Il existe une vieille parabole : si quelqu’un jette un enfant dans une rivière, vous plongez pour le sauver. Mais ensuite, la même personne jette un autre enfant dans la rivière, et de nouveau, vous plongez pour le secourir. Cela continue jusqu’à ce que, finalement, vous vous arrêtiez et vous demandiez : qui jette les enfants dans la rivière ?

Cette parabole illustre avec force les guerres de notre monde moderne. Les nations se précipitent pour « sauver », intervenir, bombarder au nom de la sécurité et de l’humanitaire ; pourtant, nous nous demandons rarement qui continue de précipiter le monde dans ce fleuve de feu et de violence.

Au cours des trente dernières années, nous avons constaté un schéma récurrent. Le discours reste immuable : « Nous devons défendre nos citoyens », « Nous devons protéger la liberté », « Nous devons stopper la menace avant qu’elle ne prenne de l’ampleur ». Sous ce prétexte, des guerres ont été menées dans des contrées lointaines, des Balkans au Moyen-Orient. Des pays comme la Yougoslavie, l’Irak, la Syrie, la Libye, l’Afghanistan et aujourd’hui l’Iran ont été entraînés dans des cycles de destruction. À chaque fois, la communauté internationale se mobilise pour rapatrier les corps, reconstruire les villes et exprimer sa compassion. Mais la main qui jette le prochain enfant  reste souvent intouchable.

Aujourd’hui, les tensions entre Israël, les États-Unis et l’Iran risquent de reproduire le même scénario tragique.

Géographiquement et existentiellement, les États-Unis sont très éloignés du Moyen-Orient. L’Iran ne constitue pas une menace territoriale directe pour le territoire américain. Israël, en revanche, perçoit l’Iran comme une menace stratégique et idéologique majeure. Le débat s’amorce ici : lorsqu’Israël présente l’Iran comme un danger existentiel, Washington s’approprie fréquemment cette vision.

Les critiques affirment que la politique étrangère américaine au Moyen-Orient est fortement influencée par des alliances stratégiques et des réseaux de lobbying nationaux qui lient étroitement Washington aux préoccupations sécuritaires israéliennes. Les partisans de l’alliance rétorquent que des valeurs démocratiques partagées et des intérêts de sécurité mutuels justifient un tel alignement. Mais même aux États-Unis, les analystes et observateurs·trices se demandent de plus en plus si les interventions américaines reflètent toujours un intérêt national indépendant, ou si elles sont parfois réactives, façonnées par des dynamiques régionales qui ne sont pas de leur propre fait.

Les récentes escalades entre Israël et l’Iran illustrent cette complexité. Lorsque les tensions s’exacerbent, Israël appelle souvent à une dissuasion ferme. Parfois, il fait preuve de retenue lorsque ses propres systèmes de défense sont mis à rude épreuve. Les États-Unis, principal allié d’Israël, deviennent alors un acteur central – diplomatiquement, militairement et financièrement. Cette situation a conduit certains observateurs à affirmer que la politique américaine au Moyen-Orient manque d’autonomie stratégique, paraissant davantage réactive que proactive.

De telles perceptions ont des conséquences. Lorsque l’Amérique est perçue comme agissant non pas par pur calcul national, mais sous la pression extérieure, sa crédibilité internationale s’en trouve affectée. Les alliés deviennent prudents ; les adversaires se sentent enhardis. Et surtout, ce sont les les personnes ordinaires de Téhéran, Tel-Aviv, Gaza, Beyrouth et d’ailleurs qui en paient le prix.

Le problème de fond ne se limite pas à l’opposition entre Israël et l’Iran, ni aux choix d’alliances des États-Unis. Il s’agit de cette habitude mondiale de s’attaquer aux symptômes tout en ignorant les causes. Nous nous empressons d’intercepter les missiles, mais négligeons les conditions qui rendent leur utilisation apparemment nécessaire. Nous imposons des sanctions, mais échouons à bâtir des cadres de sécurité régionaux durables. Nous désignons des ennemis, mais hésitons à nous engager dans une diplomatie inclusive.

Le Moyen-Orient n’a pas besoin d’une nouvelle chute dans le fleuve. Il a besoin d’une personne suffisamment courageuse pour se tenir sur la rive et retenir la main qui ne cesse de pousser les enfants dans la rivière.

Cette parabole nous enseigne que le sauvetage est noble, mais la prévention est plus sage. Tant que les puissances mondiales ne s’interrogeront pas plus sérieusement sur le pouvoir, l’influence et la responsabilité – y compris la leur –, ce cycle se perpétuera. Et à chaque fois, nous pleurerons les enfants, mais nous  poserons rarement des questions à la personne qui les a jetés à l’eau.

Un pays qui fait la guerre sous l’influence déterminante d’une puissance extérieure – qu’elle soit stratégique, politique ou idéologique – risque de compromettre sa souveraineté. Lorsque la guerre est moins le fruit d’une évaluation nationale indépendante que des urgences ou des pressions d’un allié, l’autonomie s’estompe. Les critiques affirment que, dans le contexte actuel des tensions au Moyen-Orient, les États-Unis apparaissent moins comme un acteur pleinement autonome que comme un État soumis aux impératifs de sécurité israéliens. Si cette perception se confirme, la question ne porte pas simplement sur la stratégie militaire, mais sur l’indépendance existentielle : une superpuissance peut-elle être considérée comme pleinement souveraine si ses décisions les plus importantes – la guerre et la paix – sont fortement conditionnées par les priorités d’un autre État ? Une nation véritablement souveraine doit délibérer et décider selon sa propre perspective, et non sous l’influence de craintes empruntées ou de conflits hérités.

Autrement, la puissance restera peut-être immense, mais la liberté – pour reprendre les termes de Sartre – sera assiégée.

L’histoire jugera non seulement ceux qui font la guerre, mais aussi ceux qui auraient pu l’arrêter et ne l’ont pas fait.

 

Traduction : Evelyn Tischer