Interview de Domenico Musella et Anna Polo

Ces derniers jours, la Grèce est sous le feu des médias en raison de ce que beaucoup appellent le « Gréférendum ». Nous allons essayer d’approfondir la question avec Marianella Kloka, membre de l’association humaniste Monde Sans Guerres et Sans Violence de ce pays.

 

Pressenza : Parlons d’abord du sujet principal de l’actualité : le référendum du 5 juillet. Peux-tu nous expliquer  la question qui est posée aux gens ?

Marianella Kloka : Comme il est écrit à l’ordre du jour du Parlement, les électeurs sont appelés à donner leur avis sur deux documents élaborés par les « institutions » (nom communément donné, ces derniers temps en Grèce, à la Troïka composée de la Commission Européenne, La Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international –  Ndr). Ces documents, envoyés le 25 juin dernier, constituent la réponse « européenne » sur les réformes économiques proposées par le gouvernement d’Alexis Tsipras pour la période de juillet 2015 à mars 2016. Si les électeurs sont d’accord avec le plan de la Troïka, ils votent oui, dans le cas contraire ils votent non.

Le coeur de la question est le programme de réformes qui doivent apporter suffisamment d’argent pour payer la fameuse “dette” de l’État grec et pour avoir un excédent primaire[1]. Ceux qui vont voter devraient donc s’informer et lire ces documents. À mon avis, ils devraient faire un petit effort supplémentaire et lire aussi les propositions du gouvernement. À savoir, un total d’environ trente pages si on considère les deux textes celui des « institutions » et celui de la proposition grecque.

P : Est-il faisable que les gens lisent 30 pages d’économie ?

MK : Quand les gens commenceront à lire ces pages, ils se rendront compte qu’il ne s’agit pas de concepts très abstraits ou trop techniques : il suffit de rester concentré et attentif pendant deux heures. Ce qui me frappe, c’est que dans la patrie de la démocratie, on n’a pas fait de référendum depuis 1974 et que le premier qui va être réalisé après des décennies va concerner des sujets économiques. D’ailleurs, je me pose la question : l’économie est-il un sujet réservé aux experts ? Certains affirment que les médias ont consacré un espace important à ces thèmes sur lesquels les gens vont s’exprimer. Il s’agit d’une consultation qui met tout le monde –institutions, gouvernement, médias et citoyens– face à ses propres responsabilités. J’espère que le référendum va se tenir, étant donné qu’en 2011 une consultation du même type a été annulée au dernier moment. On s’est alors retrouvés avec un Premier ministre qui avait été banquier. Il faut également tenir compte d’une autre inconnue : les institutions européennes attendront-elles les résultats du 5 juillet ou bien maintiendront-elles l’échéance pour la ratification de l’accord, prévue pour le 30 juin ? Et si elles attendent, quelle sera leur réaction face à une victoire du “non” ?

P : Donner la parole aux citoyens est sans doute un choix intéressant. Y a-t-il d’autres initiatives positives réalisées par le gouvernement de Tsipras au cours des derniers mois ?

MK : Après plusieurs années d’obscurité, d’oppression fiscale et de trahison de la part des gouvernements précédents, il est normal que les gens aient besoin de quelque chose de nouveau. Ils veulent un gouvernement qui puisse leur redonner confiance. Un gouvernement qui consulte régulièrement les citoyens, qui soit capable de gérer au mieux la question de la dette et celle du gaspillage de l’argent public, qui mette en place un système fiscal plus équitable, qui respecte les droits de l’homme en donnant la priorité à l’éducation, à la santé et la culture. Un gouvernement qui ne soutienne pas le fascisme, directement ou indirectement.

De janvier 2015 à aujourd’hui, Alexis Tsipras a accompli des gestes symboliques, en cohérence avec ses promesses et ses convictions et a mis en place certaines mesures concrètes très intéressantes.

D’abord, Alexis Tsipras a montré un net changement de style en refusant de prêter serment comme Premier ministre devant le chef de l’Église orthodoxe, tout en conservant avec lui une relation de respect réciproque. De plus, comme premier acte en tant que chef de gouvernement, il a rendu hommage aux morts de la résistance grecque face à l’occupation allemande.

En ce qui concerne les mesures concrètes, je voudrais en mentionner quelques-unes qui à mon avis sont particulièrement significatives. Je pense par exemple à l’abolition du ticket modérateur de cinq euros obligatoire pour avoir accès aux soins dans les hôpitaux publics, ou encore à la réembauche des techniciens de l’entretien du Ministère des Finances, licenciés par le gouvernement de Samaras, et qui, au cours des derniers mois, avaient campé en signe de protestation devant le siège du Ministère, au moment de la réouverture de la radio-télévision publique ERT. Je soulignerais également, les nouvelles règles concernant la police pendant les manifestations, qui ne prévoient plus la présence des policiers anti-émeutes mais des agents en civil qui permettent aux manifestants d’arriver jusqu’au Parlement. D’autres décisions importantes concernent le fait de confier les Ministères à des experts de niveau académique, de procéder à des arrestations « illustres » dans le cas de corruption et de favoritisme, de donner la possibilité aux citoyens d’échelonner le paiement de leurs dettes avec l’État en effaçant la loi de l’ancien gouvernement qui permettait de prendre l’argent directement sur les comptes courants privés. Puis, une nouvelle loi a amélioré les conditions de détention dans certains cas particuliers, le Parlement est en train de discuter une proposition de loi autorisant les unions civiles pour les homosexuels et a déjà approuvé la concession de la citoyenneté grecque aux immigrés de la deuxième génération. De plus, j’ai remarqué une ouverture importante à la société civile afin de mettre en place un accueil plus humain et plus respectueux du droit international pour les réfugiés et les migrants qui arrivent en Grèce.

Il reste encore beaucoup à faire autour de la question du gaspillage de l’argent public et du fonctionnement de l’administration publique, ainsi que pour la réduction des dépenses militaires et l’extension de l’accès aux soins aux millions de personnes qui en sont exclues pour des raisons économiques. Il est nécessaire, par ailleurs, d’ouvrir des canaux de contact plus amples avec les mouvements sociaux.

P : Qu’est-ce que tu veux dire exactement ?

MK : On voit émerger des signes intéressants qui montrent la volonté du gouvernement d’ouvrir des voies de participation : par exemple, à l’initiative du secrétariat général de l’immigration, une collaboration très spécifique avec la société civile et des investisseurs privés a vu le jour pour la réalisation de structures d’accueil destinées aux réfugiés fuyant la guerre, notamment les mineurs. En ce moment très critique, des initiatives positives comme la formation du Comité de l’Audit de la Dette, devraient donner à la société civile l’accès et la participation qu’elle n’a pas encore obtenues. Je crois que le sujet du soutien et de la contribution des mouvements sociaux dans cette phase décisive n’a pas encore été suffisamment abordé et développé de la part du gouvernement.

P : Qu’est-ce que tu attends des prochains jours, d’ici le référendum ?

MK : Comme je l’ai déjà dit, les gens ont beaucoup à étudier. La dernière expérience de campagne électorale nous a montré que les grands moyens d’information ont cherché à terroriser et à faire du chantage sur la population, en annonçant des scénarios apocalyptiques en cas de victoire de Syriza. Je n’ai pas l’impression que ces mois aient été si catastrophiques, surtout si on se rappelle d’où on vient. Il est sûr que certains médias vont essayer de répéter la même chose, mais il faut que les gens créent leurs propres mécanismes de défense face à cette attaque et qu’ils trient les informations essentielles et exactes émanant de la télévision. Ce serait très intéressant que les familles et les amis se réunissent pour étudier et pour échanger leurs opinions sur le référendum, pour que chacun arrive à une décision cohérente et consciente. C’est avec la connaissance que l’on va vaincre la peur.

 

Traduit de l’italien par Domenico Musella et la Rédaction de Pressenza France

 

[1] On a un excédent primaire quand un État est capable, de façon autonome de générer des richesses supérieures à ses dépenses.