On pourrait affirmer que nous vivons l’un des moments les plus absurdes de l’histoire de l’humanité, une époque où nous avons tout ce qu’il faut pour satisfaire nos besoins et vivre en paix, et pourtant nous restons paralysés par le poids de notre situation actuelle.
Violence et guerres, pauvreté et inégalités, concentration du pouvoir entre les mains de quelques-uns, pollution, hausse des suicides et épidémie silencieuse de dépressions : autant de problèmes qui ne peuvent être résolus dans les conditions qui les ont engendrés. Aucun effort déployé sur le système actuel ne permettra de bâtir l’avenir dont nous avons besoin.
Nous ne devons pas gaspiller notre énergie à essayer de réparer ce qui ne peut être réparé de l’intérieur. Elle doit être entièrement consacrée à la construction de quelque chose de nouveau.
Il fut un temps où des visionnaires traçaient l’avenir, et la construction de la ligne 7 du métro dans le Queens, à New York, autour de 1910, en est un exemple frappant. Cette ligne fut construite avant même que le quartier ne soit habité, avant même la construction du moindre immeuble. Le métro traversait alors des champs et des fermes. Aujourd’hui, il transporte des milliers de personnes par heure aux heures de pointe.
Les équipes de construction n’ont pas réparé les anciennes routes. Ils ont tracé de nouveaux chemins à travers des champs déserts.
Le travail d’aujourd’hui consiste à construire la réalité de demain — et il existe déjà des signes qui indiquent cette direction-là, visibles pour les personnes qui savent les déchiffrer.
La diversité est l’un de ces signes. Sous toutes ses formes, elle est aujourd’hui reconnue dans tous les domaines : sciences, technologies, culture, ethnies, orientation sexuelle, gastronomie, art, politique, et bien d’autres. Les grandes institutions se fragmentent en structures qui convergent selon les circonstances et les besoins du moment, ce qui les rend extrêmement adaptables et flexibles, mais aussi beaucoup plus complexes à manipuler et à contrôler. Il n’existe plus de modèle dominant unique.
La technologie offre un autre exemple. L’essor des logiciels libres a démontré comment une idée peut se déployer à l’échelle mondiale et continuer à évoluer. Linux a été créé en 1991 par un étudiant finlandais de l’Université d’Helsinki, dans le cadre d’un projet personnel gratuit et open source. Motivé par les limitations du système d’exploitation Minix et par le désir d’explorer le matériel 80386, il a développé un émulateur de terminal qui a évolué vers un noyau de type Unix. Aujourd’hui, la famille de systèmes d’exploitation Linux constitue l’épine dorsale invisible de la technologie moderne, dominant l’infrastructure back-end, le cloud computing et les systèmes embarqués, tout en connaissant une croissance constante sur les ordinateurs de bureau. Linux alimente désormais plus de 96 % du million de serveurs web les plus performants et 100 % des 500 supercalculateurs les plus rapides au monde. Certains équipes d’ingénierie estiment que l’IA devrait suivre le même modèle open source pour rester pertinente et ne pas se retrouver confinée entre les mains de quelques entreprises.
Les énergies renouvelables ont également connu un essor fulgurant au cours de la dernière décennie, à une échelle autrefois difficilement imaginable – un autre signe que lorsque les besoins et la vision convergent, la transformation s’ensuit.
Tout, des structures locales aux structures mondiales, évolue vers la complémentarité, l’échange et l’abolition des frontières, y compris l’économie, la science, les communications, la production et même les systèmes politiques. Sous les océans du globe se cache un vaste réseau de câbles à fibres optiques qui constitue le véritable système nerveux de l’économie numérique mondiale. Plus de 95 % du trafic mondial de données, y compris les transactions financières dépassant 10 000 milliards de dollars par jour sur les marchés des changes, les communications diplomatiques et le commerce électronique mondial évalué à plus de 5 800 milliards de dollars par an, transite par ces câbles sous-marins. Nous ne nous dirigeons pas vers l’interdépendance : nous y sommes déjà.
De même qu’il faut construire de nouveaux modèles, il faut abandonner les anciens. Certaines technologies sont incompatibles avec un avenir viable. Parmi elles, les armes nucléaires, dont l’existence même menace notre survie collective, sont les plus importantes. Elles n’ont pas leur place dans le monde que nous construisons.
Nos systèmes éducatifs appartiennent eux aussi à une autre époque. Conçus pour résoudre des problèmes classiques et prévisibles, ils sont aujourd’hui dépassés. Or, l’avenir appartient à celles et ceux qui savent appréhender l’inhabituel, l’ambiguïté, l’inconnu véritable. Ce sont précisément ces problèmes que l’IA ne peut ni résoudre, ni comprendre, ni contrôler.
Il existe aussi des schémas de pensée hérités d’une époque révolue qu’il nous faut abandonner. Parmi eux, la notion de « nous contre eux » occupe une place prépondérante : une construction sociale qui a engendré d’innombrables souffrances, érigé des murs entre les peuples et empêché la coopération même dont l’avenir a besoin. Sans « nous » ni « eux », il ne reste que l’humanité, unie par des valeurs partagées et l’effort commun d’apprendre à cohabiter sur cette planète.
Mais derrière cette façade se cache quelque chose de plus profond : un manque général de connaissance de soi – une incapacité à l’introspection, à comprendre son propre parcours de vie, à distinguer les différents niveaux et états de l’expérience intérieure. Les structures extérieures que nous tentons d’édifier ne tiendront pas si celles et ceux qui les construisent restent aveugles à eux-mêmes.
Il ne s’agit pas d’un appel à fuir les souffrances du monde actuel. Il s’agit de reconnaître que le changement durable n’émane jamais des structures qu’il vise à transformer. Les crises auxquelles nous sommes confrontés ne sont pas le fruit du hasard. Et notre capacité à y répondre dépend, plus que nous ne le pensons, de notre aptitude à définir intentionnellement ce que nous construisons et pourquoi.
Le champ de l’avenir est encore largement inexploré. Ceux et celles qui y travaillent sont généralement moins préoccupés par les urgences immédiates et davantage concentrés sur la préparation du terrain pour l’avenir. L’empathie et la capacité à appréhender la complexité sont des atouts essentiels pour l’avenir – non pas parce qu’il s’agit de compétences relationnelles, mais parce que les problèmes véritablement inédits qui nous attendent ne pourront être résolus par le seul calcul. Ceux et celles qui façonneront demain seront les personnes qui s’engagent pour quelque chose qui les dépasse : les générations futures, l’être humain en devenir, la simple conviction que la vie humaine a un sens. Lorsque tout est perçu comme interconnecté, ce qui tourne mal à un endroit a des conséquences partout – et cette compréhension transforme notre rapport au monde.
La tâche qui nous incombe n’est pas simplement de résoudre des problèmes, mais d’élargir la profondeur et l’ampleur de l’expérience humaine elle-même — de construire, comme l’ont fait ces ingénieurs dans les champs du Queens, avant même que la ville n’existe.








