Par Juan Espinosa

Nous comprenons bien à quel point les conséquences sont différentes dans notre vie, dans notre société et dans notre avenir, selon notre conception de l’être humain. Nous avons eu une longue période d’environ 300 ans au cours de laquelle une vision rationaliste et matérialiste de la nature humaine a été imposée. « L’homme est un animal rationnel » ou « on ne peut croire qu’en ce qui est matériellement vérifiable et mesurable » sont des vérités qui ont dominé notre monde occidental ces derniers siècles.

Mais cette vision de notre nature montre des signes d’effritement au cours des deux dernières décennies, s’ouvrant à d’autres conceptions qui, bien que timides ou ambiguës, se développent progressivement et s’avèrent vigoureuses. C’est pourquoi nous apprécions de plus en plus dans notre environnement relationnel les amis, la famille ou les collègues de travail qui participent ou pratiquent quelque forme de méditation. Au cours des dernières décennies, le nombre de lieux de yoga, de méditation orientale, etc. a augmenté. De plus, nous pouvons apprécier l’importance que les gens accordent à ces sujets et augmentent le nombre de lectures, de films et de conversations concernant cette nouvelle conception.

Peut-être que l’être humain n’est plus un animal rationnel mais un esprit enchaîné qui doit apprendre à se développer et à grandir pour surmonter son inconfort et sa contradiction et s’élever vers la paix intérieure et la joie. Peut-être que d’autres possibilités sont en train de s’ouvrir au-delà d’une vision matérialiste et scientifique de la vie.

Ce changement aura peut-être aussi un impact sur la prise de décision en nous éloignant du domaine de la rentabilité économique, de l’optimisation et du développement matériel. Il est peut-être temps que l’affectif, le poétique, le spirituel soient des éléments décisifs dans notre comportement et nos décisions sociales. Car avec ces 300 ans de rationalisme-matérialiste, une chose a été démontrée : l’être humain n’est pas plus heureux d’avoir tout contrôlé rationnellement. Et il est également devenu évident que ni le développement matériel ni les explications rationalistes du monde nous rendent plus heureux. Le bonheur est lié à la paix intérieure et au bien-être. Cela a pour conséquence que le vieux mythe selon lequel l’argent donne le bonheur est en train d’être brisé parce que nous voyons clairement que les gens riches souffrent de la même chose face aux malheurs de la vie.

Un autre aspect de notre vie est en train de changer et n’est pas moins appréciable : l’importance et le soin dans nos relations affectives. Aujourd’hui, nous entendons chaque jour comment s’expriment de très aimables souhaits à propos de la situation des autres ; maintenant nous sommes sensibles à un traitement plus affectif et sommes plus attentifs au bien-être des gens de notre entourage. Ce changement dans le ton affectif de nos relations, plus fortement porté par les jeunes me semble être quelque chose de très important.

Beaucoup d’entre nous aspirent à un monde affectivement doux, facile, aimable, compréhensif. Et nous rejetons la dureté, la rudesse, le contrôle, la récrimination et la froideur. Et cette aspiration et ce changement social ont à voir avec ce que nous considérons qu’est un être humain, avec notre conception de la nature humaine. Peut-être pas très consciemment, mais il est clair que si notre affectivité envers notre environnement relationnel s’adoucit, c’est que nous considérons les autres et nous-mêmes différemment.

Nous comprenons peut-être que nous nous sentons mieux traités et que nous traitons bien les autres. Mais s’il était important pour nous de désirer surpasser les autres, s’il était important de rehausser notre image de marque, si notre succès matériel et social était très important, cette affectivité sincère avec autrui serait sérieusement compromise car nous considérerions les autres en fonction de nos aspirations. C’est pourquoi nous pouvons dire que les élites et les matérialistes sont plus enclins à utiliser les autres pour leur propre bénéfice. Par contre, si en nous le soin des liens affectifs prend de l’importance, cela signifiera que nous portons en nous des valeurs plus humaines ou plus spirituelles. Évidemment, les choses ne sont pas blanches ou noires, mais ce sont des tendances ou des styles de relations différents.

Et il y a même des gens, c’est un peu difficile à croire, qui ont le sentiment que leurs liens affectifs n’ont pas été rompus par la disparition physique de leurs proches, mais qui d’une manière très difficile à expliquer, ressentent que leur affection continue avec ceux qui sont partis et ont quitté notre monde. On ne voit pas comment expliquer ça. Et c’est bien comme ça, peut-être que ça n’a pas besoin d’être expliqué. Mais il s’avère que ceux d’entre nous qui ont vécu ces expériences, ces sentiments, ceux d’entre nous qui ont ressenti leurs chers après leur départ, font l’expérience d’une joie et d’un espoir qui ne s’oublient pas, si nous les prenons pour des expériences admissibles.

 

Traduction de l’espagnol, Ginette Baudelet