En quelques décennies, les États-Unis sont passés d’assassinats secrets à une politique ouvertement favorable à l’assassinat ou aux « frappes ciblées ». Aujourd’hui, dans leur guerre contre l’Iran, cette évolution atteint sa phase la plus dangereuse.
Par Medea Benjamin et Nicolas J. S. Davies
Les 17 et 18 mars, les États-Unis et Israël ont assassiné trois hauts responsables du gouvernement iranien lors de frappes aériennes ciblées : Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien ; le général de brigade Gholamreza Soleimani, commandant des forces de sécurité intérieure Basij en Iran ; et Esmaeil Khatib, ministre iranien du renseignement.
Le missile qui a tué Ali Larijani a également détruit un immeuble d’habitation faisant plus d’une centaine de morts. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a annoncé que les forces israéliennes étaient désormais autorisées à assassiner tout haut responsable iranien dès qu’elles en avaient l’occasion, et elles ont continué à le faire, portant à au moins soixante-dix le nombre de responsables iraniens assassinés au cours de l’année écoulée.
L’assassinat d’Ali Larijani est un coup porté aux chances déjà minces d’une paix négociée entre l’Iran, les États-Unis et Israël. Ali Larijani était un haut responsable expérimenté et pragmatique, qui avait joué un rôle de premier plan dans les négociations avec les États-Unis et d’autres puissances mondiales depuis 2005.
Larijani a obtenu une licence en mathématiques et en informatique, a fréquenté le prestigieux séminaire de Qom et a combattu pendant la guerre Iran-Irak, où il a été promu au grade de général de brigade au sein du Corps des Gardiens de la Révolution d’Iran. Après la guerre, il a dirigé le Service national de radiodiffusion iranien. Avant de se lancer dans la politique et de rejoindre le gouvernement en 2005, il a obtenu un doctorat en philosophie occidentale à l’université de Téhéran et a écrit trois ouvrages sur la philosophie d’Emmanuel Kant. En 2024, Larijani a publié un ouvrage de philosophie politique intitulé Raison et sérénité dans la gouvernance.
Si les États-Unis avaient souhaité garantir la paix et rétablir leurs relations avec l’Iran, Ali Larijani aurait pu être un interlocuteur potentiel dans le cadre des négociations. La décision d’assassiner Larijani deux semaines après le début de cette guerre laisse penser que les dirigeants américains n’étaient absolument pas intéressés par des négociations.
Autre hypothèse encore plus effrayante. Les dirigeants israéliens ont peut-être considéré Larijani comme un obstacle à leurs projets belliqueux : en tant que négociateur modéré, il représentait une voie vers la paix, et c’est pourquoi ils l’ont délibérément éliminé afin de pouvoir poursuivre leur escalade militaire.
Cet assassinat a été suivi d’une attaque israélienne sans précédent contre le gisement de gaz de Pars Sud, le plus grand au monde et une ressource partagée avec le Qatar. L’Iran a riposté par des tirs de missiles contre des infrastructures énergétiques à travers Israël et le Golfe. Au Qatar, les dégâts subis par le terminal GNL de Ras Laffan, l’un des centres névralgiques du gaz les plus critiques au monde, pourraient prendre des années à être réparés et coûter des milliards de dollars.
Alors que les marchés mondiaux de l’énergie étaient en pleine tourmente, des responsables américains ont confirmé au Wall Street Journal que l’attaque contre Pars Sud avait été coordonnée avec Washington, contredisant ainsi les démentis du président Trump.
Le schéma est sans équivoque. Comme l’a souligné un analyste, Israël semble délibérément aggraver la situation en éliminant de manière ciblée les modérés en Iran, tout en s’attaquant aux infrastructures critiques, afin de provoquer une guerre régionale plus vaste qui ne laisserait aucune place à la désescalade.
Les analystes débattent pour savoir dans quelle mesure Israël est à l’origine de cette escalade et dans quelle mesure les responsables américains y adhèrent pleinement. Mais une puissance impérialiste ne peut pas externaliser la responsabilité. Comme le disait la célèbre inscription sur le bureau de Harry Truman : « La responsabilité s’arrête ici » (The buck stops here).
Dans le cadre de leur alliance avec Israël, les États-Unis ont banalisé l’assassinat systématique de dirigeants étrangers, de la Palestine au Liban, en passant par la Syrie et le Yémen, et désormais en Iran. Ceci n’est pas nouveau. En 2020, le président Trump a ordonné l’attaque par drones qui a tué le général iranien Qasem Soleimani et le dirigeant irakien Abu Mahdi al-Muhandis, numéro deux des Forces de mobilisation populaire (PMF) d’Iraq, alors même qu’ils s’étaient joints aux forces américaines pour lutter contre l’État islamique.
Cependant, l’assassinat est explicitement interdit par la loi américaine. Le décret 12333 stipule clairement : « Aucune personne employée par le gouvernement des États-Unis ou agissant en son nom ne participera à des assassinats ni ne conspirera en vue d’y participer. »
Cette interdiction est issue de l’enquête menée par la commission Church sur les projets d’assassinat des États-Unis visant Fidel Castro à Cuba, Patrice Lumumba au Congo, Rafael Trujillo en République dominicaine, Ngo Dinh Diem au Sud-Vietnam et le général René Schneider au Chili.
Cela reflète également le droit international tel qu’il s’est consolidé au fil du temps, y compris les Conventions de La Haye et de Genève.
Après le 11 septembre, cependant, les États-Unis ont systématiquement ignoré ou éludé bon nombre des restrictions imposées par le droit spécifique américain et le droit international. Alors que les invasions et occupations américaines de l’Afghanistan et de l’Irak suscitaient une résistance armée généralisée, le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, a commencé à défendre ce qu’il a appelé des « chasses à l’homme » (manhunts), consistant à déployer des forces d’opérations spéciales américaines pour traquer et tuer les chefs présumés de la résistance. Une pratique déjà mise en œuvre par les unités secrètes israéliennes en Palestine occupée.
Le général Charles Holland, chef du Commandement des opérations spéciales des États-Unis, a refusé d’autoriser de telles opérations, mais son départ à la retraite en octobre 2003 a permis à Rumsfeld de nommer à des postes à haute responsabilité des responsables plus proches de ses idées, et de faire venir des Israéliens pour former des escadrons de la mort américains en Israël et en Caroline du Nord.
Comme le dit le proverbe « Les morts ne parlent pas », il n’y a pratiquement pas eu de comptes rendus pour les meurtres qui en ont résulté, et qui ont systématiquement coûté la vie à des milliers de civils en Irak et en Afghanistan. Deux hauts commandants américains ont déclaré au Washington Post que seuls environ 50 % des raids pour « tuer ou capturer » menés par le Commandement conjoint des opérations spéciales, visaient les personnes ou les maisons « cibles » ou recherchées, tandis que les soldats impliqués dans ces raids ont affirmé que cette estimation exagérait considérablement leur taux de réussite.
La guerre avec des drones a accéléré cette tendance. Sous la présidence d’Obama les frappes ont été multipliées par dix, faisant de l’assassinat ciblé un pilier central de la politique américaine. En 2011, les raids nocturnes en Afghanistan se comptaient par centaines chaque mois, déshumanisant le peuple afghan et scellant finalement la défaite de l’occupation américaine et le retour des talibans.
Aujourd’hui, les forces américaines et israéliennes recourent à des frappes aériennes ou à des drones pour assassiner des dirigeants iraniens, et tuer des civils en Palestine, au Liban et en Iran. Le discours de modération a disparu. Il a été remplacé par une glorification ouverte de la « létalité » et par des menaces de nouveaux crimes de guerre.
Ce qui était autrefois caché, controversé et restreint est désormais au contraire ouvert, normalisé et défendu ouvertement.
L’effet cumulatif est accablant : les États-Unis ont fait de l’assassinat et des exécutions extrajudiciaires des instruments courants de leur politique. Ils font de la violation de la Charte des Nations unies, des Conventions de La Haye et de Genève ainsi que de leurs propres lois une pratique systématique, tout en proclamant défendre l’ordre juridique international qu’ils sapent en réalité.
Entre-temps, un monde multipolaire est en train de voir le jour, porté en grande partie par les nations du Sud. Mais la transition vers un monde pacifique et durable est loin d’être assurée. Le principal obstacle sur cette voie est le recours persistant des États-Unis à la menace, à la force militaire et à la coercition économique, dans le but de préserver leur propre domination.
Pendant des décennies, l’Iran a fait preuve de modération face aux fausses accusations concernant les armes nucléaires, aux sanctions économiques de « pression maximale », aux menaces croissantes, et aux attaques de la part des États-Unis et d’Israël. Il a discrètement mis en place ses défenses et ses stratégies militaires en prévision du jour où il en aurait besoin, et ce jour est arrivé.
L’incapacité de la communauté internationale à mettre un terme aux guerres d’agression successives menées par les États-Unis constitue une menace existentielle pour la Charte des Nations unies et, plus généralement, pour l’ordre établi après la Seconde Guerre mondiale. Comme l’a souligné le président colombien Gustavo Petro lors du sommet de la CELAC le 21 mars : « Plus les problèmes de l’humanité s’aggravent, moins nous disposons d’outils pour agir collectivement. Et cette voie ne mène qu’à la barbarie ».
Les États-Unis sont aujourd’hui confrontés à un dilemme : poursuivre sur cette voie de la violence illégale, ou tourner la page sur le passé criminel de notre nation sur la scène internationale et enfin, véritablement, adopter la voie de la diplomatie et de la coexistence pacifique avec nos voisins, comme l’exige la Charte des Nations unies.
Pour les Américains, et pour le monde entier, ce choix devient une question de survie.
Medea Benjamin et Nicolas J. S. Davies sont les auteurs de War In Ukraine: Making Sense of a Senseless Conflict [La guerre en Ukraine : donner un sens à un conflit insensé], désormais disponible dans une deuxième édition révisée et mise à jour.
Medea Benjamin est aussi cofondatrice de CODEPINK for Peace et auteure de plusieurs ouvrages, dont Inside Iran: The Real History and Politics of the Islamic Republic of Iran [L’histoire et la politique réelles de la République islamique d’Iran].
Nicolas J. S. Davies est un journaliste indépendant, chercheur au sein de CODEPINK et auteur de Blood on Our Hands: The American Invasion and Destruction of Iraq [Du sang sur nos mains : l’invasion et la destruction de l’Irak par les États-Unis].








