« Les ophtalmologues cubains en Jamaïque sont la seule raison pour laquelle ma grand-mère n’est pas devenue complètement aveugle d’un œil après une opération ratée. Le travail qu’ils ont accompli pour les Jamaïcains ruraux et pauvres est inestimable », a écrit un utilisateur de Twitter la semaine dernière (NdE: fin mars 2026) après le départ des premiers médecins et infirmières cubains de Jamaïque.
Par Nuvpreet Kalra
Il y a deux semaines (vers la mi-mars), des centaines de Jamaïcains ont participé à une « marche de la gratitude » pour remercier Cuba des 50 ans de solidarité médicale dont ils ont bénéficié. Pendant ce temps, d’autres habitants de l’île se sont précipités pour se faire soigner les yeux dans des cliniques avant le départ des médecins cubains. Il y a quelques semaines, au Honduras, des larmes ont été versées pour applaudir et remercier les médecins cubains pour leurs années de service, notamment pour les opérations des yeux gratuites qu’ils ont pratiquées. Si cela est manifestement contraire aux intérêts de la population, pourquoi tous les médecins, infirmières, ingénieurs biomédicaux et techniciens cubains partent-ils ?
Ils ne partent pas parce que ces pays le souhaitent, mais parce que les États-Unis les y contraignent.
L’année dernière, les États-Unis ont menacé de retirer les visas étasuniennes aux dirigeants des pays accueillant des médecins cubains, dans le cadre d’une campagne d’agression menée depuis des décennies pour détruire la solidarité médicale cubaine, qui a sauvé plus de 12 millions de vies à travers le monde. En réaction à ces pressions, les gouvernements de la Jamaïque, du Honduras, du Guatemala, du Paraguay, des Bahamas, de Saint-Vincent-et-les-Grenadines et du Guyana ont officiellement mis fin aux missions médicales cubaines après des décennies de présence. Les gouvernements de la Grenade, d’Antigua-et-Barbuda et de la Calabre (Italie) se sont engagés à réduire progressivement ces missions. Les États-Unis contraignent ainsi des pays à rompre des relations de longue date avec Cuba afin d’isoler davantage l’île du reste du monde, au détriment de l’accès aux soins de santé et de la qualité de ces soins pour des millions de personnes.
Cuba a réalisé 30 millions de consultations médicales au Honduras, 900 000 interventions chirurgicales, dont 80 000 opérations des yeux. Nombre de ces médecins travaillaient dans une clinique ophtalmologique gratuite à San José de Colinas, dans la province de Santa Barbara, dans le cadre de l’Opération Miracle vénézuélienne-cubaine, qui offrait des soins oculaires gratuits à des millions de personnes. Aujourd’hui, 150 médecins cubains ont quitté le pays après l’annulation immédiate de la mission médicale par le nouveau gouvernement de droite. Au Guyana, 200 médecins ont également quitté le pays après 50 ans de service, garantissant l’accès aux soins à des populations qui, autrement, n’y auraient pas eu accès. La semaine dernière, des médecins cubains ont commencé à quitter le Guatemala suite à l’arrêt des missions médicales cubaines par le gouvernement. Ces missions, lancées en 1998 après le passage de l’ouragan Mitch, visaient à fournir des services de santé essentiels aux communautés autochtones mal desservies par le système de santé guatémaltèque. Désormais, 412 professionnels de santé cubains mettent fin à leur mission après la rupture des relations diplomatiques avec les gouvernements du Guatemala et des États-Unis, et une volonté manifeste de se soumettre aux mesures coercitives. Les Bahamas ont mis fin à leur collaboration avec les brigades cubaines et ont opté pour des discussions avec les États-Unis en vue de constituer une main-d’œuvre basée au Canada pour desservir le système médical.
Durant cette période, les médecins cubains ont soigné plus de 8 176 000 patients, pratiqué 74 302 interventions chirurgicales, assisté à 7 170 accouchements et sauvé 90 000 vies. Avec la fin du programme de soins ophtalmologiques Jamaïque-Cuba, après 16 ans de solidarité et 25 000 personnes ayant recouvré la vue, le Premier ministre de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, malgré sa déclaration initiale « Je préfère perdre mon visa plutôt que de voir mourir 60 personnes pauvres et travailleuses », a choisi de priver de soins les 60 patients dialysés et en soins intensifs prodigués par des médecins cubains, suite à l’arrêt des missions médicales cubaines dans le pays.
Tous les pays n’acceptent pas cette tentative de coercition et ce sacrifice de la santé de leur nation. Trinité-et-Tobago et la Calabre (Italie) ont refusé d’annuler les missions médicales cubaines. Le président trinidadien a déclaré : « Je reviens tout juste de Californie, et même si je n’y retourne jamais, je ferai en sorte que la souveraineté de Trinité-et-Tobago soit reconnue et respectée par tous. »
Historique de la solidarité médicale
En 1960, une aide médicale a été envoyée au Chili après le tremblement de terre de Valdivia. Mais c’est en 1963 que les brigades médicales cubaines ont vu le jour. 58 membres du personnel médical se sont rendus en Algérie pour participer à la reconstruction du système de santé après la victoire du mouvement d’indépendance et l’expulsion des colonialistes français. Fidel Castro a prononcé un discours lors de l’inauguration d’une nouvelle faculté de médecine à Cuba, quelques heures après avoir rencontré Ben Bella, président algérien.
« La plupart des médecins en Algérie étaient français, et beaucoup ont quitté le pays. Il y a quatre millions d’Algériens de plus que de Cubains, et le colonialisme leur a légué de nombreuses maladies, mais ils n’ont qu’un tiers – voire moins – des médecins que nous avons… C’est pourquoi j’ai dit aux étudiants que nous avions besoin de 50 médecins volontaires pour aller en Algérie. »
Je suis sûr que les volontaires ne manqueront pas… Aujourd’hui, nous ne pouvons en envoyer que 50, mais dans 8 ou 10 ans, qui sait combien, et nous aiderons nos frères… car la Révolution a le droit de récolter les fruits de son labeur. »
Cet acte de solidarité révolutionnaire, quatre ans seulement après la révolution, a marqué le début de décennies de solidarité de Cuba envers le monde. Depuis lors, plus de 600 000 médecins et professionnels de santé cubains ont prodigué des soins dans 165 pays. Des brigades médicales cubaines sont d’ailleurs toujours déployées dans 15 provinces algériennes, principalement pour réduire la mortalité maternelle et infantile.
En 2004, Cuba et le Venezuela ont lancé l’Operación Milagro (Opération Miracle), visant à offrir gratuitement des soins et des interventions chirurgicales aux personnes souffrant de cécité évitable et d’autres déficiences visuelles. Ce programme a permis à plus de 4 millions de personnes de recouvrer la vue en seulement 15 ans, dans 34 pays. Ce programme historique est aujourd’hui brutalement interrompu par les États-Unis qui expulsent les médecins cubains de certains pays, mettant ainsi un terme à l’une des avancées les plus remarquables au monde en matière de soins de santé.
En 2005, suite aux ravages causés par l’ouragan Katrina aux États-Unis, Cuba a créé le Contingent international Henry Reeve pour intervenir en cas de catastrophes naturelles et d’épidémies. Alors que l’administration Bush avait refusé l’aide cubaine lors de l’ouragan Katrina, cette mission remarquable a déployé 90 brigades dans 55 pays pour lutter contre la COVID-19 en Europe et en Amérique latine, Ebola en Afrique de l’Ouest, le choléra en Haïti, et bien d’autres épidémies. En 2020, le Contingent international Henry Reeve a été nominé pour le prix Nobel de la paix.
En 2014, Cuba a été la seule à fournir une brigade permanente pour soutenir la Sierra Leone, la Guinée-Conakry et le Libéria face à l’épidémie d’Ebola. Aucun autre pays ni organisation internationale n’a apporté de soutien à long terme à ces pays. Ce sont les médecins cubains qui sont parvenus à endiguer l’épidémie.
En mars 2020, alors que l’Organisation mondiale de la Santé déclarait la COVID-19 comme pandémie, des médecins cubains se sont immédiatement rendus en Lombardie (Italie), épicentre de la pandémie, en Angola, ainsi que dans des pays d’Amérique latine, dont le Venezuela et le Suriname, pour apporter leur soutien. Lorsqu’un navire de croisière transportant plus de 600 personnes infectées par la COVID-19 s’est vu refuser l’accès aux ports de tous les pays des Caraïbes, c’est Cuba qui l’a autorisé à accoster dans le cadre d’un effort commun pour lutter contre la propagation de la pandémie et l’enrayer.
Le blocus étasunien empêchant Cuba d’accéder aux vaccins, le pays a fabriqué ses propres vaccins – cinq au total. Ce blocus a considérablement ralenti le processus, compte tenu du manque d’équipements médicaux autorisés sur l’île, du nombre limité de laboratoires de recherche et de l’impossibilité d’obtenir suffisamment de seringues pour une vaccination de masse. C’est grâce à la résilience et à l’humanité des médecins et chercheurs cubains, ainsi qu’à la solidarité internationale d’organisations comme CODEPINK, qui a fait don de seringues, que Cuba a pu non seulement protéger sa population de la pandémie, mais aussi exporter des vaccins dans le monde entier.
En effet, contrairement à la plupart des vaccins produits dans les pays du Nord, ceux produits à Cuba ne nécessitaient pas de réfrigération, compte tenu du manque d’infrastructures, notamment en raison de leur distribution à travers l’île. Grâce à cela, le vaccin a pu être acheminé avec succès vers des pays du Sud confrontés à un accès tout aussi limité à la réfrigération, protégeant ainsi les populations autrement exclues des chaînes d’approvisionnement des pays du Nord. Face aux attaques, la résilience de Cuba est un atout pour toute l’humanité.
Campagne de destruction
Les États-Unis ont cherché à interrompre, discréditer et démanteler cet exploit considérable dans le cadre de leurs tentatives d’anéantir la révolution cubaine. La capacité de Cuba à mener des missions médicales, malgré un blocus génocidaire qui dure depuis 66 ans, témoigne de la détermination inébranlable du peuple cubain et de l’engagement du pays envers l’humanité.
Le 23 février dernier, le Département d’État a adressé une note confidentielle à Marco Rubio, exposant une stratégie visant à contraindre les pays d’Amérique latine à expulser les missions médicales cubaines au cours des deux à quatre années suivantes. Ces attaques contre les missions médicales cubaines marquent une escalade dans la guerre d’agression impérialiste menée par les États-Unis contre l’île, accusée d’avoir osé s’engager en faveur de la solidarité et de la paix, plutôt que de se laisser guider par la cupidité et la destruction.
Le 2 mars, le Congrès a adopté une loi imposant des sanctions à tout pays accueillant du personnel de santé cubain sur son territoire. En août dernier, l’administration Trump a imposé des restrictions et révoqué les visas des pays collaborant avec Cuba sur des missions médicales. Depuis lors, les pays se retirent progressivement de missions médicales par crainte de représailles étasuniennes.
Sous la présidence de George W. Bush, les États-Unis ont mis en place le « Programme de libération conditionnelle des professionnels de la santé cubains », visant à inciter les médecins cubains à quitter leur mission et à obtenir un permis de séjour aux États-Unis. Ce programme a pris fin sous l’administration Obama.
Cette politique s’est accompagnée d’une violente campagne de propagande cherchant à discréditer les missions médicales cubaines en les qualifiant de « travail forcé » et les médecins cubains d’« esclaves ». Outre le caractère franchement offensant et irrespectueux de cette tentative de discréditer un acte de solidarité révolutionnaire, il ne s’agit pas seulement d’un prétexte pour justifier des attaques contre les médecins cubains, mais aussi d’une révélation fondamentale sur les États-Unis.
Les descendants des esclavagistes peuvent bien accuser les Cubains d’être des esclaves pour soutenir des pays victimes du colonialisme et de l’impérialisme, mais refusent de reconnaître que la traite transatlantique des esclaves fut le plus grand crime de notre époque.
Les missions médicales cubaines, outre le fait de fournir des services de santé essentiels à des millions de personnes, soutiennent également le système de santé et l’économie cubains. Lorsque les médecins sont rémunérés dans les pays où ils exercent, leur argent est versé au système de santé publique pour payer les médecins, subvenir aux besoins de leurs familles, ainsi que des patients, des médecins et du système de santé de toute l’île. Il s’agit d’un remarquable acte de solidarité pour les Cubains et le monde entier. Le système de santé cubain fonctionne ; en fait, il fonctionne si bien que Cuba possède le taux de médecins par habitant le plus élevé au monde.
Aux États-Unis, en revanche, la survie des citoyens dépend de la décision d’une entreprise pharmaceutique de leur donner accès à un médicament, ou de leur capacité à payer des milliers de dollars à une autre grande entreprise pour le privilège de se faire soigner. Les États-Unis osent donner des leçons à Cuba alors que plus d’un tiers des Étasuniens et Étasuniennes n’ont pas les moyens d’accéder aux soins de santé ; que 1,3 million de diabétiques rationnent leur insuline en raison de la flambée des prix d’année en année, décidée par des dirigeants pharmaceutiques avides ; et que plus de 66 % des faillites aux États-Unis sont dues aux coûts des soins de santé.
Il n’est pas surprenant que le système de santé soit une cible privilégiée des attaques de l’empire USA. Cuba défend l’accès aux soins comme un droit, tandis que les États-Unis le considèrent comme un privilège et un terrain de spéculation.
Un autre aspect crucial de la solidarité médicale cubaine réside dans son École latino-américaine de médecine (ELAM), mondialement reconnue. Fondée en 1999, cette école offre une formation médicale gratuite à des étudiants du monde entier qui, autrement, n’auraient pas accès à des études de médecine. Ils obtiennent un diplôme de médecine à Cuba sans devoir payer, puis retournent dans leur pays d’origine pour y exercer et contribuer à l’autonomie et à la souveraineté médicales de leurs communautés.
Plus de 250 étudiants palestiniens de Gaza étudient la médecine à Cuba, entièrement gratuitement, dans l’espoir de retourner en Palestine et de soigner leur peuple. Aujourd’hui, plus de 31 000 médecins, répartis dans 120 pays, ont été formés à l’ELAM. Cet acte de solidarité matérielle, véritablement extraordinaire et désintéressé, fait lui aussi l’objet d’attaques. Les États-Unis ont demandé à Sainte-Lucie de cesser d’envoyer des médecins à Cuba pour des études médicales, ce qui, selon le Premier ministre, causerait un « problème majeur ».
L’année dernière, j’ai visité ELAM et j’ai discuté avec deux étudiantes en médecine sri-lankaises, ravies de rencontrer une autre personne d’Asie du Sud à Cuba ! Je leur ai demandé comment elles avaient trouvé leurs études à ELAM, leur vie à Cuba et la formation médicale gratuite qu’elles recevaient pour ensuite retourner dans leurs communautés. Elles étaient aux anges et m’ont dit combien elles adoraient être là-bas et combien c’était une chance unique de devenir médecins, alors qu’elles n’auraient jamais pu l’espérer autrement. Leur seul regret à Cuba ? Le manque de plats épicés !
Lors de ce voyage à Cuba, j’ai également rencontré des médecins travaillant dans un hôpital local près de La Havane. Chacun d’eux évoquait avec fierté les différents pays où il avait servi : Angola, Venezuela, Bolivie et Italie. On pourrait observer une situation similaire aux États-Unis, ou ailleurs dans l’hémisphère Nord, où un militaire raconterait avec fierté avoir servi en Irak, en Afghanistan, en Libye ou en Syrie. Tandis que les missions cubaines sauvent des vies et sont au service des populations, les missions étasuniennes massacrent des gens et servent les intérêts de Lockheed Martin.
Alors que de plus en plus de soldats des États-Unis sont envoyés au Moyen-Orient, participant à la menace d’une invasion de l’Iran et pour tuer au nom de l’impérialisme, il est véritablement déchirant de voir des médecins cubains quitter les hôpitaux des Caraïbes, laissant derrière eux les larmes des populations locales qu’ils avaient soignées.
Le contraste est saisissant. Cuba, le pays le plus soumis à un blocus de l’histoire, a sauvé plus de 12 millions de vies grâce à ses missions médicales. Les États-Unis, empire belliqueux doté de la plus grande économie mondiale, ont tué jusqu’à 23 millions de personnes dans 28 pays depuis les années 1950.
Cuba révèle la barbarie débridée des États-Unis. Voilà pourquoi ils craignent cette minuscule île située à 145 kilomètres des côtes de Floride. Cuba nous montre que le monde n’est pas condamné à être dominé par un seul empire qui exploite violemment les populations, pille les ressources et impose sa volonté par le biais de F-35 et de bombes de 900 kg. Cuba redonne humanité à des peuples endoctrinés qui croient que chacun doit se débrouiller seul et que le danger et la violence rôdent à chaque coin de rue. Cuba met à nu les mensonges sur lesquels reposent les États-Unis.
Ainsi, chaque fois que les États-Unis s’en prennent à Cuba, discréditent son gouvernement, son économie, son peuple et sa société, ils cherchent en réalité à se protéger. Cela n’a rien à voir avec Cuba, mais tout à voir avec les États-Unis. Le seul avenir possible pour l’humanité réside dans la fin de l’empire étasunien.
Nuvpreet Kalra est productrice de contenu numérique pour CODEPINK. Elle est titulaire d’une licence en sciences politiques et sociologie de l’Université de Cambridge et d’un master en égalité numérique de l’Université des Arts de Londres. Étudiante, elle a participé à des mouvements de désinvestissement et de décolonisation, ainsi qu’à des groupes antiracistes et anti-impérialistes. Nuvpreet a rejoint CODEPINK en tant que stagiaire en 2023 et produit désormais du contenu numérique et pour les réseaux sociaux. En Angleterre, elle milite au sein de groupes pour la libération de la Palestine, l’abolition de l’esclavage et l’anti-impérialisme.
Traduction : Evelyn Tischer








