La récente réforme du Code pénal au Mali marque un tournant critique pour les droits humains dans le pays et, en particulier, pour la situation des personnes LGBTIQ+. En criminalisant explicitement les relations entre personnes du même sexe, l’État n’a pas seulement introduit une nouvelle infraction pénale ; il a redéfini le cadre de la légitimité sociale, ouvrant la voie à un climat de persécution, de peur et de violence structurelle qui dépasse largement le champ juridique.
Ce changement légal ne peut être compris comme un simple ajustement normatif. Cette réforme fonctionne comme un acte politique performatif : en transformant certaines identités et certains liens affectifs et relationnels en crimes, l’État envoie un signal clair à la société sur celles et ceux qui sont exclus du corps légitime de la nation. Dans ce geste, la loi ne se contente pas de sanctionner des comportements ; elle produit des sujets vulnérables, exposés et privés de protection.
Depuis l’entrée en vigueur de la réforme, des organisations locales et internationales de défense des droits humains ont documenté une augmentation des arrestations arbitraires, des extorsions et des menaces visant des personnes perçues comme LGBTIQ+, même en l’absence de preuves matérielles. La simple suspicion, la rumeur ou la dénonciation informelle suffisent désormais à justifier des détentions, des abus policiers et des actes de chantage, tant de la part d’agents de l’État que d’acteurs privés agissant à l’abri du nouveau cadre légal.
La criminalisation a également eu un effet immédiat sur le tissu social. Des espaces qui fonctionnaient comme réseaux informels de soutien, de rencontre ou de refuge ont été démantelés ou contraints de fonctionner dans la clandestinité. La réduction de ces espaces sûrs n’est pas un dommage collatéral, mais une conséquence directe de la loi : lorsque l’existence même d’un groupe devient illégale, toute forme d’organisation collective se transforme en risque pénal.
Ce processus s’inscrit dans un contexte politique plus large marqué par la montée de discours nationalistes, moralisateurs et autoritaires. Au Mali, comme dans d’autres pays du Sahel, l’instrumentalisation des valeurs « traditionnelles » et d’une identité nationale homogène est devenue un outil de légitimation du pouvoir. La stigmatisation des personnes LGBTIQ+ remplit une fonction précise dans ce schéma : elle fournit un ennemi intérieur facilement identifiable, détourne l’attention de crises structurelles plus profondes — insécurité, pauvreté, corruption, effondrement institutionnel — et renforce un récit d’ordre et de pureté sociale.
Du point de vue des droits humains, la réforme viole des principes fondamentaux du droit international, notamment le droit à la vie privée, l’égalité devant la loi et le droit de ne pas subir de discrimination fondée sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Son impact dépasse toutefois la seule violation juridique : elle consolide une hiérarchie des vies, dans laquelle certaines existences sont déclarées moins dignes de protection, voire dispensables.
Les effets psychologiques et sociaux sur les personnes LGBTIQ+ sont profonds. La peur de la dénonciation, de l’arrestation ou de l’agression limite l’accès aux services de base, y compris à la santé et à la justice. En particulier, la criminalisation entrave l’accès aux programmes de prévention et de traitement du VIH, car le recours aux services de santé peut exposer à des représailles. De cette manière, la loi ne punit pas seulement des identités, mais produit également des dommages indirects en matière de santé publique.
La communauté internationale a réagi par des condamnations et des appels à l’abrogation de la réforme, mais la portée de la pression extérieure demeure limitée dans un contexte où le gouvernement malien a renforcé son éloignement des cadres multilatéraux et consolidé un discours souverainiste présentant toute critique internationale comme une ingérence étrangère. Dans ce scénario, les personnes LGBTIQ+ se retrouvent prises entre un État qui les criminalise et une communauté internationale dont la capacité de protection effective s’affaiblit.
Ce qui se déroule aujourd’hui au Mali n’est pas un phénomène isolé, mais s’inscrit dans une tendance plus large où des gouvernements en crise recourent à la criminalisation des identités pour réaffirmer leur contrôle politique. La pénalisation des relations entre personnes du même sexe ne résout aucun des problèmes structurels du pays. Elle produit en revanche un ordre symbolique clair : elle définit qui appartient à la communauté nationale et qui peut en être exclu sans coût.
En ce sens, la réforme pénale ne représente pas seulement un recul en matière de droits LGBTIQ+, mais un signal d’alarme plus large sur la dégradation de l’État de droit au Mali. Lorsqu’une loi transforme l’existence d’un groupe en crime, ce qui est en jeu n’est pas seulement la sécurité d’une minorité, mais l’architecture même des droits humains en tant que limite au pouvoir.








