En Bolivie, journalisme et organisation vont de pair

23.04.2014 - Waging Nonviolence

Cet article est aussi disponible en: Anglais

Susana Pacara a travaillé pendant de nombreuses années comme journaliste radio et activiste respectée au sein de sa communauté (WNV/Marta Molina).

Par Marta Molina pour Waging Nonviolence

Susana Pacara, qui compte parmi les membres fondateurs de la Radio bolivienne Lachiwana à Cochabamba, croit que le travail de communication est un outil clé pour la défense du territoire… et ce ne sont pas des pensées en l’air ! Au fil des années, Mme Pacara a combattu la privatisation de l’eau, la construction de très grandes autoroutes et les atteintes aux droits des cultivateurs de coca. Elle a bravé le gaz lacrymogène et la répression avec un courage tel qu’elle a reçu le titre de « Mamá Susana. ». Elle a désormais réalisé son rêve : transmettre ces histoires de résistance et de défense au niveau national.

Le terme quechua « lachiwana » fait référence à une petite abeille qui fait sa ruche dans le plus secret des lieux. Ce mot pourrait presque tout aussi bien décrire Mme Pacara elle-même : à 49 ans, elle est menue (ce qui lui permet, dit-elle, de se faufiler partout) et de nature curieuse. Lorsque Waging Nonviolence l’a rencontrée lors du sommet international sur la communication au service des peuples indigènes à Tlahuitoltepec, Oaxaca, Mexique, ses longs cheveux noirs étaient attachés en deux tresses et elle portait un chapeau melon bolivien fait de laine de mouton ainsi que la robe traditionnelle de sa région, la province de Chayanta, dans le département de Potosí.

D’après la légende, en période d’abondance les abeilles stockent le miel et boivent de l’eau… pas l’eau de n’importe quelle rivière, mais de l’une des plus propres. « Mais si vous avez le malheur de dérangez l’une d’entre elles, celle-ci vous pique dans l’œil… et votre œil se met alors à enfler de façon inquiétante ! », assure Mme Pacara.

Tout au long de sa vie, elle s’est déplacée telle une abeille, d’un endroit à un autre, en cherchant toujours à savoir ce qu’il se passait dans son nouvel environnement, à le comprendre au mieux jusqu’à découvrir le fin mot de l’histoire. Selon Mme Pacara, la diffusion des informations des mouvements sociaux contribue à la mobilisation, à l’organisation, et même à gagner des batailles.

Par ailleurs, lorsqu’elle parle de son parcours elle dit qu’elle a parfois volé tel un condor tandis qu’à d’autres moments elle est tombée tel un crapaud. Pour elle, la communication c’est la chronique des victoires et des échecs des gens. Il s’agit avant tout de percer à jour l’histoire au-delà des apparences.

« Parler avec ceci, dit Mme Pacara en montrant son cœur du doigt, c’est parler avec profondeur… c’est parler de terre et de territoire. »

L’eau ou la mort !

Avant de devenir communicatrice Mme Pacara était organisatrice, et encore avant elle travaillait comme femme de ménage. Les années d’humiliation, de discrimination, et de marginalisation qu’elle a subies en tant que femme de ménage l’ont politisée. Finalement, elle a pris le micro et commencé à parler avec force, courage, et dignité. À partir de ce moment-là, elle n’a jamais flanché.

Suite à l’imposition de la loi 1008 de 1993 sur la réglementation de la coca et des substances contrôlées, et suite à la répression dont ont été victimes les cocaleros (cultivateurs de feuilles de coca), Susana a commencé à participer activement aux luttes sociales. Plus tard, elle a travaillé sur des formes alternatives de développement tout en œuvrant contre la répression de l’État envers ceux qui s’opposaient à la construction d’une très grande autoroute à Cochabamba. Elle s’est opposée aux lois qui marchandisaient les terres, organisant une marche pour la dignité en 1994 et une marche nationale pour la terre et le territoire en 1996. Elle a appris à se battre dans la rue. En tant qu’organisatrice, elle a risqué sa vie plus d’une fois. « Si vous devez mourir, autant que ce soit en défendant une cause juste », dit-elle.

Lorsqu’elle a organisé avec les fermiers pour défendre leurs droits de pousser des feuilles de coca, une feuille qui est sacrée et faisant partie des anciennes traditions du peuple bolivien, elle a survécu aux attaques de gaz lacrymogène sur les plantations. Mais sa fille, âgée de seulement quelques mois à l’époque en est mort.

« Pendant la guerre du coca, pour la première fois j’ai lavé mon visage avec l’urine de son compagnon, à cause de la quantité de gaz qu’on nous envoyait » dit Pacara. « Pendant la lutte, les hommes et les femmes ne se distinguent pas entre eux et vous perdez votre peur ! » Insiste-elle, visiblement bouleversée du fait de se remémorer ce moment de sa vie.

Plus tard, lors de la Guerre des Eaux de 2000, lorsque la multinational américaine Bechtel a essayé de privatiser la distribution de l’eau à Cochabamba, Pacara était enceinte de son fils. Elle s’est quand même jointe aux autres dans la rue pour crier « De l’eau ou la mort !»

« Ils allaient m’ouvrir le ventre » se souvient-elle plus tard. Mais je leur ai dit « Je préférerais que vous fassiez cela que de vendre mon eau ! »

L’organisation et la communication

Après avoir été témoin de la répression et du massacre des cocaleros, des attaques massives aux gaz et des grèves de faim en résultant, Pacara a compris l’importance de donner sa voix à ses compatriotes et de répandre leurs histoires à travers la Bolivie. En parallèle de l’organisation des mouvements, elle a commencée à faire des reportages.

De ses dix frères et sœurs, Pacara est la seule à s’être dédiée à la communication. Ce n’est pas un métier facile. Lorsqu’elle a débutée, elle ne gagnait rien pour son travail. Elle n’a eu aucune formation. Elle l’a étudié en le faisant.

« Je n’aurais jamais un diplôme en communication » dit-elle. « Donc, j’ai obtenu mon diplôme mais sans le certificat ».

Elle est visiblement fière de ne pas avoir eut besoin d’un diplôme universitaire pour obtenir le surnom « Mamá Susana » que son peuple lui a donné. En Quechua, être une mamá ne signifie pas nécessairement être une mère, même si Pacara a deux enfants. Plutôt ce titre signifie être une personne qui a fait preuve d’engagement et de courage lors d’une lutte et qui est tenue en haute estime par les autres.

Pacara est persuadé que les médias alternatifs doivent être dans la langue parlé par la communauté. « La communication s’est de parler de nous-mêmes », dit-elle.

Cette idée ne se réfère pas seulement à la langue elle-même, mais aussi de pouvoir se construire sa propre forme d’expression différente de celle des médias de masse, qui ont longtemps utilisé des formes abstraites et prétentieuses qui sont très éloignées de la vie quotidienne des communautés autochtones. « Ils imposent sur nous des lois que nous ne comprenons pas et un média (que nous ne comprenons pas), et que nous devions nous approprier » dit-elle.

Pacara insiste également qu’il faut travailler en tant que communicateur, qu’organisateur et activiste à la fois, même s’il y a des personnes qui sont persuadées que ce sont des choses incompatibles. « Parfois les personnes me critiquent : Êtes-vous un communicateur ou leader ? Et je réitère qu’encore aujourd’hui je lutterai à la fois comme un communicateur et un organisateur. »

Dans la langue quechua, Pacara explique qu’il n’y a pas de phrase qui veut dire « tout seul ». A la place, il y a toujours un regroupement par paires, c’est-à-dire une vision dont elle dit être la représentation de son propre travail : la communication et la lutte.

En 2007, Radio Lachiwana s’est fusionné avec la station de radio alternative Radio des Peuples Indigènes. L’un des objectifs majeurs de Pacara en tant que communicateur est devenu une réalité. Elle est devenue responsable de transmettre les nouvelles à un niveau national en tant que correspondante.

Se tourner vers l’avenir

Aujourd’hui, Pacara est satisfaite de son travail avec Radio Lachiwana, ainsi que de son travail de former les nouveaux communicateurs.

Elle a quitté sa maison à Cochabamba et habite maintenant dans la province du Sud Yungas, dans le département de La Paz. Cet endroit est un mélange de peuples Quechua, Aymara et d’autres communautés interculturelles. Elle dit qu’il n’y a pas de femme organisatrice forte ou de média indépendant.

« Tous ce qu’il y a (à la radio) c’est de la musique, et ils ne jouent même pas notre musique » dit Pacara indignée. Son but est de renforcer le tissu social et d’y établir une station de radio communautaire qui diffusera des programmes sur les terres appartenant à un territoire.

Pacara est mariée depuis 28 ans et a deux enfants, un de dix-neuf ans et un autre de treize ans. Elle est déjà grand-mère. Pacara met l’accent sur le fait que ce n’est pas une chose facile à accomplir, surtout pour une femme, sans le soutien à la maison de son compagnon et de ses enfants.

Si Pacara manque d’une chose, c’est la certitude qu’elle aura du succès dans l’organisation de la nouvelle communauté, où elle habite maintenant. Pourtant, elle reste confiante. « Une fois que vous avez perdu votre confiance, votre âme vous parlera peut-être encore mais elle ne vous fera plus jamais confiance » dit-elle.

Lorsqu’elle présentait la conférence, son aisance avec les mots et sa façon de partager son expérience à partir d’exemples et d’anecdotes capture immédiatement l’attention de l’audience. Son humour gracieux comme elle l’explique, permet de comprendre sa façon de faire tourner sa radio, à partir de ses défis, ses erreurs et les temps où elle provoquait des grimaces.

Lorsque Waging Nonviolence a demandé pour prendre sa photo, Pacara a expliqué qu’elle ne se coupait jamais ses cheveux, car ils sont sacrés. Elle dit qu’elle s’occupe de ses cheveux comme s’ils étaient ses yeux. Mais même au-delà de cela, elle s’occupe de ses cheveux de la même façon que les personnes s’occupent de la Terre.

« La terre s’orne comme nous nous ornons : les fleurs sont ses boucles d’oreilles, l’herbe ses robes, et puis nous les arrachons, nous la dépouillons. »

Il apparaît évident qu’elle ne parle pas que d’elle-même, mais d’une vie entière à défendre son territoire, et en ce faisant de défendre le peuple qui y habite.

« Une femme est comme la Terre », débute-elle. « Elle saigne et alimente à la même fois. L’eau que nous buvons est son sang, et les minéraux que nous recevons d’elle sont ses os, et les arbres que nous coupons ses cheveux et les endroits sacrés que nous endommageons ses yeux. La Terre est comme une femme, et une femme tout comme la Terre, doit être défendue.

Traduit de l’anglais par Catherine Pageault

Catégories: Amérique du Sud, Culture et Médias, Diversité, Droits humains, Ecologie et Environnement, International, Nonviolence, Opinion
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