Le commerce mondial des armes : un couteau visiblement planté dans le cœur du développement durable.

28.06.2013 - Bonn - Pressenza Budapest

Cet article est aussi disponible en: Anglais

Photo: Bundeswehr-Fotos

Au cours de notre dernier voyage à Bonn pour y donner un atelier dans le forum mondial des médias, nous avons pu rencontrer des amis du monde entier. Avec certains, nous n’avions que peu de choses en commun, tels ceux dont les organisations visent un modèle de maintien d’une croissance économique dans le développement durable, mais nous avons trouvé des frères partageant nos idéaux d’humanisation de l’économie, c’est-à-dire comment placer la valeur de la vie humaine comme valeur centrale.

Parmi ces personnes se trouve Patrick Little, un Irlandais vivant en Allemagne et se préparant à quitter ce pays après de nombreuses années, pour lancer un projet de développement au Mozambique, à la grande joie de notre correspondant Mozambicain.

Patrick nous a parlé d’un échange qu’il a eu avec Guido Westerwelle, ministre allemand des affaires étrangères, qui était le conférencier d’honneur du deuxième jour du forum, un choix assez incongru entre Noam Chomsky pour le premier jour et Vandana Shiva le troisième jour!

Cet échange s’est concentré sur les rapports entre le mantra néo-libéral de Westerwelle de « changement par le commerce » (Wandel durch Handel) et la politique soutenue de Berlin en matière d’exportations d’armement à grande échelle (« le changement par le commerce des armes / Wandel durch Waffenhandel »).

Pour donner un contexte, voici une citation d’un article du Süddeutsche Zeitung (un quotidien conservateur publié à Munich, pas radical mais avec une solide réputation de journalisme d’investigation) : « Le chiffre d’affaires atteint par les exportations d’armes depuis l’Allemagne avec l’approbation du gouvernement fédéral a augmenté substantiellement ces dix dernières années. En 2002, le volume était de 3,3 milliards d’Euros (ce qui fait presque 100 millions par jour), il a augmenté à 4,9 en 2003. Il a ensuite varié durant quelques années autour de ces valeurs et à présent, les exportations ont atteint des sommets inégalés (2008 : 5,8 milliards, 2010 : 4,8 milliards, 2011 : 5,4 milliards, ce qui veut dire presque 150 millions par jour, à l’heure actuelle). »

L’Allemagne est le troisième plus grand exportateur d’armes au monde et selon  le rapport sur les exportations d’équipement militaire de 2011, sur les 5,4 milliards d’exportations, 2,3 étaient destinés à des pays hors Otan et pays équivalents comme l’Australie, et ont été livrés à des régimes où les droits de l’homme sont bafoués, comme l’Arabie Saoudite, le Sri Lanka, l’Iran, l’Algérie, voire à des régimes plus respectables, comme celui du Chili, mais qui tendent encore à envoyer les chars et les canons à eau pour disperser les manifestations d’étudiants.

Nous avons transcrit cet échange et offert à Patrick l’occasion de répliquer au Ministre. Un avertissement est nécessaire : cet échange s’est tenu en allemand et le texte ci-dessous est la version transcrite et mise en forme de l’interprétation donnée depuis la cabine de traduction. Ce texte a été relu mais peut encore contenir quelques imprécisions.

Patrick Little : Je travaille dans l’aide au développement au Mozambique et vous dites que la transformation par le commerce (Wandel duch Handl) fonctionne, mais mon problème c’est la transformation par le commerce des armes (Wandel durch Waffenhandel), parce que je pense que notre travail dans le domaine du développement, de la justice sociale et de la paix, est sapé par le fait que l’Allemagne reste, année après année, le troisième plus grand exportateur d’armement au monde. J’aimerais donc savoir ce que vous en pensez.

Guido Westerwelle : Vous vous êtes présenté comme une personne travaillant au Mozambique et j’aimerais dire que j’y ai vécu l’une des plus impressionnantes visites de ces dernières années, non seulement pour le travail que vous y faites, mais en y visitant d’autres projets comme par exemple le travail de la fondation allemande contre le Sida. Savez-vous que c’est l’un des problèmes les plus importants là-bas ? Je dois dire que le travail que vous accomplissez est quelque chose de très bon et j’aimerais vous encourager, je veux aussi reconnaître cela, car parfois ça semble facile quand quelqu’un dit « je travaille au Mozambique ». Je ne sais pas exactement où vous travaillez, mais parfois il est plus facile de le dire que le faire. C’est aussi lié au fait qu’en Afrique, à présent, ils écrivent une autre histoire comprenant des succès économiques, notamment au Mozambique.

J’en viens à la question des armes et je dois dire que nous sommes heureux d’être parvenus à un traité sur le commerce des armes, adopté par les Nations Unies. C’est vraiment un grand pas en avant. Nous aurions aimé qu’il aille plus loin. Nous voulions plus, mais après des années d’échecs, c’est un grand succès et voici quelques semaines, j’ai assisté aux premières signatures de ce traité sur le commerce des armes, qui va instaurer des règles mondiales, notamment le fait que les armes « errantes » ne causeront pas davantage d’incertitude dans le monde, c’est l’une des grandes tâches qui ont été réalisées dans ce traité.

A propos de la politique internationale, je vais d’abord introduire une nuance dans les statistiques que vous mentionnez. La question n’est pas le volume de nos exportations, le facteur décisif est de savoir vers où nous exportons. L’Allemagne est un pays exportateur, mais si vous voyez la part de nos exportations en général, en Allemagne nous avons la plus faible proportion d’exportations d’armes par rapport au volume général des exportations. Je pense qu’il en est ainsi depuis 10 ans. C’était donc plus faible en 2002. Nous avons aussi à discuter très clairement de ce qui est exporté.

Par exemple, si l’Arabie Saoudite fait soudain la une des journaux – car il existe une coopération avec l’Allemagne – les gens pourraient se demander « comment est-ce possible ? » Mais vous pouvez aussi regarder de plus près ce qui est exporté. Et ce qui a été publié est par exemple assurer la sécurité d’une frontière, aussi je recommande de ne pas évaluer les choses superficiellement pour exprimer votre opinion, il est important d’entrer dans les détails, sous peine de déformer les choses.

Lorsque j’ai rendu visite au roi d’Arabie Saoudite, il m’a dit lors d’une longue conversation qu’il avait du souci à propos de ses frontières, en particulier celle du Yémen, d’où il craignait l’entrée d’un flux de terroristes, vous savez que c’est vraiment un risque dans le nord du Yémen. Aussi, était-il légitime de sécuriser la frontière, ou pas ? Je pense que c’est un intérêt absolument légitime et je pense que si vous parlez de ces questions, vous devez y regarder de plus près.

Est-il légitime, par exemple, de coopérer avec Israël dans l’armement ? Beaucoup d’articles ont été écrits sur ce sujet et je ne peux pas vous révéler les détails, comme vous le savez, depuis la fondation de la République Fédérale nous devons garder le secret sur ces matières. Mais je pense qu’il est de  l’intérêt légitime d’Israël, dans une situation où cet Etat rencontre des problèmes concernant sa sécurité et son existence, d’être armé en conséquence et de pouvoir se défendre en conséquence. Par conséquent, nous devons parler de chaque cas individuel avant de lancer des déclarations incendiaires générales en surfant sur une vague de critiques.

Il n’est pas pertinent de discuter de ces choses de manière indifférenciée, sachant qu’il existe des intérêts légitimes. Nous avons aussi des intérêts légitimes, pas seulement nous mais aussi nos alliés, nous coopérons avec des services secrets étrangers et nous pensons qu’il est heureux que les deux attaques terroristes planifiées en Allemagne aient été déjouées, mais ce succès n’est pas dû à notre seule enquête nationale. A Bonn, nous avons trouvé à temps une bombe dans un sac, qui n’a pas explosé.

Il ne sert à rien d’ignorer en général les intérêts légitimes et je vous recommande donc, en termes de politique de sécurité, d’adopter un point de vue très équilibré, car vous ne pouvez par exemple dénier aux autres pays le droit de se défendre, plusieurs pays et beaucoup de sociétés de par le monde ne sont pas si pacifiques, malheureusement il existe des guerres, nous avons aussi des agressions militaires et l’agression est souvent le moyen politique que nous devons affronter.

Voici la réplique que Patrick Little n’a pas pu lui adresser sur le moment, mais que nous pensons digne de publication.

Cher Dr. Westerwelle,

Je vous remercie encore d’avoir bien voulu vous adresser au forum mondial des médias à Bonn le 18 juin. Comme je le disais, j’ai écouté attentivement vos affirmations concernant la contribution de l’Allemagne pour faire du monde un meilleur lieu et j’ai voulu vous demander si « Wandel durch Handel » (la transformation par le commerce) s’appliquait aussi à « Wandel durch Waffenhandel » (la transformation par le commerce des armes).

J’ai à présent pu étudier la transcription de votre réponse et voudrais répliquer à certains points que vous avez soulevés avec éloquence.

Dans votre réponse, vous avez parlé des gens qui se consacrent au travail de développement dans des régions du monde comme l’Afrique et avez déclaré vouloir nous encourager. Vous avez ensuite parlé du traité des Nations Unies sur l’armement, formulé au début de cette année. En y regardant bien, je dois admettre que je ne trouve pas cela très encourageant. Ce traité se borne à réitérer que les hautes parties contractantes s’accordent pour respecter les règles qui existent depuis des décennies et n’ont pas pu empêcher la diffusion dramatique de l’armement dans le monde, qui alimente les innombrables guerres que nous avons connues de notre vivant (je note que nous sommes nés tous deux en 1961).

Votre réponse s’est ensuite orientée sur les statistiques. Il est incontesté que, selon les chiffres fournis par le gouvernement dont vous êtes l’un des membres les plus éminents, les exportations en armements ont augmenté depuis 3,3 milliards en 2002, pour atteindre 5,4 milliards en 2011. Cela représente actuellement presque 150 millions par jour, y compris les dimanches. C’est énorme, non seulement en termes d’engins de destruction de la vie et de la création humaine, mais aussi en termes de tout ce que l’on aurait pu accomplir avec de tels moyens, au bénéfice de nos frères et sœurs les plus vulnérables dans le monde. S’il existe une dague plantée au cœur du développement durable dans le monde, c’est celle-là.

Vous déclarez qu’il faut rendre justice aux faits. Examinons donc un instant la vérité et la justice. La justice et la vérité ne doivent pas être traitées de manière différenciée. Ces valeurs sont absolues et assez simples. Il est injuste de générer des profits et de dépenser de grandes quantités de ressources dans des objets de destruction, alors qu’il existe tant de questions critiques (liées à la survie de notre espèce et de la planète) qui doivent être rencontrées d’urgence. La vérité est que nous nourrissons le monstre qui va nous détruire tous et investissons dans des explications qui cachent le déni et la tromperie.

Au sujet de l’Arabie Saoudite (vous n’avez pas mentionné les chars), vous demandez si nous pouvons leur dénier le droit de se défendre. Ne pas leur nier le droit de se défendre, n’est pas équivalent à leur vendre tout l’armement qu’ils désirent acheter. Que l’Allemagne devienne la pionnière en ce domaine comme en d’autres, en faisant ce qu’il faut (ne plus participer à ce commerce pernicieux), ainsi nous allons vraiment encourager nos partenaires, les travailleurs du développement et les citoyens les plus vulnérables du monde, que nous tentons d’aider sur le terrain.

Enfin, veuillez prêter attention à notre bilan par rapport à la suppression de l’agression militaire par la force et laissez cela éclairer la formulation de votre politique et celle de votre parti, dans les mois et les années à venir.

Dans mon empressement à vous poser ma question, j’ai omis d’exprimer un point très important : si vous le désiriez, je suis certain que nombre d’hommes et de femmes présents ce matin, très compétents, seraient ravis de vous aider à renverser cette situation, au bénéfice de toute l’humanité, des efforts fournis par les travailleurs allemands de l’aide au développement et de la réputation de l’Allemagne dans le monde.

Dans cet esprit, je vous adresse mes plus sincères salutations.

Patrick Little

Traduction de l’anglais : Serge Delonville

Catégories: Interviews, Relations internationales
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