(Im)migrants. Les « nouvelles » conceptions des dominants et l’actuelle désintégration humaine

11.01.2017 - Riccardo Petrella

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(Im)migrants. Les « nouvelles » conceptions des dominants et l’actuelle désintégration humaine
Texte image : Excusez nous si nous ne nous sommes pas noyés. Photo : Archive Pressenza

Les dominants sont les véritables clandestins

Les « immigrants » représentent une occasion favorable (déclaration récente du maire de Dantzig). Les « immigrants » sont une ressource (maire de Machelen, Belgique). C’est une vérité. Et pourtant, la grande majorité des classes dirigeantes de l’Union européenne (UE) n’en veulent pas. Même nos responsables politiques font tout pour retourner dans leur pays d’origine (ou ailleurs) tous ceux (appelés les « clandestins ») qui ont réussi à entrer en Europe au cours des dernières années. Ils dépensent des milliards d’euros pour servir leur dessein (à preuve l’accord infâme avec la Turquie)!

Pourquoi l’Europe n’est‑elle plus cette terre d’accueil, cette société ouverte aux mouvements migratoires malgré le discours des dirigeants européens qui exalte les valeurs phares chrétiennes, sociales, libérales et de solidarité de la civilisation européenne? Le racisme, le classicisme, la xénophobie ne seraient‑ils pas le résultat plutôt que la cause du rejet massif des (im)migrants? Comment expliquer alors qu’un monde qui se dit mondialisé à tous les niveaux et qui accepte, peu importe la diversité des classes sociales et des populations, la mondialisation de ses conditions de vie (pensons aux automobiles, aux ordinateurs, aux cellulaires, aux tablettes électroniques, à la télévision, à l’influence anglo‑américaine, aux avions, aux médicaments, aux drones, aux centres commerciaux de Dubaï, de Shanghai, aux sagas de Harry Potter, de la Guerre des étoiles, etc.) rejette à ce point l’étranger?

Quelles sont les causes du rejet de l’étranger, notamment des (im)migrants ? 

En fait, les deux dernières générations de groupes sociaux aux commandes des pays occidentaux et occidentalisés ne croient plus (contrairement aux États membres de l’ONU qui ont adopté, en 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme) que les êtres humains sont égaux en dignité et en droit à la vie. Depuis une quarantaine d’années, ils ont théorisé sur une vision du monde actuel et de l’avenir de l’humanité ainsi que sur des pratiques sociales collectives qu’ils ont su imposer. Elles sont fondées sur les « principes » suivants :

  • Le niveau de bien‑être et le mode de vie des sociétés occidentales sont irréversibles et irrévocables. Il s’agit d’un processus humain important à tous les points de vue. Son maintien et son amélioration doivent constituer le principal objectif de la croissance économique et de l’innovation en ce XXIe siècle ;
  • Cet objectif doit cependant tenir compte du caractère fini et limité des ressources naturelles disponibles de la planète. Si tous les habitants devaient avoir accès au niveau de bien‑être des Occidentaux, il faudrait pouvoir disposer des ressources de 5 à 6 planètes semblables à la Terre. Or, c’est impossible. Considérant l’état actuel des ressources, toute tentative d’universalisation du bien‑être et du mode de vie occidental entraînerait une catastrophe environnementale d’envergure planétaire. La solution visant à réduire le niveau de bien‑être est jugée « inacceptable », car il ne saurait être question de faire marche arrière et de s’opposer au progrès. On peut toutefois tenter de réduire les répercussions négatives de la croissance économique sur l’environnement, surtout grâce aux nouvelles technosciences, notamment dans le domaine de la production, de la distribution, de la consommation, du recyclage des biens et services, et de la gestion des finances, la soi‑disant « gouvernance ». De là découlent les thèses sur le « développement durable », les dominants ayant réussi faire valoir l’idée que la croissance économique (dite « verte ») demeure une condition nécessaire, voire indispensable;
  • Cette solution comporte toutefois des coûts notables sur le plan économique et financier et n’exclut aucunement la course et la rivalité des groupes sociaux dotés des ressources cognitives, financières et des pouvoirs pour s’approprier, contrôler et utiliser les ressources disponibles. Une lutte est inévitable entre ces groupes pour assurer leur survie et leur sécurité. « Seuls les plus forts survivront » (« Only the strong will survive »), voilà la devise la plus largement diffusée aux États‑Unis. Forcément, il y aura des vainqueurs (un nombre restreint) et des perdants (la majorité), les premiers ne pouvant assumer toutes les peines des seconds. Les perdants seront responsables de se battre pour se sortir de l’impasse;
  • Plus la technologie devient omniprésente dans l’existence des gens, plus la vie se résume à une domination sur les choses. Toute forme de vie (l’eau, l’énergie, les semences, la connaissance, etc.) devient une marchandise. Par conséquent, pour assurer sa survie et sa sécurité, il faut disposer d’un grand pouvoir d’achat. La vie s’acquiert en l’achetant.

Selon ces conceptions, il n’est pas étonnant qu’en l’espace de deux générations, les dominants aient réussi à faire accepter par la majorité l’idée que les droits de la personne ne sont, en pratique, ni gratuits ni universels et qu’il faut être digne de ces droits.

Ces droits comportent des coûts le plus souvent élevés en raison de la complexité des outils technologiques. Ainsi, il revient aux bénéficiaires ayant accès aux biens et services de les payer en fonction de l’utilité qu’ils en retirent et de la quantité ou de la qualité utilisée. Inévitablement, la marchandisation de la vie mène à l’exclusion des perdants, c’est‑à‑dire de tous ceux qui ne sont pas parvenus, au cours de leur existence, à acquérir un pouvoir d’achat convenable. Aussi, « ils n’y arrivent pas », « ils sombrent » dans la pauvreté : ils sont donc exclus.

Par exclusion, on entend que tous ceux qui n’ont pas réussi deviennent des migrants dans leur propre pays; ils sont mis à l’écart par la société, expulsés de leurs propres « communautés », plongés dans un état d’incertitude, de précarité et d’insécurité. Aussi, migrent‑ils, à la recherche de solutions forcément provisoires et aléatoires. Avant même d’être des immigrants, ils sont déjà des migrants.

Tour à tour perdants et exclus, puis des migrants expulsés du présent et de l’avenir, ils deviennent des immigrants sur terre. Ils sont traités comme des « clandestins » parce que les vainqueurs n’hésitent pas à dresser tout autour d’eux des murs, des frontières, des barrières de tout type pour se prémunir contre le contact avec les exclus et les expulsés. Il suffit de songer aux milliers d’agglomérations à accès contrôlé, créées par les vainqueurs dans toutes les grandes villes du monde.

En vérité, la légalisation de la brevetabilité du vivant, la privatisation de tous les biens communs et des services publics irremplaçables et essentiels à la vie et à la vie commune ainsi que l’entière liberté accordée à la finance spéculative (paradis fiscaux, secret bancaire, scandales et criminalité financière dans le commerce des armes, etc.) imposées par les deux dernières générations de dominants ont légalisé le vol de la vie ainsi que l’expulsion de centaines de millions de travailleurs de la citoyenneté effective dans le cadre d’un système économique qui, par définition, exclut et tue les perdants non seulement sur le plan social.

Les dominants sont les véritables clandestins. Ce sont eux les hors‑la‑loi.

Nous sommes dans un moment historique de résistance inévitable et de rébellion contre les dominants, comme en fait foi, pour la énième fois ces derniers jours, l’acharnement de la troïka européenne au nom de l’argent (des créditeurs) contre la « défaite » du peuple grec.

En Italie, les « clandestins » sont tous ceux qui selon le pouvoir politique actuel, tout comme selon les référendums sur l’eau en 2011, n’ont pas respecté les résultats du référendum constitutionnel, remettant indignement au pouvoir un gouvernement déjà accusé de parjure de  la Constitution italienne, gouvernement établi sur des fondements illégaux, parce qu’inconstitutionnels, selon la Cour constitutionnelle de la République italienne.

Les dominants savent s’approprier le temps et l’espace de vie des autres. En tant que citoyen, il nous incombe de reconquérir le temps et l’espace de vie pour tous les habitants de la terre au moyen d’une lutte sans équivoque, non violente et sans compromis.

Traduit de l’italien par Lina Scarpellini – TROMMONS.ORG

Catégories: Non-discrimination, Opinion
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