Dessin de Ben Heine

Un regard depuis l’Argentine

Ne vous méprenez pas, je ne suis pas économiste ; simplement, je prends parfois la peine d’essayer de comprendre les recherches des économistes, et plus encore celles des opérateurs politiques et financiers.

Peut-être est-ce trop évident ou trop simpliste, mais lorsqu’une entreprise choisit d’opérer une dévaluation afin d’être plus compétitive, cela implique de baisser les salaires, de payer moins d’impôts, de rembourser moins que ce qui est dû et de faire plus de bénéfices sur les exportations. Lorsqu’un opérateur financier fait un tel choix, ce qu’il veut généralement c’est que son capital en devises étrangères s’en trouve multiplié, lui donnant ainsi un plus grand pouvoir sur le reste du secteur productif.

L’opérateur politique cherche quant à lui à affaiblir l’État d’une tendance politique différente de la sienne afin qu’il se retrouve au pied du mur, à la limite de maltraiter son peuple, ce qui permet la négociation d’un nouveau pouvoir ; les alliés de l’opérateur politique bénéficient ainsi de la dévaluation, ceux-là mêmes qui ont empoché des bénéfices astronomiques et qui peuvent se permettre d’acheter un pouvoir exécutif qui continue de les privilégier.

Ceux qui, par avarice, accumulent les billets verts qu’ils ont gagné à l’étranger ou tentent de faire les mêmes bénéfices avec les « Evitas[1] » ne peuvent être considérés comme des « patriotes », ni même se considérer eux-mêmes comme tels, contrairement à ce qu’ils prétendent. Leur objectif principal est très éloigné de l’intérêt général et leur nombrilisme les transforme en moaïs ; à force de se regarder le nombril, ils finiront par s’entredévorer.

Les néolibéraux suicidaires

Ce sont ceux qui ont un plan. Il y a aussi ceux qui n’ont pas de plan mais des désirs grossiers alimentés par les modèles standardisés répétés par les médias de la désinformation ou par une culture matérialiste rétrograde. Autrement dit, cette accumulation de choses mise à part, doublée d’une spiritualité qui confère au libre-arbitre une supériorité marquée quant à la chosification des autres, le reste a un sens dès lors qu’il sert mes intérêts.

Je ne parle pas de mauvaise volonté ou de mauvaise foi, mais le « sauve-qui-peut » ou le sacro-saint « premier arrivé, premier servi » sont des tares auxquelles sont confrontées les diverses cultures et sociétés du 21ème siècle et qui concernent tous les aspects de la vie. Ceux qui voyagent uniquement pour s’acheter un gadget électronique moins cher que dans leur pays (exemple parmi tant d’autres d’un raisonnement très répandu) oublient de se demander quel est le prix à payer pour obtenir un coût aussi bas.

Le chef d’entreprise argentin dit : « Le travailleur argentin est très bien formé, mais il est très cher », d’où l’on déduit que dans d’autres pays caractérisés par la flexibilité du travail, l’esclavage au travail, des pays où les enfants travaillent, où les matières premières s’obtiennent dans le sang à grands renforts de bombardements et de fomentation de guerres tribales, les prix sont fixés par les vainqueurs et non par un Congrès représentatif des citoyens. Il convient de noter qu’une bonne partie du patronat argentin préférerait poursuivre l’esclavage au travail et/ou la flexibilité du travail ici-même ; après tout, pourquoi se rendre en Indonésie ou au Viêt Nam alors que ça génère de nombreux frais de transport ? Ils sont prêts à réduire les droits sociaux fondamentaux.

Si un pays prend la décision stratégique de faire valoir ce qu’il produit au prix qu’il exige tout en payant des salaires décents et en empêchant l’irruption des produits fabriqués dans d’autres conditions, il devra alors faire face à l’inflation causée par le manque de scrupules des responsables de la fixation des prix… mais au fait, comment sont fixés les prix ? C’est simple : il suffit de vendre au prix maximum que les gens sont prêts à payer.

Ici, nous entrons dans le domaine des prix raisonnables ou justifiés et des prix inflationnistes, qui couvrent les surévaluations faites avec une avidité fiévreuse. J’insiste sur le fait qu’elles ne sont pas toutes le fruit de la mauvaise foi. Il y a aussi un substrat social qui provoque la peur de tout perdre de nouveau à cause d’une dévaluation, d’une course inflationniste ou d’une faute du gouvernement, et qui fait que nous essayons tous de nous sauver le plus vite possible parce que nous ignorons de quoi demain sera fait… sans oublier le climat créé par les médias, qui répètent inlassablement aux chefs d’entreprise et aux opérateurs qu’ils répondent en plus aux intérêts des mêmes propriétaires de médias ou, au moins, à leurs commanditaires.

Je ne doute pas un seul instant que le volontarisme de la majorité puisse exercer une influence extraordinaire sur les classes dominantes ; toutefois, le fait que ces dernières disposent de beaucoup de temps pour soutenir leurs empires rend nécessaire l’action soutenue et ferme d’une construction politique invitant les corporatistes à honorer leurs dettes, à payer leurs impôts, à augmenter les salaires de leurs travailleurs, à ne pas remplacer la main-d’œuvre locale par la délocalisation, le réinvestissement des bénéfices du capital des travailleurs et la déconcentration économique que représentent les oligopoles. En d’autres termes, il faut délaisser les intérêts particuliers au profit de l’intérêt général.

(Traduit de l’espagnol par Florian MORINIÈRE)



[1] Billets de cent pesos à l’effigie d’Eva Perón, en Argentine