Dans les gros titres et les discours politiques, on entend sans cesse des mises en garde contre la « fin » ou l’« effondrement » de la démocratie. Le postulat est clair : la démocratie serait un système fixe et universellement compris, aujourd’hui menacé. Mais cette vision occulte une réalité plus profonde. La démocratie n’a jamais eu une signification unique. Au cours de l’histoire, elle a revêtu différentes significations pour différents peuples, à différentes époques, et a souvent servi des objectifs très différents, voire contradictoires.
Par Dennis Redmond et David Andersson
Dans son idéal, la démocratie implique l’autonomie collective : l’idée que les individus devraient avoir un réel pouvoir sur leurs conditions de vie. Pourtant, la démocratie a souvent été moins une pratique vécue qu’un langage servant à légitimer le pouvoir – invoqué pour autoriser les États, consolider l’autorité ou justifier l’exclusion derrière des prétextes de consentement populaire.
Je ne suis pas historien, mais en Occident, les idées démocratiques semblent s’être développées parallèlement à la formation des États et des républiques modernes. À mesure que ces institutions s’étendaient – souvent par la conquête, la colonisation ou la consolidation territoriale – la démocratie s’est trouvée inextricablement liée aux besoins de l’État lui-même. Plutôt que de s’interroger sur la manière dont les peuples pourraient se gouverner, les mécanismes démocratiques ont fréquemment été conçus pour stabiliser la gouvernance, gérer les populations et garantir la légitimité. En ce sens, la démocratie a souvent autant servi le pouvoir qu’elle l’a contesté.
L’expression « Nous, le peuple », introduite dans le préambule de la Constitution des États-Unis de 1787, incarnait une aspiration radicale : l’autorité politique émanant du peuple et non d’un monarque. Pourtant, la démocratie et les fondateurs de la Constitution des États-Unis revêtaient des significations très différentes selon les personnes. Le droit de vote était réservé aux hommes blancs, généralement âgés de plus de 21 ans, propriétaires ou contribuables. Les femmes, les peuples autochtones, les Africains réduits en esclavage, les Noirs libres et bien d’autres en étaient totalement exclus. Le discours était universel ; la pratique, elle, était sélective.
Ce schéma – des idéaux ambitieux associés à une application restrictive – s’est répété à travers le temps et l’espace. La démocratie a servi à justifier des guerres, des sanctions, des changements de régime et l’oppression économique, alors même que des millions de personnes vivant sous des systèmes dits « démocratiques » n’ont que peu de contrôle réel sur les décisions politiques ou économiques qui façonnent leur existence.
Aujourd’hui, ces contradictions deviennent plus difficiles à ignorer.
Dans un monde hyperconnecté, les forces qui façonnent notre quotidien – systèmes climatiques, chaînes d’approvisionnement, marchés financiers, flux migratoires – opèrent bien au-delà des frontières nationales. Pourtant, la participation démocratique demeure largement cantonnée à l’État-nation. Des institutions conçues pour une autre époque peinent aujourd’hui à répondre aux crises planétaires, tandis que les citoyennes et les citoyens sont incités à défendre la démocratie alors même que leur capacité à influencer véritablement le cours des événements diminue.
Écoutez les infos aujourd’hui et vous verrez cette tension partout.
Les mouvements progressistes occidentaux ont souvent soutenu des gouvernements comme celui de l’Iran principalement en raison de leur opposition à l’hégémonie étasunienne. Or, cette position se heurte à la réalité des soulèvements populaires réprimés violemment, notamment par des milliers de morts parmi les manifestants.
Une autre contradiction, tout aussi révélatrice, apparaît au Groenland. Là-bas, deux démocraties établies de longue date – les États-Unis et le Danemark – se disputent de plus en plus l’avenir du Groenland. Les intérêts stratégiques, les préoccupations sécuritaires et l’accès aux ressources dominent le débat. Pourtant, le Groenland abrite environ 57 000 personnes, principalement des Inuits. Si la démocratie repose véritablement sur l’autodétermination, ne devrait-ce pas être à eux de décider de leur avenir ?
Le Venezuela soulève une autre dimension de cette même tension. Par quels mécanismes démocratiques la communauté internationale accepte-t-elle, rejette-t-elle ou intervient-elle dans les décisions politiques prises au-delà de ses frontières ? Qui décide de la légitimité d’une élection, de la justification de sanctions ou du bien-fondé d’une pression extérieure ? Et qui porte la responsabilité des conséquences humaines de ces décisions ?
Pris ensemble, ces cas suggèrent que la démocratie, telle que pratiquée à l’échelle mondiale, n’est ni neutre ni une norme universellement appliquée. Elle est façonnée par le pouvoir, les intérêts et les récits stratégiques, même lorsqu’elle est invoquée par des États qui se définissent formellement comme démocratiques.
Alors, quand on parle de démocratie, de quoi parle-t-on exactement ? D’un ensemble de procédures, d’un idéal moral ou d’une expérience vécue du pouvoir ? La démocratie englobe-t-elle pour vous les dimensions politiques, économiques, sociales et internationales, ou se réduit-elle à des élections périodiques au sein de frontières étatiques rigides ?
Que signifie la représentation à l’ère des migrations de masse et du chevauchement des identités ? Est-il démocratique pour les les personnes expatriées qui vivent à l’étranger depuis des décennies de voter dans leur pays d’origine, parfois tout en votant également dans leur pays de résidence actuel ?
Le système à parti unique chinois est-il plus ou moins représentatif que les systèmes multipartites ailleurs, et selon quels critères le décide-t-on ? La participation ? La stabilité ? Les résultats ?
La démocratie se réduit-elle à un vote ponctuel, ou peut-on la concevoir comme une pratique humaine continue ? Les décisions politiques devraient-elles être dictées en priorité par les personnes les plus directement concernées, plutôt que par des structures étatiques lointaines ou des institutions économiques internationales ?
Plutôt que de qualifier notre époque d’« effondrement de la démocratie », les crises actuelles révèlent peut-être une réalité plus profonde : la démocratie a toujours été un processus inachevé, inégal et sujet à controverses. Nombre d’entre nous n’ont peut-être jamais pleinement expérimenté ce que pourrait être une véritable autogestion collective.
L’expression « Nous, le peuple » constitue-t-elle encore aujourd’hui le cadre le plus pertinent pour la vie démocratique ? Ou avons-nous besoin d’un nouveau langage – et de nouvelles formes – pour refléter l’interdépendance, la diversité et la responsabilité mondiale ? Lorsque le Nouvel Humanisme évoque une Nation Humaine Universelle , comment cette vision pourrait-elle se traduire par des pratiques démocratiques ancrées dans le quotidien plutôt que par des idéaux abstraits ?
À mesure que la technologie et les mouvements sociaux redessinent les contours des possibilités politiques, le défi n’est peut-être plus de défendre la démocratie telle qu’elle a été, mais de clarifier ce que nous entendons par là – et d’imaginer des formes qui servent les êtres humains plutôt que les États ou des intérêts étroits.
Alors que les mouvements de jeunesse continuent de contester le pouvoir en place et de redessiner les horizons politiques, il se pourrait que ce soient les générations futures qui redéfinissent la démocratie. Espérons que nous n’ayons encore qu’un aperçu de ce qu’elle pourrait devenir.
Dennis Redmond est un militant de longue date pour la non-violence. Il est actuellement coordinateur de l’organisation Community for Human Development aux États-Unis et cofondateur du Hudson Valley Park of Study and Reflection. À ce titre, il a joué un rôle central dans l’organisation et la promotion d’initiatives visant à promouvoir la non-violence, la justice sociale et l’engagement éthique au sein des communautés, notamment lors d’événements tels que la Marche pour la non-violence à New York .








