Ce mouvement pacifiste arabo-israélien ne cesse de nous étonner. Semaine après semaine, il regagne du terrain, ou plutôt, il investit les rues, car les manifestations du week-end dernier (notamment samedi soir 11 avril 2026) ont été véritablement nombreuses : Tel Aviv, Jérusalem, Haïfa, avec 17 villes répondant à l’appel.

Et le premier à exprimer sa surprise est Omri Evron lui-même, pacifiste de toujours, membre actif du Hadash (Parti communiste israélien) et, depuis deux ans, codirecteur de la Coalition pour le partenariat de paix, principal moteur de cette mobilisation. Nous l’avons joint par téléphone, et voici sa déclaration.

Omri Evron : Quand je repense aux premières manifestations en réaction à l’attaque israélo-américaine contre l’Iran le 28 février, j’ai du mal à croire la mobilisation de l’autre soir : extraordinaire, colorée, bruyante, créative ! D’une poignée de personnes, nous avons connu une croissance fulgurante en à peine plus d’un mois. Et malgré la répression du 4 avril, lorsque nous avons été violemment attaqués par la police, dispersés à coups de canons à eau, sans parler des 17 arrestations, nous étions de nouveau là, en grand nombre, l’autre soir à Tel Aviv : la place Habima débordait de pancartes, de banderoles, de tambours, de carrousels et de marionnettes à l’effigie de Trump et Netanyahu, demandant de les renvoyer chez eux. Nous étions au moins dix mille. Ce succès a été rendu possible par la multitude d’organisations qui ont répondu à l’appel. Il est impossible de toutes les citer, mais regardez l’affiche : une soixantaine de logos différents, et l’élément clé est la présence d’acronymes arabes et israéliens. Cette réaction démontre clairement une forte baisse du soutien à ce régime de guerre sans fin que le gouvernement de Netanyahu cherche à nous imposer comme seule garantie de sécurité !

Daniela Bezzi:  Racontez-nous votre histoire : Israélien, communiste et pacifiste convaincu…

O.E. : Je suis né à Jaffa, ville palestinienne à l’origine, absorbée plus tard par l’expansion de Tel Aviv. J’ai donc grandi dans un environnement métissé, où le judaïsme coexiste nécessairement avec les traditions arabes, ce qui est rare en Israël et engendre inévitablement une quasi-ségrégation mutuelle, limitant les occasions de rencontre. Je me considère privilégié, tant par cet environnement que par ma famille, qui n’adhérait absolument pas à l’idéologie sioniste dominante : mes grands-parents étaient communistes, mes parents m’ont soutenu dans tous mes choix, surtout les plus difficiles. Par exemple, à 18 ans, en réponse à l’appel sous les drapeaux, j’ai promulgué la lettre des shministim (jeunes objecteurs de conscience).

C’était en 2005, en pleine Seconde Intifada, et comme nous étions 250 à nous déclarer objecteurs de conscience, cela a fait grand bruit. Certains d’entre nous ont même écopé de quelques mois de prison, car Tsahal n’a jamais reconnu l’objection de conscience. En revanche, notre initiative a été très appréciée à l’étranger, et deux ans plus tard, j’ai été invité par plusieurs organisations pacifistes en Italie (dont Sereno Regis, ndlr). C’est formidable de voir autant de jeunes Israéliens suivre notre exemple… Quant à mon engagement politique : j’ai commencé très jeune, au sein des Jeunesses communistes, et j’ai participé de plus en plus aux manifestations contre l’occupation en Cisjordanie. Depuis deux ans, je dirige cette Peace Partnership Coalition [Coalition pour le partenariat pour la paix] qui, outre son opposition à la guerre comme seule et définitive solution, représente un rare exemple de coexistence réussie entre de nombreux groupes juifs et arabes, de plus en plus unis. Un rôle passionnant et exigeant, que j’ai le privilège de partager avec la palestinienne Sulafa Makhoul.

D.B. : Comment est née cette Coalition pour le partenariat pour la paix, et en quoi diffère-t-elle de la coalition “It’s time” [Il est temps], qui se réunira le 30 avril pour le Sommet de la paix de Tel-Aviv ?

O.E. : Nous avons été formés en réaction aux événements du 7 octobre. C’était en décembre 2023, et tous les éléments du soi-disant « camp de la paix » israélien étaient en plein désarroi : personne n’osait exprimer de désaccord avec le gouvernement, et toute manifestation, même la plus infime, de protestation publique, même de la part de Hadash, qui bénéficie d’une reconnaissance légale, était réprimée par les forces de l’ordre.

La conclusion fut d’opter pour une stratégie de coalition : si, seuls, nous étions presque inefficaces, ensemble, nous pouvions espérer nous faire un peu plus remarquer, même si nous restions minoritaires face à la majorité belliciste de la société israélienne. Et c’est ce qui s’est passé : la plupart des manifestations dénonçant l’occupation et la guerre qui ont eu lieu en Israël ces deux dernières années et demie ont été organisées grâce à notre Coalition pour le partenariat pour la paix, qui regroupe aujourd’hui une soixantaine d’organisations. Naturellement, nous sommes membres de la Coalition « Il est temps », avec laquelle nous partageons les mêmes objectifs fondamentaux, ainsi que des dizaines d’organisations appartenant aux deux camps.

La seule différence réside dans le mode d’action. Tandis que d’autres se concentrent sur un ou deux événements majeurs par an, notre coalition incarne une mobilisation populaire quasi permanente, grâce à la contribution des nombreux comités actifs au sein d’Hadash en Israël et d’organisations similaires en Cisjordanie. Leur nombre croissant confirme la valeur de notre réseau, qui répond aux défis sociaux grandissants. Nous pouvons ainsi nous définir comme un pont, ou plutôt un point d’écoute privilégié, entre le mouvement pacifiste israélien, fort de son histoire, et les représentants engagés dans des démarches similaires au sein de la société palestinienne. Un atout indéniable de notre coalition est Hadash et la crédibilité dont elle jouit dans le monde arabe : une opposition radicale à l’apartheid et au génocide ; et une défense des valeurs démocratiques, dans le respect de l’égalité absolue des droits. A commencer par le droit à l’autodétermination : une étape essentielle vers la reconnaissance du peuple palestinien et la seule condition préalable à une paix durable dans cette région.

D.B. : Or, les sondages montrent un soutien croissant à Netanyahou, et précisément grâce à la guerre contre l’Iran…

O.E. : Je crois que la situation est bien plus dynamique que ne le laissent entendre les sondages ; les choses évoluent très vite. Il est vrai qu’au début de l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, la guerre bénéficiait d’un soutien général, ce qui explique le succès mitigé de nos premières manifestations, rapidement dispersées par les forces de l’ordre et tournées en ridicule sur les réseaux sociaux.

Mais comparé aux guerres précédentes, le consensus s’est effondré plus rapidement. Même si les souffrances sont moindres qu’à Gaza ou au Liban, la population israélienne est lasse de cet état de guerre permanent, sans perspective d’amélioration. Avant même le fragile cessez-le-feu, cette situation suscitait déjà une vive aversion, et elle ne peut que s’aggraver avec l’échec des négociations d’Islamabad. C’est pourquoi nous devons poursuivre la mobilisation, en Israël et dans le monde entier, ce qui est déjà en cours. Je reste optimiste.

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