Le collectif Toxic Tour s’est lancé un défi : parler de changement climatique au cœur des quartiers populaires. Dans la cité Joliot-Curie à Saint-Denis, en bordure d’autoroute, il a organisé un projet photo avec les enfants sur le thème de la pollution et invité le militant américain Kali Akuno à parler de justice climatique. Objectif : transmettre aux plus vulnérables la volonté d’agir

Coincé entre parkings et tours en béton, le jardin partagé a un petit air d’oasis. Ce mercredi 10 juin, il s’anime de bruits d’éclaboussures et de rires d’enfants. Équipées d’un rouleau, Adja, 10 ans, Hacheley, 5 ans, et Rosalyn, 10 ans, étalent avec application du vernis sur les bacs, sous l’œil attentif de Rachid, éducateur au réseau Canal. « Comme ça, quand il sera sec, on pourra remettre de la bombe. Si on met pas de vernis, ça va faire moche parce que la couleur va se mélanger avec l’ancienne », explique Mariam, 7 ans, en frottant énergiquement la surface en bois à l’aide d’un vieux chiffon.

A côté, Juliette, animatrice à l’Association Solidarité Amitié Français Immigrés (Asafi), montre aux plus jeunes comment arroser les fraisiers. Pour Mounir, 10 ans, c’est un moment privilégié :« C’est beau, il y a la nature. J’aime bien cet endroit parce que c’est calme. En plus, on a le droit de prendre des choses. Avant, je prenais de la menthe, des tomates… »

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Alicia s’essaie à l’arrosage des fraisiers. A gauche, Juliette, animatrice à l’Asafi

Sarah Poulain, du collectif Toxic Tour, observe la scène en souriant. Elle connaît bien les gamins du quartier. Elle les a accompagnés dans tous les recoins de la cité, prendre en photo leurs endroits préférés – et détestés. « L’objectif était de voir si les enfants allaient nous parler de l’autoroute [A1], qui passe juste à côté et qui est le lieu le plus pollué d’Île-de-France », explique-t-elle.

Chaque jour, 200 000 véhicules doublent en hurlant cet ensemble d’immeubles, bâti à la fin des années 1960. Les mesures d’Air Parif l’attestent : les concentrations atmosphériques d’ozone et de particules fines, extrêmement nocifs pour le système respiratoire, y explosent les records. Sans parler du dioxyde d’azote, un puissant gaz à effet de serre. Les normes européennes de qualité de l’air y sont dépassées les trois-quarts de l’année. Un véritable scandale sanitaire et un exemple flagrant d’injustice sociale, contre lesquels le collectif Toxic Tour entend mobiliser les habitants du quartier.

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Sarah Poulain, du collectif Toxic Tour

Déchets plutôt que pots d’échappement

Pour les petits, c’est une occasion manquée. Sur les clichés, des canettes, des mégots, des restes calcinés de pétards et des voitures au pare-brise brisé, mais point de murs noircis et de pots d’échappement. Le plus gros problème dans leur quartier, ce sont les déchets, estime Tyron, 11 ans. « C’est sale, ça ne fait pas une bonne image de notre cité, déplore-t-il. Ceux qui vont chez leur tante pendant les vacances ne veulent plus revenir. Pour moi, il faut appliquer une règle : mettre les déchets dans les poubelles. »

Omaima, 8 ans, parle tout de même de pollution. « C’est à cause des déchets, après si tu cours, tes poumons peuvent s’arrêter, hasarde-t-elle. Il y a aussi l’odeur des trucs. Par exemple, on ouvre la fenêtre, il y a une odeur de pizza, de quiches, de saucisses, de merguez, ça se mélange et ça devient de la pollution. » Sosso, 8 ans, elle, fait le lien avec les voitures et les motos que les jeunes pilotent à toute allure au pied des tours. « Un jour, j’ai vu plein de pollution sortir d’une voiture, affirme-t-elle. C’est pas bon pour la santé. Ça vient sur le nez, après on ne peut pas bien respirer. C’est pas bon pour les poumons. » Mais là non plus, pas question d’autoroute. « C’est trop loin de leur vue », explique Juliette, l’animatrice.

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Omaima

« Comment sensibiliser au-delà du cercle des convaincus ? »

Trois jours plus tard, c’est fête de quartier à « Joliot ». Laurence Marty, étudiante en sociologie et membre du collectif Toxic Tour, affiche sur le grillage du terrain de foot les photos prises par les petits, ainsi que des clichés datant de la construction de l’autoroute. Elle patiente, guette, mais les curieux sont bien rares. La plupart des habitants sont rassemblés devant la scène, accaparés par le spectacle des petits puis par un jeu permettant de gagner de petits objets électroménagers à condition d’en deviner le prix. « Comment sensibiliser les gens au changement climatique, au-delà du cercle des convaincus ?, s’interroge l’étudiante, songeuse. Quand on a organisé le premier Toxic Tour sur l’autoroute A1, dans le quartier Lamaze en octobre dernier, il n’y avait quasiment pas d’habitants des cités. C’est pour ça qu’on a décidé de venir à leur rencontre, au cœur du quartier Joliot-Curie. »

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L’expo Toxic Tour, Joliot avant l’autoroute, et le reportage photo des enfants

Première difficulté, convaincre les éducateurs. « Quand je leur ai dit que je voulais organiser quelque chose sur le climat dans le quartier, Rachid et Camille, avec qui j’étais en licence, ont commencé par me faire les gros yeux, rigole Laurence Marty. Ils m’ont dit que sur un sujet pareil, il faudrait que ce soit très ludique ! » Puis le projet photo avec les enfants s’est achevé, sans que la question de l’autoroute ait été soulevée. « C’est difficile pour eux de faire le lien, admet-elle.Pareil avec le reste des habitants : si tu poses la question de l’autoroute, ils en parlent, mais tu sens bien que ce n’est pas le problème le plus urgent et qu’ils ont l’impression qu’ils ne peuvent rien y faire. »

Pourtant, cette injustice sociale et climatique n’est pas une fatalité. Après plus de trente ans de combat acharné, d’autres riverains de l’A1 soutenus par le maire de Saint-Denis de l’époque, Patrick Braouezec, obtiennent en 1998 la couverture de l’autoroute entre la Porte de la Chapelle et la Porte de Paris…

Justice climatique et mobilisation populaire

A 18 heures, Sarah Poulain, Laurence Marty et Jade Lindgaard, journaliste à Mediapart et membre du collectif, invitent les habitants à les rejoindre à l’antenne jeunes. Les y attend Kali Akuno, éducateur américain, activiste pour les droits humains, qui a participé à la marche des peuples pour le climat, qui a rassemblé 400 000 personnes dans les rues de New York en septembre dernier. Difficile d’imaginer meilleur interlocuteur pour parler de justice climatique et de mobilisation des classes populaires.

« Je viens de Jackson, une ville américaine de 200 000 habitants avec 85 % de noirs, et 50 % de chômage, annonce-t-il d’emblée, traduit par Eros Sana, militant associatif et militant à 350.org.C’est une ville très polluée. La situation est très similaire à la vôtre avec cette autoroute – j’ai quasiment fait une crise d’asthme en arrivant. » Au fur et à mesure qu’il déroule son enfance et son adolescence, en pleine guerre des gangs à Los Angeles, les silhouettes des jeunes présents dans la salle se redressent et les yeux s’agrandissent.

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Jade Lindgaard, Kali Akuno et Eros Sana

« Quand j’avais 13 ans, la police m’a arrêté. Au lieu de me conduire au poste, elle m’a abandonné à 40 kilomètres de chez moi, dans la ville d’un gang rival, pour que je me fasse tabasser. J’ai passé trois jours à l’hôpital, raconte-t-il. Puis, lors des jeux olympiques de 1984, la police a arrêté des milliers de jeunes noirs pour que les touristes puissent se sentir en sécurité dans Los Angeles. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience qu’il ne fallait pas se battre entre frères mais que nous devions nous liguer contre un seul ennemi : le système raciste. »

« Il est possible d’agir »

Le ton est donné. L’activiste enchaîne sur la notion d’injustice environnementale. « Les communautés sont les premières touchées par le changement climatique, martèle-t-il. Mais il est possible d’agir. La mairie vient d’accepter notre proposition de faire de Jackson une ville ’zéro déchet’ pendant dix ans. L’intérêt est double : agir contre le changement climatique et créer 500 emplois pour les gens de notre communauté. » Pour lui, cette proposition s’intègre dans une stratégie bien précise : « L’autodétermination, une chose essentielle pour la communauté noire. Si nous n’agissons pas, nous ne ferons que perpétuer la domination actuelle. »

C’est un petit moment de grâce. Le groupe de jeunes du fond de la salle est conquis. « Il n’y a pas tellement de différence avec les problèmes qu’on vit ici », réalise Billy. Jules, originaire de Saint-Denis, trouve « intéressante la manière dont il parle d’écologie. En France, c’est un problème de riches abordé par les riches, déconnecté de nos problèmes à nous. Mais Kali Akuno nous montre qu’avec l’auto-organisation, on peut prendre en main son quartier sans attendre les entreprises ».

« Regardez autour de vous, les déchets sont jetés par terre ! »

Rachid, lui, a des doutes. « Les gens sont peu mobilisés, déplore l’éducateur. Ils ont d’autres problèmes, trouver un emploi, payer les factures. L’environnement, c’est loin pour eux. Regardez autour de vous : on a fait une fête, les poubelles sont vides et tous les déchets ont été jetés par terre ! Et les jeunes qui sont venus vous voir sont peu nombreux. »

« Atteindre les gens, ça prend du temps, réplique Kali Akuno. J’ai beau venir d’une famille militante, j’ai mis du temps à croire mes parents. Je pensais pouvoir vivre comme dans le Cosby Show ! Il faut être constant, continuer le travail et être stratégique. » A bon entendeur.


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Source et photos : Emilie Massemin pour Reporterre

L’article original est accessible ici