Le monde subit une évolution sismique, passant d’un ordre unipolaire à une ère de rivalité bipolaire tendue. Dans ce nouveau paysage, l’ancienne impulsion de destruction mutuelle n’est pas réduite mais systématisée, les puissances rivales amassant de vastes arsenaux et menant des batailles par procuration tout autour du monde. Cela représente une forme moderne d’esclavage géopolitique : un état dans lequel, ainsi que Sartre et Hegel l’ont observé, les nations existent en se défiant ou en dépendant des réactions d’un « autre » externe. Nous sommes intégrés, non par la solidarité, mais par la peur ; liés non par un projet commun, mais par une menace mutuelle.
Le plus visible est la lutte de pouvoir frénétique entre géants, mais son coût réel est supporté par les plus petits Etats pris entre deux feux. Contraints à un calcul désespéré pour leur survie, ils cherchent à se réfugier dans l’un des blocs émergents, échangeant leur souveraineté contre de la sécurité, dans un monde où la neutralité devient un luxe dangereux. Leurs alliances ne reposent plus tant sur des valeurs communes que sur une vulnérabilité partagée, une démonstration du fait que le système mondial est pris en otage par les rivalités.
Cependant, au milieu de ce grand échiquier stratégique, nous oublions l’unité fondamentale de tout cela : l’être humain. Le sociologue iranien, Dr. Ali Shariati, a proposé une puissante allégorie de cette perspective. Imaginez un scientifique venu de Mars visitant la Terre. Son rapport ne concernerait pas la bipolarité ou les mouvements non-alignés, mais une profonde absurdité : des créatures qui entassent des montagnes de nourriture uniquement pour manger trop, puis demandent des soins pour soigner les maladies qui en résultent ; des êtres qui dédient leur génie collectif, non pas à l’amélioration des conditions de vie de leurs pauvres, mais au perfectionnement incessant de leurs instruments de destruction mutuelle.
Cela conduit à nous poser une question critique sur notre époque : quel est le bilan ultime de nos plus brillantes institutions ? Nos meilleurs centres de recherche et universités, moteurs de cette « nouvelle » guerre froide, produisent des générations de spécialistes capables de concevoir des missiles hypersoniques, des armes cyber et des sanctions économiques. Ils sont formés à donner la priorité aux intérêts nationaux avant leur conscience mondiale et à l’avantage stratégique avant l’humanité commune. Nous sommes passés maîtres dans la science de survie géopolitique mais avons complètement négligé l’art de vivre sur une planète.
Une vraie intégration dans un monde multipolaire devrait signifier mettre en commun nos connaissances pour résoudre les crises qui nous menacent – le changement climatique, les pandémies et les inégalités croissantes. Au contraire, nos relations reposent sur l’armement. Les lignes d’approvisionnement deviennent des goulots d’étranglement, les réseaux digitaux des arènes d’espionnage, la diplomatie devient un théâtre de coercition. C’est un réseau de suspicion et non de solidarité.
Le paradoxe tragique de notre époque est le suivant : nos époustouflants accomplissements technologiques et en communications sont éclipsés par notre plus vieil échec – l’incapacité à voir l’humain dans un adversaire, le réfugié dans les statistiques, le destin partagé dans l’ambition d’un rival.
Alors que le monde se fracture en camps, le grand défi n’est plus de choisir son camp mais de poser une question plus profonde.
Peut-être que l’antique sagesse de Lao Tseu tend le miroir le plus clair à notre folie moderne. En luttant pour dominer le monde, avertissait-il, nous perdons le contact avec celui-ci. « Qui sait qu’assez est assez, aura toujours assez » enseignait-il, une vérité ignorée par notre course sans fin à l’armement et la consommation. De manière plus critique, il observait que « la violence, même bien intentionnée, rebondit toujours sur soi ». Dans notre poursuite implacable de la sécurité par la domination, nous avons mis en place les conditions même de notre insécurité universelle. Nos tours de pouvoir projettent les ombres les plus profondes.
La marche en avant ne réside pas dans l’accumulation d’armes et de murs dans un monde divisé, mais le travail humble et radical de raviver notre héritage commun. La question ultime de Lao Tseu devient ainsi la nôtre : allons-nous continuer de forcer et fracturer, ou pouvons-nous apprendre la douce et persistante force de l’eau qui coule, s’adapte et finit par user la pierre ? Le choix nous appartient, même lorsque des murs s’élèvent.
En fin de compte, nous sommes sur le bord d’un précipice paradoxal. Nous avons construit des robots pour remplacer le travail et des cerveaux digitaux pour remplacer l’intelligence biologique. Mais au lieu de canaliser cette libération vers un progrès collectif, l’humanité reste coincée dans sa vieille habitude : se battre pour se diminuer l’un et l’autre. En fin de compte, l’esprit biologique ne combat pas un rival, mais son propre reflet dans un miroir brisé.
Traduction : Serge Delonville








