’or. On peut dire que leurs histoires se perpétuent à travers ma propre recherche de pépites, mes envies d’exploration, ma passion des rencontres et des savoir-faire. Aujourd’hui après avoir exercé plusieurs métiers, j’ai la sensation d’avoir rencontré ma vocation ou mon dessein. Je sens que je suis fait pour cela et je suis très content de le vivre.

 

P : En quoi cela a-t-il modifié ta vision du monde et de l’être humain ?

A.R : C’est tout ce que je viens de raconter qui a changé ma vision du monde ! Au cours de mes périples, j’ai partagé des bouts de vie avec beaucoup de personnes et j’ai rencontré d’autres formes de bonheur, de réflexion et d’intelligence. Ma démarche scientifique et anthropologique m’a à appris de poser sur le monde un regard sans haine.

 

P : Qu’as-tu remarqué concernant la dimension spirituelle du tissage ?

A.R : Des tisserands m’en ont parlé mais ce sujet reste intime et culturel. Ce que la spiritualité signifie pour un chamane amazonien peut être très différent de notre définition. Les broderies shipibo en Amazonie ou le tissage d’orties (la ramie) en Corée sont façonnés selon des motifs chamaniques. Une tisserande française (Maïté Tanguy) avec qui je partage mes découvertes des nouveaux tissus sait lire en eux en les touchant. Un jour, elle  pose sur sa joue un tissu écru d’ortie japonaise et me témoigne qu’à cet endroit précis du textile la tisserande a eu beaucoup de souffrance, et puis plus loin sur la pièce qu’une autre a pris le relais sur le métier, puis une troisième puis de nouveau la première qui est revenue avec un autre état d’esprit.

En Inde, pour préserver et transmettre leurs techniques de tissage, cela passe par le chant. L’atelier entier chante à l’unisson. Un mot signifie un nœud, un autre indique un croisement de fil ou un changement de couleur. Selon mon point de vue, c’est quasi scientifique. Mais je sais que le tissage est une forme de méditation tout comme je le ressens pour moi avec le dessin.

 

[1] Note de l ‘auteur : traitement chimique des tissus, teintures, tannage du cuir, matières premières chimiques, transport des produits, pollution de l’eau, surproduction avec problèmes de recyclage des déchets.

[2] UNESCO signifie United Nations Educational, Scientific and cultural Organization (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture. L‘UNESCO est une institution spécialisée de l’Organisation des Nations Unies. Sa mission est d’aider à la construction de la paix, lutter contre la pauvreté et promouvoir le développement durable et le dialogue interculturel.

[3] Au Moyen Âge, la guilde est une association visant à procurer à ses adhérents de meilleures conditions commerciales. ». Source dictionnaire Larousse

[4] Le rapport Brundtland en 1987 définit le développement durable comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. » Source : www.developpement-durable.gouv.fr

Le développement durable doit être à la fois économiquement efficace, socialement équitable et écologiquement tolérable. Le social doit être un objectif, l’économie un moyen et l’environnement une condition.

[5] Historiquement, on considère que la Route de la Soie a été ouverte par le général chinois Zhang Qian au IIe siècle av JC; l’empereur l’avait envoyé sceller une alliance avec les tribus situées à l’ouest du désert de Taklamakan. La Route de la Soie était un réseau de routes commerciales entre l’Asie et l’Europe allant de Chang’an (actuelle Xi’an) en Chine jusqu’à Antioche en Syrie. Elle doit son nom à la plus précieuse marchandise qui y transitait : la soie, dont seuls les Chinois connaissaient le secret de fabrication. Source : http://www.edelo.net/routedelasoie/route_soie.htm.

Catégories: Ecologie et Environnement, International, Interviews
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